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.TMP) Israël depuis l'élection de
Barak |
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| L'Express du
12/10/2000 |
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| Où
va Israël? |
| par Jacques
Attali | |
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Guerre ou
paix? Dans les deux cas, le rêve sioniste, tel qu'il
s'est constitué il y a un siècle, est
condamné |
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Jamais Israël n'a été
aussi isolé qu'à l'heure présente. Jamais il n'a été
autant menacé de disparaître. Non pas que ses ennemis
disposent aujourd'hui des moyens militaires d'en finir
avec lui: son armée reste, de très loin, la plus
puissante de la région et la quatrième du monde. Mais
parce que, de quelque côté que se tourne l'Etat hébreu,
tous les scénarios imaginables pour l'avenir constituent
des menaces pour son existence. Si c'est la guerre
qui commence demain, elle n'opposera pas des armées sur
des champs de bataille, mais très vite, par un effrayant
engrenage, elle opposera, en une guerre civile, colons
israéliens et jeunesse palestinienne, enfants juifs et
enfants arabes, rue par rue, dans les villages de
Palestine et d'Israël. Si, au contraire, par un miracle
encore possible, c'est la paix qui s'installe, elle
conduira peu à peu à la mise en place d'un marché commun
entre tous les pays de la région allant de l'Egypte au
Liban, de la Syrie à la Palestine, de la Jordanie à
l'Irak; et dans cet espace économique unifié, comme
c'est le cas dans l'Union européenne, les identités
nationales se dissoudront peu à peu. En particulier,
l'Etat d'Israël y deviendra minoritaire,
démographiquement, culturellement; il sera alors investi
par des populations qui lui sont aujourd'hui hostiles.
Il cessera d'être un Etat juif. Dans les deux cas, le
rêve sioniste, tel qu'il s'est constitué il y a un
siècle, est condamné. Face à cette double impasse, les
élites israéliennes semblent pour l'instant sans
stratégie, sans vision, sans repères. Elles ne veulent
ni de ce que la guerre coûterait à la génération
aujourd'hui aux commandes ni de ce que la paix
entraînerait pour leurs enfants. Elles voient avec
terreur comment la plus absurde des guerres de religion
a dévasté l'Irlande et avec angoisse comment la plus
belle des paix a transformé l'Afrique du Sud, dont ils
approuvent l'évolution sans vouloir se l'appliquer à
eux-mêmes. De plus, à la différence des élites sionistes
des générations précédentes, qui s'épanouissaient dans
l'armée ou dans les kibboutz, celles d'aujourd'hui, qui
ont bâti la première industrie de logiciels du monde,
sont nomades, c'est-à-dire qu'elles peuvent, en quelques
jours, déplacer leurs centres d'activité de Tel-Aviv
vers la Silicon Valley. A la moindre catastrophe, à la
moindre menace, elles le feront, privant le pays de
l'essentiel de ses ressources. Au total, Israël est
menacé de disparaître par la guerre, par la paix ou par
le départ de ses élites, craignant la guerre comme la
paix. Comment en est-on arrivé là? En transformant
une très complexe négociation territoriale en une
insoluble querelle religieuse. Tout a commencé avec la
guerre contre l'Irak, en 1991, où Israël s'était
retrouvé dans le même camp que la plupart des pays
arabes. Il s'est ensuivi des rencontres à Madrid, puis à
Oslo, où l'espoir de paix résidait, pour l'essentiel,
dans le fait que la conduite des discussions était, des
deux côtés, entre les mains de laïques, conscients de ce
qu'ils risquaient dans leur propre camp s'ils laissaient
déraper une dispute territoriale en un conflit
théologique. Aussi était-il tacitement admis par tous
les négociateurs qu'il ne fallait pas aborder les
questions religieuses avant d'avoir conclu un accord sur
les autres sujets, et d'abord sur la répartition des
territoires et sur le retour des réfugiés; ni avant
d'avoir une pratique de la paix, un apprentissage du bon
voisinage. En particulier, il était implicitement
convenu entre Israéliens et Palestiniens qu'il ne
fallait pas tenter de résoudre la question de Jérusalem
avant d'avoir mis en œuvre toutes les autres dimensions,
économiques et politiques, d'un accord
d'ensemble.
Malheureusement, lors du dernier Camp David,
alors que sur les sujets les plus difficiles un accord
était à portée de main, les négociateurs américains,
emportés par l'euphorie, ont mis la question de
Jérusalem sur la table. C'est à partir de cette faute
tactique que tout a dérapé. Alors même que les
Palestiniens n'étaient pas demandeurs d'une solution
immédiate pour le statut de la ville, on est entré dans
des discussions de plus en plus absurdes sur les
conditions d'exercice de l'autorité des Palestiniens sur
l'esplanade des Mosquées, jusqu'à ce que certains, parmi
les négociateurs américains, en viennent même à proposer
un partage du Mont du Temple en couches de sous-sol et
même, sacrilège suprême aux yeux des Palestiniens, un
partage des lieux de prières sur l'esplanade. Et pendant
ce temps-là personne, parmi les négociateurs, ne se
préoccupait sérieusement de savoir quelle allait être la
monnaie du nouvel ensemble, ni comment on allait
partager les eaux du Jourdain, ni comment allait y être
organisée la libre circulation des travailleurs, ni,
enfin et surtout, comment allaient être financés le
retour des réfugiés et la création d'emplois dans les
Territoires, où le chômage reste le pire ennemi de la
paix. Tout cela pour le plus grand plaisir de ceux
qui, dans les deux camps, ne rêvaient que d'un échec et
qui ne se sont pas gênés pour s'engouffrer dans la
brèche ainsi ouverte. Les Israéliens, parce qu'ils
vivent en démocratie, n'ont eu aucun moyen d'empêcher un
ancien général couvert de gloire et d'opprobre de venir
sciemment souligner, par sa présence, le caractère
insoluble du problème de Jérusalem. Et les Palestiniens,
parce qu'ils ne vivent pas encore en démocratie, n'ont
eu, eux non plus, aucun moyen d'empêcher les extrémistes
du Fatah et des autres mouvements anciennement
terroristes de lancer des pierres sur des policiers
israéliens et de détruire des lieux aussi saints pour
l'islam que pour le judaïsme et la
chrétienté.
Deux gouvernements sans véritable
chef, sans ligne claire, confrontés aux plus difficiles
choix stratégiques de leur existence, se sont donc
révélés incapables d'empêcher une querelle territoriale
de déraper en dispute théologique. Du côté palestinien
comme du côté israélien, l'unité s'est faite alors
autour de la haine de l'ennemi. Et la légitimité des
chefs ne se mesure plus qu'à leur capacité à parler au
nom des extrêmes, plutôt qu'à leur capacité à les
calmer. Quand s'ajoute à cela la loupe grossissante
de la télévision, qui donne désormais à voir en direct
toutes les guerres, qui met en scène la mort d'enfants
victimes de la barbarie des adultes, qui pousse à la
vengeance et non au pardon, la logique de guerre ne peut
que s'imposer. Pourtant, personne, parmi les
dirigeants du monde d'aujourd'hui, n'a intérêt à cette
guerre. Les chefs des autres pays arabes ont évidemment
peur d'une guerre ouvertement religieuse, qui pourrait
les déstabiliser à l'intérieur de leurs Etats, en
faisant le jeu de leurs propres mouvements religieux.
Les Etats-Unis, à la veille de leur élection
présidentielle, n'ont pas envie d'apparaître incapables
d'empêcher un conflit local de dégénérer. Les Européens
n'ont, eux non plus, rien à gagner à une guerre aux
conséquences économiques et religieuses imprévisibles
sur leur propre continent. Et la Russie, qui multiplie
les offres de bons offices, n'est plus en situation de
conforter quelque influence que ce soit par le détour
d'une guerre. Malgré tout, comme en 1914, une guerre
absurde, redoutée de tous, sans intérêt pour personne,
peut parfaitement se déclencher à partir d'un incident
de hasard: le fleuve est peut-être déjà sorti de son
lit. Si commence ainsi une nouvelle guerre
israélo-arabe, ce sera une confrontation
israélo-palestinienne. La première. Et, quoi qu'il
arrive, la dernière. Car de deux choses l'une. Soit elle
ira jusqu'à son terme, et les deux peuples sont trop
imbriqués l'un dans l'autre pour qu'une guerre entre eux
débouche sur un autre résultat qu'un suicide collectif.
Un suicide au nom de Dieu. Soit, au contraire, elle
s'arrête à temps et elle aura servi d'exutoire aux
ultimes pulsions avant la paix; elle aura été le
préalable nécessaire à la réconciliation entre les deux
nations, comme une ultime catharsis, avant leur fusion
dans un ensemble qui les dépassera. L'exemple de ce
qui s'est passé en Europe tout au long du XXe siècle et
de ce qui se joue en ce moment même dans les Balkans
n'incite guère à l'optimisme. Les peuples qui composent
ces ensembles ne commencent à accepter de cohabiter
qu'après des siècles de meurtres et des décennies de
déplacements de populations. Faudra-t-il en venir, entre
Israël et ses voisins, à une bunkérisation réciproque, à
des déplacements massifs de populations, comme entre la
Pologne et l'Allemagne et, plus récemment, entre la
Croatie et la Serbie, pour arriver à des entités
homogènes avant de faire la paix? Si les uns et les
autres ne se révèlent pas capables, dans les jours à
venir, de mater leurs extrémistes, d'exclure les
questions religieuses de la négociation et de résister
au vertige de la vengeance, telle sera la logique qui se
mettra en branle. Elle pourrait donner le signal d'un
affrontement majeur entre les civilisations issues de la
Bible.
On peut sans doute encore arrêter ce
gâchis. Cela implique que les deux parties fassent
beaucoup d'efforts et qu'elles démontrent un grand
courage. Pour les Palestiniens, cela supposerait de
renoncer à reprendre à leur compte des querelles
théologiques qui n'ont rien à voir avec leur projet
national. Pour les Israéliens, cela exigerait de cesser
de vouloir construire leur identité nationale par la
seule propriété d'un sol, pour accepter de se définir
par la capacité à promouvoir une langue, une culture, un
mode de vie, un Livre, un système de valeurs dont la
terre n'est que l'une des dimensions. Cela voudrait dire
aussi, pour les uns et les autres, qu'ils seraient les
premiers à mettre en œuvre les principes messianiques
que leurs deux Livres annoncent: vivre en bonne
intelligence avec son ennemi, le considérer comme un
frère, se nourrir de ses différences. Cela aura lieu
un jour, évidemment. Ces deux peuples finiront par vivre
ensemble dans un Moyen-Orient réconcilié. L'Histoire
exige parfois, dans sa cruelle ironie, que la paix
n'arrive qu'après le sacrifice d'innombrables
générations pour défendre des idéaux dont, demain, les
enfants de leurs enfants auront oublié jusqu'à
l'existence. |
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