Il n'y a pas de grand crime d'Etat pour le standardiste d'un
service secret. Le vendredi 29 octobre 1965, au siège des services
spéciaux marocains, 5 bis, rue Moulay Idriss à Rabat, Ahmed
Boukhari entame la longue veille du week-end. Assis dans le bureau
de son chef, où aboutit la ligne réservée à une opération très
spéciale dont le nom de code est "Bouya Bachir", il tient, de son
impeccable écriture en lettres majuscules, le "registre
permanencier" de ce qui entrera dans l'histoire comme "l'affaire Ben
Barka".
 Mehdi Ben Barka | Photo : rue des
Archives |
Ce jour-là, au cœur de
Paris, le leader charismatique de la gauche marocaine, Mehdi Ben
Barka, est victime d'un rapt suivi de disparition. Son corps ne sera
jamais retrouvé. Son destin, même si l'on finit par le présumer,
restera inconnu. Or, dans le cahier à petits carreaux, sur les pages
soigneusement numérotées et paraphées par Ahmed Boukhari, le mystère
se résume à cinq coups de fil. Ils tranchent entre la vie et la
mort. Le premier appel est enregistré peu après 11 h 30. A Paris, en
raison du décalage horaire, il est alors midi trente. Devant la
brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, Mehdi Ben Barka vient
d'être interpellé par deux policiers français, Roger Voitot et Louis
Souchon. Ces deux "ripoux" de la brigade mondaine sont employés par
les services secrets marocains pour s'emparer de l'irréductible
opposant au roi Hassan II. Exilé depuis1963, deux fois condamné à
mort au royaume, la "dynamo" de la gauche marocaine est devenue –
selon la belle formule de Jean Lacouture – un
"commis voyageur
en révolution" : il se partage entre toutes les capitales
progressistes du tiers-monde, d'Alger au Caire en passant par La
Havane. Mais, en montant de son plein gré dans la 403 de la
préfecture de police, coincé à l'arrière entre Voitot et un repris
de justice, Julien Le Ny, l'un des quatre truands également
embauchés pour l'enlèvement, Mehdi Ben Barka s'embarque pour son
dernier voyage.
"Mission accomplie. Le colis est prêt
pour l'expédition. Envoyez l'avion. Prière accuser réception du
message." Voilà en notation sténographique ce que le chef du
département contre-subversion, Mohamed Achaachi, dicte à son
subordonné à Rabat,
"pour transmission immédiate" au
général Oufkir et au commandant Dlimi. Le premier est le bras armé
du roi, son ministre de l'intérieur, directeur de la sûreté
nationale et chef des services spéciaux, le "cabinet 1". Le second
est l'adjoint du général Oufkir. Pour les chefs du "cab 1", comme
pour toute leur équipe, le bref message de Paris consacre la plus
ambitieuse opération jamais montée, un véritable exploit : sept mois
de filature de Mehdi Ben Barka à travers le monde, la mise sous
surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre de ses résidences
au Caire, à Alger et à Genève, l'écoute de ses lignes téléphoniques,
l'interception de son courrier. Une trentaine d'agents ont été
mobilisés en permanence, beaucoup d'autres envoyés en mission
spéciale. Le budget, illimité, a englouti des millions. La décision
a été prise par Hassan II, lors d'une réunion au palais des chefs de
la sécurité du royaume, le 25 mars 1965, troisième et dernier jour
des émeutes de Casablanca dont la répression sanglante avait fait
des centaines de victimes.
Le roi seul, sans doute, a une vue
d'ensemble. Certes, Oufkir et Dlimi sont les maîtres d'une opération
gigogne impliquant, outre des truands et des "ripoux" français, un
fils de famille dévoyé, un journaliste tiers-mondiste et le metteur
en scène d'un documentaire sur la fin du colonialisme, intitulé
Basta !, qui sert depuis des mois de moyen d'approche de
Ben Barka, pressenti comme conseiller de ce faux projet militant.
Mais ni l'un ni l'autre ne suit dans les détails l'exécution au
niveau du "cab 1". Là, dans les soutes des services secrets, Mohamed
Achaachi, qui a également accès au roi, règne sans partage. Ainsi,
quand Ben Barka arrive à Paris le 29 octobre à 8 h 50 en provenance
de Genève, deux agents marocains – Mohamed Halim et Hassan
Benyoussef – sont à bord du même vol Swissair. Trois autres
l'attendent à Orly : Mohamed Bettich, Abdelkader Derfoufi et un
homme qui se fait appeler "Chtouki". Ce dernier, énigmatique
cheville ouvrière de l'enlèvement, s'appelle de son vrai nom Miloud
Tounzi et travaille au département opérations techniques du "cab
1".
Devant la brasserie Lipp, ces hommes de l'ombre sont
présents. Deux d'entre eux photographient, un troisième filme la
scène… Tous interviennent pour rattraper le premier accroc : Mehdi
Ben Barka n'est pas seul, mais en compagnie d'un étudiant marocain à
Paris, Thami Azzemouri. Ayant été écarté par les deux policiers
français, celui-ci est un témoin gênant de l'interpellation, qui
pourrait alerter les médias. Aussi, faute de mieux, les agents
marocains l'insultent copieusement, le menacent de mort.
L'intimidation met en fuite Thami Azzemouri, qui se cachera pendant
plus de quarante-huit heures et ne livrera sa déposition à la police
que dimanche soir 31 novembre, parlant alors vaguement d'un
"groupe d'hommes" lui ayant intimé l'ordre de se
"tenir
tranquille". Le sursis ainsi gagné aurait largement suffi aux
ravisseurs, si le plan du "cab 1" – l'expédition au Maroc, à bord
d'un avion militaire, de Ben Barka préalablement drogué – avait été
respecté. Mais d'autres imprévus vont surgir. L'opposant marocain
arrive vers 13 h 30 à Fontenay-le-Vicomte, au sud de Paris. Il s'y
installe dans la maison de Georges Boucheseiche, le chef des truands
qui, après avoir usé de sa brutalité pour la Gestapo française, rue
Lauriston, a donné après la Libération des coups de main au Sdece
(Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), le
service secret français. Devenu quinquagénaire, "Bonnebouche"
travaille pour sa retraite dorée au Maroc, un pays qu'il connaît
bien, où il a acquis des maisons closes et où l'attend sa femme,
Marie-Louise. Dans le salon de Fontenay-le-Vicomte, Ben Barka
découvre quatre agents du "cab 1" : Mohamed Achaachi, Abdelhak, le
frère aîné de celui-ci, Abdelkader Saka et Mohamed Mesnaoui. Il ne
se méfie pas d'eux, puisqu'on lui a annoncé la venue d'un
"émissaire du roi", avec lequel il devrait préciser les
conditions de son retour au pays, à la tête du gouvernement, retour
que Hassan II avait appelé de ses vœux, en mars, mais qui n'avait
pas connu de suite favorable.
Dans
l'attente, pendant des heures, les Marocains discutent politique.
L'enregistrement de ce dernier cours magistral du maître à penser de
la gauche marocaine sera, par la suite, maintes fois réécouté au
"cab 1"…
A Rabat, le standardiste de l'opération eut du mal à
joindre le général Oufkir. Celui-ci finit par passer, dans
l'après-midi, au siège du "cab 1" où il ramasse une forte somme
d'argent en devises avant de partir, vers 18 heures, heure locale,
pour l'aéroport. Y a-t-il pris l'avion militaire mis à la
disposition de l'opération "Bouya Bachir"
par le colonel
Lyoussi, du 2
e bureau de l'armée, et prêt à partir depuis
trois jours ? S'est-il rendu d'abord à Fès, où séjourne alors le
roi, pour
"voir le patron", comme il l'aurait dit au
téléphone à Antoine Lopez, l'agent français multicartes à Orly, à
qui le général annonce son arrivée à Paris pour la nuit, à 2 h 30 ?
Ahmed Boukhari l'ignore. Il s'en tient aux certitudes de son
"registre permanencier" et aux témoignages de ses amis du service à
Paris qui, pendant les trente-six années qui se sont écoulées
depuis, ont sassé et ressassé en sa présence toujours les mêmes
souvenirs. Notamment celui du regard accusateur fixé sur eux par
Mehdi Ben Barka, menotté et suspendu, mais muet malgré la
torture.
Ahmed Boukhari enregistre le second appel de son
chef à Paris vers 21 heures, heure de Rabat. Mohamed Achaachi
demande que l'on fasse venir au siège du "cab 1" l'infirmier du
service, Ahmed Ajdaïn, dit "H'Mida", un jeune homme de vingt-quatre
ans. Celui-ci a une faute professionnelle à se faire pardonner : il
aurait dû être à Paris mais, n'ayant pas été en état de service
après une nuit de libations, il a été remplacé au pied levé par un
autre infirmier, Boubker Hassouni, plus âgé mais sans grande
formation. Prévenu chez lui, "H'Mida" arrive à la permanence. Vers
minuit, Mohamed Achaachi rappelle pour transmettre l'ordre à
l'infirmier de se rendre à l'aéroport de Rabat-Salé, d'y attendre le
retour de l'avion militaire qui doit ramener le "colis" dans la
nuit. Connaissant son protégé, originaire d'Oujda comme lui,
Achaachi insiste pour qu'il n'oublie pas la trousse avec ses
"instruments de travail". Peu après, il appelle à nouveau
pour s'assurer que ses consignes ont bien été exécutées. Mais une
heure plus tard, appelant encore une fois, il demande à ce que l'on
fasse revenir
"H'Mida" de l'aéroport : le vol de l'avion
militaire a été annulé, reporté de vingt-quatre heures. Entre-temps,
Mehdi Ben Barka est mort.
COMME les coups de fil en crescendo le laissent supposer, la
situation a dérapé au sud de Paris. Dans la villa de Fontenay,
l'arrivée du commandant Dlimi en début de soirée a totalement changé
la donne. Mehdi Ben Barka connaît bien cet ancien officier de la
"coloniale", reversé de l'armée française dans les Forces armées
royales (FAR), avant de faire carrière au sein de la sûreté
nationale. Le 18 novembre 1962, date anniversaire de l'indépendance
du Maroc, trois hommes de Dlimi au "cab 1" – Guerrouani Bennacer,
Maati Rayhane et, au volant, Ouzzine Mohand – avaient tenté
d'assassiner l'opposant, dans un attentat maquillé en accident de la
circulation. Ben Barka n'avait réchappé que de justesse, avec des
cervicales fêlées. Début 1963, Dlimi en personne avait effectué une
perquisition nocturne illégale à son domicile, en l'humiliant.
Depuis, rien n'a apparemment changé. A peine entré dans le salon,
Dlimi insulte le chef de file de l'opposition marocaine, manque de
l'étrangler quand celui-ci se met à crier, pris au piège. A la
demande du commandant, Ben Barka est ligoté sur une chaise. Pour le
"calmer", Boubker Hassouni lui fait une injection. La dose
administrée est trop forte. Ben Barka perd
conscience.
Pendant trois heures, le temps qu'il revienne à
lui, une altercation divise les agents marocains en deux clans.
Mohamed Achaachi et ses plus proches collaborateurs, Saka et
Mesnaoui, désapprouvent la violence et veulent "mener à bien"
l'opération. Initialement, elle devait être un remake du rapt
du colonel Argoud, l'un des derniers chefs fugitifs de l'OAS. Le 25
février 1963, celui-ci avait été interpellé à Munich par des
vrais-faux policiers allemands, puis kidnappé par des truands, dont
Georges Boucheseiche, qui l'avaient "déposé", endormi et ficelé,
dans les jardins de l'archevêché de Paris, dans l'île de la Cité, où
la police française l'avait récupéré. Comme L'Express
l'avait peu après révélé, l'enlèvement avait été commandité par
le ministre de l'intérieur, Roger Frey, à condition que "l'ordre
international demeure bien sauvegardé". Ce fut le cas. Or, dans
le scénario démarqué par les services marocains, le commandant Dlimi
et ses hommes – Miloud Tounzi, l'infirmier Hassouni et Abdelhak
Achaachi, le chef du département administratif et financier au "cab
1" – jouent avec le feu. On aurait pu penser que la venue du général
Oufkir, homologue marocain et ami de Roger Frey (qu'il avait logé
chez lui, rue des Princesses à Rabat, pendant des vacances d'été
en1964), éviterait le scandale sur le sol français. Mais c'est le
contraire qui se produit.
Mohamed Oufkir arrive à Fontenay
aux alentours de minuit. Est-il "ivre ou à peine désaoulé",
comme le prétendront par la suite Saka et Mesnaoui ? Depuis que
sa femme l'a quitté pour un autre, cela lui arrive souvent. Le fait
est que le général ne met pas un terme aux excès de son adjoint,
énervé par le silence obstiné de Ben Barka qu'il a soumis à un
interrogatoire aussi vague que violent. Or l'irruption d'Oufkir
relance l'agitation de l'opposant, qui croit sa fin venue. Après une
seconde injection au dosage incertain, Dlimi le fait suspendre à une
corde, les mains menottées dans le dos. Le commandant reprend ses
questions, pendant que le général boit de grandes quantités de café
noir.
Mehdi Ben Barka, le visage ruisselant de sueur, respire de plus
en plus difficilement.Oufkir s'approche de lui, un stylet à la main,
lui frôle le visage, entaille de petits traits son buste dans
l'encolure de la chemise ouverte. Mais l'opposant ne réagit pas, ne
répond pas aux questions que Dlimi continue de lui poser. Il fixe
son regard sur les agents du "cab 1" qui se tiennent à l'autre bout
de la pièce : Saka, Mesnaoui et leur chef, Mohamed
Achaachi.
Le calvaire dure une heure. Ahmed Dlimi finit par
appliquer un chiffon imbibé d'eau sale sur la bouche et le nez de
l'opposant, qui réagit à peine, ne secouant que faiblement la tête
et les pieds. Ses yeux se révulsent. C'est alors que Mohamed
Achaachi intervient, s'élance vers Dlimi, le bouscule, le somme
d'arrêter. Il ordonne à ses hommes de décrocher le corps affalé, de
lui enlever les menottes. Mais Mehdi Ben Barka est mort. Pendant
près d'une demi-heure, l'infirmier Hassouni tente de le réanimer. En
vain. Le général Oufkir peine à se rendre à l'évidence, à mesurer la
gravité de la situation, alors que son adjoint ne montre aucun
remords, réfléchit déjà à la meilleure façon de se débarrasser du
cadavre.
Seul parmi tous à porter des gants, a-t-il agi avec
préméditation ? Ses subordonnés du "cab 1" se poseront souvent la
question. Mais, dans l'immédiat, la panique est grande. Au plus
profond de la nuit du vendredi 29 octobre au samedi 30, le ministre
marocain de l'intérieur, son adjoint à la sûreté nationale et, au
total, une douzaine d'agents secrets du royaume ont sur les bras, en
France, un mort qui ne pardonnera pas : l'homme qui a "mis en
équation" le pouvoir de Hassan II, selon la formule du roi dont
Mehdi Ben Barka avait naguère été le professeur de mathématiques au
collège royal, était non seulement la figure de proue de la gauche
marocaine mais, aussi, secrétaire général de la Conférence
tricontinentale, le regroupement du tiers-monde militant.
Il
faut gagner du temps, mettre à l'abri les plus hauts responsables.
Oufkir et Dlimi repartent de France aussi clandestinement qu'ils y
sont arrivés, sans doute grâce à des complicités censées se limiter
à un "coup de main" pour que des "amis marocains" puissent
ramener au bercail un "dangereux gauchiste". Mais le commandant et
le général vont revenir au plus vite, cette fois officiellement. Ce
n'est pas sans risque, mais il faut donner des instructions qui ne
peuvent pas être transmises par téléphone, organiser la disparition
du cadavre et coordonner le repli en bon ordre du dispositif secret
du "cab 1", sans oublier l'exfiltration des truands et, en
particulier, de Georges Boucheseiche, hôte et témoin du crime. Le
samedi 30 octobre, à 14 h 30, le commandant Dlimi débarque à Orly
sur un vol régulier en provenance d'Alger, où il avait été en
mission depuis le mercredi précédent en vue d'un sommet
afro-asiatique auquel Hassan II devait participer le lundi
1er novembre. A 17 h 30, trois heures plus tard, le
général Oufkir arrive du Maroc, également sur un avion de ligne. A
l'aéroport, il est attendu par "Chtouki" et le
"commissaire-étudiant" Ghali El Mahi. Pendant leur séjour,
qui durera moins de vingt-quatre heures, Oufkir et Dlimi ne vont
avoir de contact visible qu'avec leurs collaborateurs dont
l'identité est connue des services secrets français, et avec un
agent d'Air France, Antoine Lopez, "l'interface" du Sdece et du "cab
1" à Orly.
A son insu, le chef du service "passages" à Orly, un vieil ami du
Maroc et du général Oufkir, joue un rôle-clé. De l'aéroport, le
ministre marocain de l'intérieur, à qui son ambassade a réservé une
chambre à l'hôtel Royal-Alma, se fait conduire directement à
Fontenay par Antoine Lopez qui, l'ayant déposé, repart aussitôt pour
emmener sa famille dans le Loiret, pour le long week-end de la
Toussaint. Oufkir et Dlimi dînent au Simplon, rue du
Faubourg-Montmartre, bien en vue. Revenu du Loiret vers 22 h 30,
Lopez passe les chercher et les emmène à Ormoy, dans sa villa – vide
en l'absence de sa famille – au sud de Paris. Les Marocains lui
auraient alors "conseillé" d'aller se coucher, dira-t-il
plus tard au tribunal. De la fenêtre de sa chambre, au premier
étage, Lopez affirme avoir vu arriver, vers 2 heures du matin, une
404 noire avec des plaques diplomatiques. A son bord se seraient
trouvés "deux autres Marocains".
Le dimanche 31
octobre, dès 5 heures du matin, l'infatigable Lopez sert à nouveau
de chauffeur à Oufkir et Dlimi, qu'il conduit à Orly après un détour
par les étangs et bosquets près de Courcouronnes, où les officiers
marocains auraient inspecté de possibles caches pour un cadavre, si
l'on en croit la Confession d'un espion, publiée par Lopez
en mars 2000. La justice française ordonnera alors quelques coups de
pioche dans le bois de la Garenne – sans résultat.
Le 31
octobre 1965, Oufkir prend le vol de 8 heures pour Genève, alors que
Dlimi embarque à 9 h 35 pour Casablanca. Tous deux vont revenir une
troisième fois en France, le commandant dès le lendemain,
1er novembre, le général le mardi 2 novembre, après
quarante-huit heures passées en Suisse avec son ex-femme et deux de
leurs enfants, en internat à Gstaad. A sa descente d'avion, en fin
d'après-midi, le ministre marocain de l'intérieur est attendu par
une grappe de journalistes. La nouvelle de la "disparition"
de Ben Barka a été rendue publique, samedi, dans le flash de 19
heures, par Europe no1.
Mais Mohamed Oufkir ne
déclare rien à la presse, sinon qu'il est lui-même le "premier
surpris". En compagnie d'Ahmed Dlimi, il se rend le mercredi 3
novembre, comme il était prévu de longue date, à une réception au
ministère de l'intérieur, place Beauveau, en l'honneur des
gouverneurs de province marocains qui ont achevé un stage de trois
mois en France. Le général y croise Roger Frey. Le lendemain matin,
un diplomate du Quai d'Orsay intervient pour faire libérer deux
places sur le vol Air France de 9 h 55. Le général et le commandant
rentrent au Maroc. Le crime d'Etat dans lequel ils sont impliqués
est manifeste. Mais c'est un crime parfait, sans cadavre. Pour
savoir où est passé le corps de Mehdi Ben Barka, il faudra attendre
trente-six ans. La dépouille mortelle de Ben Barka fut rapatriée à
Rabat puis dissoute dans une cuve remplie d'acide. Ce que révèlera
le second volet de notre enquête.
Stephen Smith et,
pour "Le Journal", Aboubakr Jamaï et Ali Amar
PROCHAIN ARTICLE :
La vérité sur la "disparition" au
Maroc de Mehdi Ben Barka