LE SECTEUR BANCAIRE EN SYRIE, PASSE ET PERSPECTIVES

 

Fares Mansour

 

Mai 1999

 

La publication à nouveau de cet article est dédiée à la mémoire du Dr Izzat TRABULSI, un des grands fondateurs du système bancaire syrien dans les années 50, décédé le 7 Décembre 2000.

 

« Nous voyons qu’il est devenu nécessaire et urgent, de développer et de moderniser les systèmes bancaires, pour qu’ils puissent attirer l’épargne et amener des sommes pour l’investissement et la participation au développement ». Le Président Assad, dans son discours d’investiture du 11 mars dernier, annonce donc que la réforme du secteur bancaire est devenue aujourd’hui une priorité pour la Syrie.

 

Cette annonce est venue dans la partie de son discours, réservée au bilan économique, appelant à doubler d’effort pour développer l’économie nationale, notamment en responsabilisant et réformant le secteur public, et à la révision de la loi n°10 sur les investissements privés « afin d’en extraire les lacunes qui ont empêché l’utilisation maximale de ses bienfaits et pour assurer de nouveaux investissements ».

 

Une telle réforme mérite d’être approchée à travers l’histoire du secteur bancaire et du système monétaire en Syrie, et sa relation avec le développement de la politique économique.

 

 

 

Origine des Banques en Syrie

 

La banque a vu le jour en Syrie pendant la période ottomane, avec la création par des intérêts britanniques d’une Banque Impériale Ottomane en 1856. En plus des opérations commerciales, cette banque a obtenu le « privilège » de l’émission monétaire, qui s’est prolongé jusqu’en 1925, puis partiellement jusqu’en 1935 en plein mandat français.

D’autres banques ont suivi dont la Banque de Salonique (1888), la Deutsche Palestine Bank (1889), l’Anglo-Palestine Co. Ltd (1903), la Deutsche Orient Bank (1906), avec plusieurs petits établissements locaux.

 

Après la période trouble de la Première Guerre Mondiale et de la chute de l’empire ottoman, la Banque de Syrie (Banque française renommée en 1924 Banque de Syrie et du Liban) fut créée en 1919 sous les auspices de la Banque Impériale Ottomane. Cette dernière souhaitait continuer sous un nom français ses opérations dans les pays sous mandat français. Et avec ce mandat, plusieurs autres banques françaises sont créées dont la Banque Française de Syrie (1919), contrôlée par la Société Générale, le Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, le Crédit Foncier de Syrie, ainsi que de petites Banques du Crédit Agricole, spécialisées dans le financement des activités agricoles et profitant partiellement de revenus perçus des dîmes héritées du régime ottoman. Les italiens suivent avec la Banco di Roma (1919), qui va connaître par la suite un grand développement. Les syriens créent eux-mêmes des petits établissements bancaires (citons les banques Mourakkadé et Sara à Damas, la banque Assouad et Safra à Alep) et des offices de change.

 

La Banque Impériale Ottomane, transformée en Banque de Syrie, puis Banque de Syrie et du Grand Liban, première à s’installer, a dominé les destinées monétaires et bancaires de la Syrie pendant 100 ans (1856-1956).

 

 

 

 

L’Emission monétaire

 

Pendant la période ottomane, il faut noter l’échec de la Banque Impériale Ottomane à imposer à grande échelle la monnaie papier en Syrie. Les transactions importantes ont continué à se faire en monnaie or (argent ou métal aussi), ottomane, mais aussi française et anglaise. L’empire ottoman et la jeune république turque, ont dû acheter leurs besoins en Syrie, pendant la guerre, en monnaie or et au prix fort.

 

A leur arrivée, les troupes du mandat tentent d’abord d’imposer la livre égyptienne comme monnaie d’échange, cette livre étant liée à la livre sterling. La livre égyptienne était la monnaie de financement des troupes alliées de la région, principalement anglaise venant d’Egypte.  Elle fut vite remplacée par les troupes françaises chargées du mandat sur la Syrie et du Liban en 1920 par une livre syrienne, liée au franc français, émise au nom de la Banque de Syrie. La livre syrienne est née (la livre libanaise du même coup).

 

Mais, cette livre syrienne n’était de fait qu’un franc français déguisé, servant à financer les dépenses des troupes du mandat. Elle arborait la proclamation de l’engagement de la Banque de France de payer 20 FF en son échange. Et, pour l’économie syrienne, cette liaison avec le franc se pose dès le départ d’une façon problématique, notamment à cause de la non-stabilité du franc et de ses dévaluations successives (1924, puis lors de la crise de 1927). Le commerce syrien continuait à préférer la référence à l’or (la livre or turque !) et à la livre sterling, beaucoup plus stables. D’ailleurs, lors de la crise de 1927, les autorités du mandat sont forcés à retirer la moitié des livres syriennes de la circulation pour en stabiliser le cours.

 

Le « mandat » politique et militaire de la France sur la Syrie et le Liban, s’est accompagné donc d’un « mandat » économique et monétaire. L’accord monétaire formalisant le privilège d’émission de la Banque de Syrie et du Liban, a été « signé » entre la France et la Syrie en janvier 1924 (en pleine crise du franc!). Ce privilège s’étendait jusqu’au en 1946, prolongée par la suite jusqu’en 1964 !. L’accord sur les modalités de couverture de la livre syrienne n’a suivi qu’en 1938. Les conditions de ce dernier (bonds du trésor français ou francs français investis en France) ont consacré le mandat monétaire. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, un troisième accord est « signé » sur le contrôle des changes, mettant fin à la relative liberté monétaire qui sévissait jusque là en Syrie. Dans toute cette période, le refus de la liaison au franc a constitué l’un des thèmes importants de la lutte pour l’indépendance.

 

La Seconde Guerre Mondiale, et la compétition entre le pouvoir du Général de Gaule et les anglais, ont amené un premier changement, à travers l’accord signé en janvier 1944, entre la Syrie, le Liban, la France et la Grande Bretagne (résultant en fait, de l’accord de parité francs-livres sterling, entre le Général de Gaule et la Grande Bretagne signé  pendant la guerre en mars 1941) : La livre syro-libanaise devient en parité avec la livre sterling.

 

Mais au moment du départ des troupes françaises de Syrie et du Liban (17 avril 1945), la France annule unilatéralement la parité sterling, le 15 mars. La livre syro-libanaise revient dans le giron du franc français et ses fluctuations. Le bras de fer engagé alors amène les autorités du nouvel Etat syrien indépendant à adhérer dès avril 1947 au Fond Monétaire International, afin d’établir une parité or et dollar américain à la livre syrienne (suivant les modalités des accords Bretton Woods). Le gouvernement français réagit, et la Banque de Syrie et du Liban refuse et bloque les avoirs syriens mis en couverture en France. Les parties sont entrées alors dans des négociations, pendant desquelles l’Etat libanais signe unilatéralement pour sa part en janvier 1948, un accord monétaire avec la France, acceptant la liaison avec le franc (en pleines négociations tripartites syro-libano-française, et alors que les gouvernements syriens et libanais avaient décidé d’adopter une position commune), ce qui va conduire inéluctablement à la séparation monétaire entre la Syrie et le Liban, et ce malgré le souhait syrien de l’époque de garder cette unité monétaire avec le Liban.

 

Un Office du Contrôle des Changes proprement Syrien, et non syro-libanais hérité du mandat, est créé en avril 1948 (l’ancien office avait été créé juste à la veille de la seconde guerre mondiale, et sa gestion confiée à la Banque de Syrie et du Liban). En fait, c’est à ce moment que la multiplicité des taux de change fut introduite pour la première fois, officiellement en Syrie (il y avait ainsi un cours officiel pour les formalités gouvernementales 1$=2,2LS ; un cours libre pour l’import-export 1$=3,65LS ; un cours mixte A, pour les devises non dérivées des exportations 1$=3,48LS ; et un cours mixte B pour les compagnies pétrolières en Syrie 1$=2,5LS ; ce dernier cours drainant des revenus importants aux Etats syriens et libanais du fait du transit pétrolier de l’Iraq (IPC) et de l’Arabie Saoudite (Tapline)). Et, c’est à ce moment-là qu’un « marché des devises d’exportation » a été institué pour la première fois. La multiplicité des cours de changes et le « marché des devises » d’exportation sont encore là en 1999 en Syrie.

 

La liquidation du différent monétaire entre la Syrie et  la France n’est signée qu’en 1949. Et une Loi Monétaire syrienne est promulguée en mars 1950. Par cette Loi, le gouvernement syrien prend formellement lui-même le monopole d’émission (création de l’Institut d’Emission de la Monnaie Syrienne, au nom duquel la monnaie était maintenant frappée) et fixe les modalités de couverture de la monnaie, en visant en particulier à augmenter progressivement la couverture or.

 

Les cours libres des livres syriennes et libanaises restent pendant cette période très proches, et les deux monnaies restent pratiquement en circulation dans les deux pays, et ceci même après la rupture monétaire de 1948. La livre syrienne commençait à suivre son cycle saisonnier, de part sa liaison avec la principale activité du pays : l’agriculture. La livre libanaise était bien moins sensible à ses variations. La séparation n’est devenue effective et définitive qu’après la rupture douanière entre les deux pays en mars 1950. Plus encore, la Banque de Syrie et du Liban, banque commerciale essentiellement, de droit français, et qui concentrait 80% des dépôts dans les deux pays, a continué à jouer le rôle de Banque Centrale, en particulier pour l’émission de la monnaie, dans les deux pays (donc pour le compte de l’Etat syrien après 1950), et ce jusqu’à la création de la Banque Centrale de Syrie en 1956. A travers ce rôle de la Banque de Syrie et du Liban, le mandat français continuait de se prolonger encore, en matière de couverture monétaire et de taux d’escompte, en Syrie jusqu’en 1953 et au Liban jusqu’en 1964 !.

 

 

 

La Banque Centrale de Syrie 

 

Un pas décisif est venu avec le décret législatif du 28 mars 1953. Ce décret définit (et pour la première fois d’une façon indépendante d’une toute autre monnaie) la livre syrienne, les règles de fonctionnement des activités bancaires, et crée le Conseil de la Monnaie et du Crédit, exerçant lui-même les prérogatives d’une banque centrale, jusqu’au règlement du litige ainsi créé avec la Banque de Syrie et du Liban détentrice de l’ancien privilège et l’ouverture effective de la Banque Centrale en août 1956.

 

Ce décret constituait, en soi, une Loi Fondamentale pour la Monnaie en Syrie. Sa promulgation a été à l’époque un événement politique majeur, « nationalisant le privilège» d’émission de la Banque de Syrie et du Liban, valide en principe jusqu’en 1964. Deux ans d’âpres négociations ont été nécessaires par la suite, pour signer l’accord d’indemnisation avec la Banque de Syrie et du Liban, et pour pouvoir inaugurer sous un vent de tempête les nouveaux bâtiments de la Banque Centrale de Syrie, au cœur de Damas (les nouveau bâtiments ont en fait été inauguré place des Quatre Fontaines à Damas en 1958, en attendant la Banque s’était installé dès sa création en 1956 dans la rue du Paradis toute proche). Ainsi, c’est depuis 1956 que la livre syrienne porte l’intitulé Banque Centrale de Syrie.

 

Sur les motivations de ce geste osé, étudié et réalisé par des syriens, pas tous sympathisants aux idées socialistes, le premier Gouverneur de la Banque Centrale de Syrie, Izzat TRABULSI déclarait  et à Beyrouth (!):

 

« Mais après tout, est-ce que la Banque de Syrie et du Liban était une banque centrale assumant les missions modernes des banques centrales.

 Cette banque peut-elle orienter la politique monétaire du Gouvernement, pour lutter contre l’inflation ou la récession en relevant ou baissant les taux d’escompte ou en adoptant une politique de marché ouvert ?

 Peut-elle contrôler le crédit, tant par sa quantité que par ses modalités, et par modalités, j’entends la répartition du crédit suivant les différents secteurs économiques, agricole, industriel ou commercial, en favorisant un secteur sur un autre ou en distribuant ce crédit entre les particuliers et les projets étatiques ?

 Peut-elle contrôler les banques et les obliger à respecter certaines règles pour préserver les intérêts des déposants ou pour exécuter la politique monétaire de l’Etat, en combattant l’inflation par exemple ?

Enfin, peut-on admettre que le conseiller financier, monétaire et économique du gouvernement soit une société de droit étranger, qui a elle-même ses propres intérêts et bénéfices en tant qu’établissement d’émission…

La réponse à toutes ces questions est la négative ? La Banque de Syrie et du Liban n’a jamais dépassé son rôle de banque commerciale, exécutant deux des missions d’une banque centrale, celle d’émettre et de gérer la monnaie, et celle d’agent économique de l’Etat. Et ce sont deux missions d’exécution lui drainant des bénéfices nets. Elle n’avait aucune desautres  responsabilités des banques centrales.

C’est pour tout cela qu’il  fallait liquider le privilège de la Banque de Syrie et du Liban, réformer la loi monétaire, et enfin fonder la Banque Centrale de Syrie ».

 

Pour sa part, le Liban attendra la fin du privilège de la Banque de Syrie et du Liban pour créer sa Banque Centrale en 1964. Et cette création est faite sur le « modèle syrien » de 1953, comme l’avait recommandé à l’époque les rapports des experts internationaux consultés par le gouvernement libanais (Rapport Keesing par exemple). La réglementation des activités fut cependant décidée moins stricte que celle de la Syrie. Trois ans après, c’était la crise de la Banque Intra.

La Jordanie, elle, fonde sa banque centrale en 1959.

 

 

 

Le Paysage bancaire syrien dans les années 50

 

Un autre aspect important de la Loi Fondamentale monétaire syrienne est l’organisation des métiers bancaires. Cette organisation a porté sur des aspects aussi détaillés que :

-          la définition des opérations bancaires et le respect de leur liberté ;

-          l’enregistrement et le fonctionnement des banques en droit des sociétés ;

-          l’imposition de ratio sur les capitaux propres, les réserves obligatoires, les liquidités, etc.  ;

-          et la création d’un « Commissariat du Gouvernement auprès des banques », coordonnant et contrôlant le respect des règles imposées.

 

Ces règles étaient de circonstance. Les capitaux des plus grandes banques (toutes françaises) n’excédaient 3 millions de livres syriennes. Chacune avait prêté 2,5 millions de livres au même client (Maamar Bachi) qui a déposé son bilan en 1953, sans que ces banques puissent couvrir cette banqueroute.

 

Le paysage bancaire syrien se trouva dynamisé, avec ces règles imposées par la création de la Banque Centrale de Syrie.

 

En 1951, la Syrie comptait 9 établissements de crédit, 5 sous forme de succursales de grands établissements  européens, et 4 sous forme de succursales de banques de pays arabes. A coté de ses institutions, il existait quelques maisons d’escompte à caractère plus ou moins cambiste. Le réseau bancaire s’étendait en 32 succursales sur le territoire syrien.

 

En 1957, le nombre des succursales européennes est passé de 5 à 7, celui des succursales arabes de 4 à 9 ( !) ; et 5 banques proprement syriennes ont vu le jour. Le réseau s’est étendu également de 23 agences à 27 pour les banques européennes, de 9 agences à 23 (!) pour les banques arabes et de 0 à 6 pour les banques syriennes, 56 succursales en tout.

 

S’effrite alors le quasi-monopole fait par la Banque de Syrie et du Liban sur l’activité bancaire commerciale (80% en 1950).Cette activité bancaire se partage en 1957, entre les banques européennes (55%), les banques arabes (32%) et les banques syriennes (13%). Et les principaux bénéficiaires de l’extension du réseau bancaire sont les grandes villes : Damas (18 agences en 1957, pour 865,000 habitants), Alep (15 pour 1,223,000 habitants), et Lattaquié (11 pour 469,000 habitants !).

 

Le paysage des ressources bancaires est également remodelé, comme en témoigne le tableau ci-après :

 

Année

Total Ressources

Dépôts

%

Fonds de l'étranger

%

Concours de l'Institution d'émission

%

Fonds propres

%

1951

172,9

172,9

84

21,3

10

-

-

12,1

6

1952

289,9

242,3

84

32,3

11

-

-

14,7

5

1953

399,9

296,2

73

68,7

18

13,5

3

21,5

6

1954

539,9

339,0

63

129,5

24

43,5

8

27,9

5

1955

545,7

334,5

61

92,2

17

50,8

9

68,2

13

1956

476,0

*180,5

38

92,2

20

137,0

29

63,3

13

1957

522,0

199,6

38

85,4

17

174,3

33

63,2

12

* en 1956, la plus grande partie des dépôts publics, confiés précédemment aux banques est transférée à l’Institution d’émission pour passer à la Banque Centrale de Syrie.

 

 

 

La Nationalisation des Banques

 

La période de l’union entre l’Egypte et la Syrie (République Arabe Unie, RAU) démarrée en Février 1958 et arrêtée en Septembre 1961 n’a pas apporté de bouleversements majeurs sur le plan monétaire, même si la question d’une union monétaire syro-égyptienne a été débattue. Les deux monnaies et les deux banques centrales sont restées indépendantes. Cette période n’a pas non plus apporté de bouleversements dans le paysage bancaire syrien, les banques égyptiennes se sont peu développés en Syrie.

Par contre, cette période a apporté un rôle nouveau de l’Etat au niveau du capital des banques, allant jusqu’à leur nationalisation et leur regroupement.

 

A quels impératifs a répondu la nationalisation des banques en Syrie ? A-t-elle synonyme d’effondrement immédiat de ce secteur, après un développement si spectaculaire ?

 

Pour répondre à cela, il est intéressant de signaler que cette nationalisation s’est opérée en plusieurs étapes :

 

La loi d’arabisation de septembre 1959 :

 

Cette première loi a été promulguée un an et demi après l’union égypto-syrienne, et visait les banques aussi bien en Syrie qu’en Egypte, et ces dernières étaient beaucoup plus importantes. Son premier article stipulait simplement que les banques doivent être des sociétés anonymes de droit syrien. Son article 2 demandait que 70% du capital soit détenu par les syriens, avec des exceptions possibles, en respectant un minimum de 51% de capitaux de ressortissants arabes. Et un délai de 5 ans a été donné pour régulariser les situations existantes.

 

Ce sont donc la domination des banques européennes et leur prééminence sur les activités bancaires qui étaient visées. Mais cela n’a pas signifié l’effondrement des activités bancaires, bien au contraire. Pour s’en convaincre, le tableau ci-après montre l’évolution des dépôts et des crédits bancaires pendant cette période (sachant que la période a été dominée par les difficultés liées aux problèmes liées aux dettes des emprunteurs ayant subi la réforme agraire).

 

Année

1957

1958

1959

1960

1961

Total des dépôts bancaires

200

226

360

430

355

Total des crédits bancaires

530

505

633

818

799

* en millions de Livres Syriennes.

 

 

 

                        La seconde loi d’arabisation de mars 1961 :

 

Une seconde loi d’arabisation est intervenue un an et demi plus tard (6 mois donc avant la rupture de l’union), toujours pour l’Egypte et la Syrie ensemble. Son article premier introduit pour la première fois la nationalisation (partielle) par l’Etat. Un Etablissement Economique Syrien, institution étatique dépendant du Ministère de l’Economie et des Finances, doit détenir 35% minimum du capital des banques (par des augmentations de capital). Tous les actionnaires et administrateurs doivent être RAU, sauf exception présidentielle avec 75% minimum RAU et le reste arabe. 9 mois seulement sont donnés pour finaliser l’application.

 

L’arabisation des banques est devenue totale. Et, l’Etat entre pour la première fois dans le capital et la gestion des banques. Il en tire d’ailleurs la conséquence logique, en supprimant en avril le Conseil de la Monnaie et du Crédit et en réduisant la mission de la Banque Centrale.

 

Pour ce qui concerne les banques étrangères nationalisées, cette mesure a touché bien sûr la Banque de Syrie et du Liban (française), mais également :

-          la Banque nationale pour le Commerce et l’Industrie (française) ;

-          la Compagnie Algérienne (française) ;

-          la British Bank for the Middle East  (britannique) ;

-          la Banca di Roma ;

-          les participations du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie (française) détenant 30% du capital de la Banque de l’Orient Arabe ;

-          ainsi que celle de la Banca Commerciale Italiana (italienne) détenant 21% du capital de la Société des Banques réunies.

 

 

Les nationalisations totales en juillet 61:

 

A peine 3 mois avant la rupture de la RAU, les choses s’accélèrent. La nationalisation totale des banques égyptiennes et syriennes est prononcée le 20 juillet 1961. Le mois suivant les banques sont regroupées.

 

On a justifié ce regroupement, par le renforcement de la concurrence des banques face à la dominante Banque de Syrie et du Liban, renommée pour l’occasion Banque de Syrie et d’Outre Mer (13 branches). Ainsi ont été regroupés :

-          les banques Misr (Egypte, 12), Ahli (Egypte, 4) et Commercial Saoudien (Arabie Saoudite, 1) dans la Banque de Crédit Commercial et Immobilier ;

-          les Banques Arabi (Jordanie, 8) et Rafidein (Irak, 2) dans la Banque Faihaa ;

-          les Banques Alam Arabi (4), Intra (Liban, 1) et Commercial (1) dans la Banque Arabe pour le Commerce et l’Industrie ;

-          les banques du Caire (Egypte, 5) et Unité Arabe (Egypte) dans la Banque de l’Unité Arabe ;

-          les banques Ahli Immobilier Industriel (Egypte) et la Société des Banques Unies (4) dans la Société des Banques Unies ;

-          les banques Libanais pour le Commerce (1), Albert Homsi (Syrie/Liban, 1), de Lattakieh (2) et de l’Orient Arabe (4) dans la Banque de l’Orient Arabe.

 

Les choix régionaux et sectoriels de ces regroupements constituent des indicateurs en soi.

 

            Pour les connaisseurs des milieux actuels bancaires et d’affaire moyen-orientaux et syriens, les noms des membres des conseils d’administration des banques ainsi nationalisées constituent également des indicateurs :

           

-          Président de l’Etablissement Economique Syrien : Chafic AKHRAS ;

-          Banque de Syrie et d’Outre Mer : Malak Azmeh (Président, banquier ancien directeur de la Banque Arabe), Khaled Ayoubi (contrôleur de la Banque Centrale), Karam Touma (directeur à la banque centrale) , Taoufic Hneidi, Ibrahima Adli (hommes d’affaires) ;

-          Banque de Crédit Commercial et Immobilier : Nasrat Tabozada (Président , ancien directeur de la banque Misr), Adnan Farra (secrétaire général de la banque central), Souheil Kattan, Adnan Chaouiche (contrôleur à la Banque Centrale), Ibrahim Haskour ;

-          Banque Faihaa : Rafik Sioufi (Président, directeur au trésor), Sadek Ayyoubi (fonctionnaire au trésor), Maged Helwani, Wassel Katabi (directeur à la Banque Centrale), Rafik Jallad ;

-          Banque Arabe pour le Commerce et l’Industrie : Nazem Kudsi (Président, homme politique), Khaled Shaban, Adnan Aita (commissaire du gouvernement à la Banque Centrale), Mohammad Nassif, Kheir Allah Zakhour ;

-          Société des Banques Unies : Aouad Barakat (Président, ancien directeur général et vice gouverneur de la Banque Centrale), Abdelazziz Sawaf, Abdelghani Hammour, Fouad Dahmane, Nadim Bassata.

 

Ces nominations ont été promulguées le 11/9/61 (signé Abdel Hakim Amer), une quinzaine de jours avant le coup d’Etat séparant l’Egypte de la Syrie.

 

 

Séparation syro-égyptienne : dénationalisations ?

 

Le 28 septembre 1961, un coup d’Etat termine l’union syro-égyptienne, et des nouvelles forces politiques, qu’on ne peut soupçonner de « socialisme » ont pris le pouvoir. Une des premières lois promulguées (10 octobre suivant) fut pour le rétablissement du Conseil de la Monnaie et du Crédit et le retour à la Loi Fondamentale de 1953 pour le rôle de la Banque Centrale.

 

Par contre, le contrôle strict des changes instauré en février 1961 ne fut libéré que très partiellement. Plus important encore, la dénationalisation des banques n’est pas prononcée immédiatement (or la nationalisation, présentée comme l’une des causes du coup d’Etat, n’avait que 3 mois). Le sujet des dénationalisations des banques fait par contre l’objet d’âpres débats, entre le gouvernement et l’assemblée, où seule la question de la nationalisation totale a été débattue, sans jamais revenir sur les principes d’arabisation de mars 61.

 

La question est finalement tranchée par un nouveau coup d’Etat en mars 1962. Et un décret est promulgué en mai suivant, annulant uniquement la loi de juillet 1961. Cependant, la nationalisation des banques étrangères est confirmée, ainsi que la participation obligatoire de l’Etat dans le capital, réduite à 25%.

 

Malgré tous ces soubresauts, l’activité bancaire reste toujours dynamique (!). Les totaux des dépôts et des crédits bancaires atteignent en 1962 respectivement, 409 et 707 millions de livres syriennes.

 

 

La renationalisation totale :

 

En mars 63, un coup d’Etat amène le parti Baath au pouvoir en Syrie pour le reste du siècle. Le 2 mai 1963, et par décret-loi, toutes les banques opérant en Syrie sont nationalisées, simplement en remettant en vigueur la Loi du 20 juillet 1961.En août, une nouvelle fusion des banques est opéré, en cinq groupes seulement :

 

-          la banque de Syrie et d’Outre-Mer ;

-          la banque Omayya ;

-          La Banque de l’Orient Arabe

-          la Banque du Monde Arabe ;

-          et la Banque de l’Unité Arabe.

 

Les conseils d’administration de ces banques sont nommés d’une manière similaire à celle de 1961. La différence majeure réside dans le fait que la plus grande partie des cadres actifs des années 50, émigrent à ce moment vers le Liban et les pays du Golfe. Une réunion de 70 directeurs de banques libanaises en 1971, a compté 22 syriens !

 

 

La spécialisation bancaire :

 

Une radicalisation politique s’est opérée en 1966, vers une orientation étatique plus dure. Les banques commerciales sont toutes fusionnées en une seule : la Banque Commerciale de Syrie. L’ensemble des banques du pays (maintenant toutes étatiques) est organisé par métier :

-          Banque Commerciale de Syrie, gérant toutes les affaires commerciales en Syrie (essentiellement import-export);

-          Caisse d’Epargne des PTT, créée en juillet 1963, gérant l’épargne populaire ;

-          La Banque du Crédit Populaire, (institué en 1961, mais créé en fait en juillet 1966) gérant les crédits bancaires aux particuliers ;

-          La Banque Foncière (avril 1966), gérant les crédits à l’habitat ;

-          La Banque Agricole Coopérative, gérant les prêts pour les activités agricoles, et reprenant d’une manière limitée le rôle des anciennes caisses du crédit agricole ;

-          La Banque Industrielle (juillet 1958) gérant les prêts aux entreprises industrielles.

 

A son époque, ce mouvement fut justifié par la domination définitivement établie de l’Etat dans les secteurs agricole et industriel, et celui du commerce extérieur. L’Etat financera donc suivant sa planification son programme de développement, il n’a pas besoin pour cela ni du secteur privé, ni même de la concurrence bancaire.

 

D’ailleurs, la Banque Centrale perd totalement son rôle de contrôle et de régulation, à ce moment. Elle est, comme les autres banques, et les sociétés qu’elle finance, un «service gouvernemental ».

 

***

 

C’est ce dernier système qui est toujours en vigueur en Syrie, 33 ans après son instauration, et à la veille d’un nouveau millénaire. Et, pourtant, le paysage syrien a beaucoup évolué au cours de ces 33 ans, notamment à partir de 1970 :

 

-          la rente pétrolière occupe une place majeure dans l’économie;

-          la Syrie a développé un potentiel agricole considérable, et des mesures de motivation et de libéralisation récente (mettant en collaboration les producteurs privés et la politique de l’Etat) ont permis une croissance spectaculaire des productions ;

-          la Syrie a développé un réseau d’infrastructure compétitif (routes, électricité, téléphonie, etc.) à l’échelle régionale ;

-          et le secteur privé recommence à jouer un rôle dynamique, reconnue et souhaité socialement et politiquement, non seulement dans le commerce (comme il l’a toujours fait), mais également dans l’industrie et l’agriculture.

 

 

Des enjeux majeurs sont néanmoins posés aujourd’hui:

 

-          la nécessité de développer rapidement un secteur industriel (et de services) axé sur les exportations, et la participation importante demandée aux initiatives privées, à coté et en compétition avec l’Etat, à cet égard ;

 

-          et la nécessité de s’intégrer dans un marché économique plus global et dynamisant syro-libanais, arabe, euro-méditerranéen, puis internationale (adhésion à l’OCM).

 

L’organisation du secteur bancaire, telle qu’elle est héritée de 1966, est-elle adaptée à la situation économique actuelle de 1999 ? Et peut-elle relever les défis importants posés par les enjeux ?

La part du secteur privé dans le montant des crédits bancaires était de 16% en 1992, elle a varié entre 58 et 94% dans les années 50. Le secteur privé syrien place ses économies et emprunte dans les banques à l’extérieur de la Syrie, essentiellement au Liban, et ce malgré les lois rendant pénal la circulation des devises.

 

 

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Nous n’allons pas discuter, en détail ici, les aspects organisationnels et techniques que ses questions impliquent, sachant bien sûr qu’ils sont cruciaux, vue l’évolution accélérée ces dernières années des techniques et instruments bancaires et monétaires, ainsi que plus récemment du paysage banquier international. Nous allons simplement, et à la lumière des motivations qui ont amené chaque étape de l’évolution monétaire et bancaire en Syrie, reposer la question d’actualité de ces motivations pour sonder les perspectives  d’évolution future.

 

 

 

Quelles perspectives pour une nouvelle législation bancaire ?

 

1.       Est-ce que l’approche « une banque - un métier bancaire » (la spécialisation adoptée en 1966) est l’approche la plus adaptée, tant au niveau des besoins de financement du secteur public, que pour celles du secteur privé ? La modernisation souhaitée peut-elle se faire dans le cadre de cette spécialisation ? La formation d’une nouvelle génération de banquier au meilleur niveau international peut-elle aussi se faire dans ce cadre ?

 

2.       Ces banques même publiques (hors la Banque Centrale qui a un rôle particulier), doivent-elle fonctionner comme des établissements gouvernementaux ou bien en tant que sociétés relevant du droit commercial ? Est-ce qu’elles doivent fonctionner comme des « services publiques » ou bien œuvrer dans le cadre d’une concurrence régionale et internationale à développer leurs métiers, sur le principe de la «gestion par objectifs» ? Et comment rendre la confiance entre ces banques publiques et le secteur privé ?

 

3.       L’Etat souhaite-t-il rester l’actionnaire unique de l’ensemble des banques en Syrie ? Et si la réponse est par la négative, doit-il laisser le champ à d’autres banques venir concurrencer les siennes ou bien, va-t-on ouvrir le capital des banques publiques à d’autres actionnaires ? 

 

4.       Supposons que l’option choisie consiste à créer une « diversification » (Taaddoudia), permettant à un secteur bancaire privé de se développer à coté d’un secteur public fort, comme cela a été souhaité dans d’autres secteurs, telles la production électrique ou les cimenteries (dans le cadre de la Loi n°10 de 1991, mais aucun projet n’a vu le jour en réalité). Comment faire pour que cette « diversification » soit bénéfique aux banques publiques, et permette de l’irriguer par de nouvelles technologies et de nouvelles compétences ? Quelles conditions seront posées aux nouvelles banques privées à constituer, tant au niveau de la structure de leur actionnariat, qu’à celui de la réglementation bancaire ?

 

5.       Supposons que l’option choisie soit par contre de rediviser la Banque Commerciale de Syrie en plusieurs banques (cela a été fait récemment en Syrie dans le secteur de la production et de la distribution électrique), avec la possibilité d’avoir une participation privée dans le capital de ces banques. Quelles sont les modalités d’ouverture de ce capital et les conditions posées sur la nationalité des actionnaires ? Ouverture du capital avec souscription publique (sans bourse syrienne) comme dans le cas de l’hôtellerie (lancée par une loi spéciale suite au mouvement de redressement du Président Assad, ayant amené à un développement réussi des revenus touristiques) ? Quelle part minimale de l’actionnariat syrien, et de l’actionnariat arabe ? Accepte-t-on la présence de capital non arabe, et à quelle hauteur ? Quelle part du capital sera réservée aux salariés syriens et quelle part minimale à l’Etat, avec quelles droits privilégiés ?

 

6.       Quelle serait alors la meilleure manière de préserver les intérêts et les priorités monétaires et économiques syriennes, dans ces cas? Est-ce par une réactivation du rôle régulateur de la Banque Centrale et du Conseil de la Monnaie et du Crédit, et en améliorant et en précisant la réglementation en conséquence ?

 

7.       Comment à travers les réponses à tout cela, créer un climat attractif pour l’épargne syrien, pour qu’elle participe avec confiance au développement de son propre pays ? Et, comment enrayer la fuite actuelle de cette épargne vers l’étranger et les pays voisins, ou son engagement dans des « offices » douteuses d’investissement (comme c’était le cas récemment à Damas et Alep) ?

 

8.       Comment à travers les réponses à tout cela, œuvrer pour l’intégration et la complémentarité arabe, notamment avec le Liban, la Jordanie, l’Egypte et les pays du golfe, pour fructifier en Syrie les investissements arabes et profiter des synergies qui peuvent naître des diversités des compétences et des expériences ?

 

9.       Comment à travers les réponses à tout cela, œuvrer pour que la Syrie occupe la place qu’elle mérite dans le champ euro-méditerranéen, et international ? Et comment œuvrer pour que les investissements non arabes soient des opportunités et non des menaces ? 

 

 

 

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Les cent ans d’histoire bancaire en Syrie ont été riches en développements. A chaque étape, la Syrie a opté pour des mesures dont la motivation est la défense des intérêts du pays, de son économie et le bien-être de ces citoyens. La question se pose maintenant, et avec acuité pour le secteur bancaire : quelles mesures sont-elles nécessaires à l’étape actuelle pour le développement bancaire en Syrie ?

 

 

 

                                                            Fares Mansour

                                    Pseudonyme d’un homme d’affaire et consultant syrien.

 

 

 

Références :

 

-       Archives du Dr. Izzat TRABULSI (ancien Gouverneur de la Banque Centrale de Syrie) et du Dr Adnan AITA (ancien Commissaire du Gouvernement auprès d la Banque Centrale, et Ancien PDG de la Banque de Syrie et d’Outre Mer).

-       Jean Albert SOREL : Le Mandat Français et l’Expansion économique de la Syrie et du Liban ; Marcel Giard Ed., 1929

-       Said HIMADEH : Monetary and Banking System of Syria, American University Press, Beyrouth 1935.

-       Fond Monétaire International, Direction Amérique Latine, Moyen et Extrême Orient : Situation Monétaire en Syrie, 5 Mai 1950, P.G. KHLAT, G.F. BOTHRINGER.

-       Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement Economique : Rapport sur la Situation Economique de la Syrie et sa Capacité à l’Emprunt. 22 Mars 1951. F.G. BOHINSKI.

-       Izzat TRABULSI : La Banque Centrale de Syrie. Conférence prononcée par le Gouverneur à la Salle West Hall de l’Université Américaine de Beyrouth. 29/3/57.

-       Abdallah AZMEH : L’Evolution de la Banque Commerciale dans le Cadre Economique de la Syrie (1920-1957), Thèse Université de Lausanne,1961.

-       Abdul Majed JANDALY : L’Expérience Syrienne en matière de Nationalisation des Banques, Thèse Neuchatel, 1965.

-       Ziad KASSEM : Bank’s Nationalisation, Credit Expansion and Price Stability in Syria, 1961-1967, Master thesis, AUB Beyrouth, 1969.

-       Talal Georges : le Système Monétaire et la Banque au Liban, Ed. An Nahar, 1970.

-       Hisham METWALLI : Etudes sur les économies Syriennes et Arabes. Damas 1974.

-       Abdul-Amir BADRUD-DIN : The Bank of Lebanon, Central Banking in a Financial Centre and Entrepôt, Frances Pinter Publishers, Londres, 1984.

 

 

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