Sindbad /ACTES SUD
Textes réunis et présentés
par Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar
(356 pages / 139 FF)
La question de Jérusalem ne peut être séparée de la question de Palestine.
Certes, le prestige unique de la Ville sainte, sacralisée avec la même ferveur
par les trois religions monothéistes, la présence sur son sol d’un grand nombre
de lieux de culte dont certains se chevauchent et parfois se confondent, enfin
les passions qu’elle a déchaînées à travers l’histoire et qui l’ont plusieurs
fois mise à feu et à sang, justifient qu’on lui réserve un traitement à part.
Mais il est non moins vrai qu’à partir de 1948, ce qu’on appelle la “question
de Jérusalem”, ne porte plus, ou plus fondamentalement, sur la garde des Lieux
saints, ni sur la liberté d’y accéder, mais sur le statut politique de la ville
qui les abrite. Cette année-là, en effet, au mépris des résolutions
internationales sur la Palestine, Jérusalem-Ouest a été occupée par les forces
sionistes avant d’être déclarée, en 1950, capitale d’Israël. La partie est de
la ville, comprenant les principaux Lieux saints, subira le même sort en 1967,
et aussitôt la ville tout entière, ainsi “réunifiée”, sera proclamée “capitale
éternelle d’Israël”. Commence dès lors un processus d’intense colonisation, non
seulement à Jérusalem-Est mais aussi dans l’espace environnant et bien au-delà,
de manière à étendre à une partie de la Cisjordanie, qui n’a pas été
officiellement annexée, la même souveraineté israélienne exclusive et
“éternelle”. Qu’une telle entreprise banalement coloniale se réclame de la
Torah, comme jadis les Croisades des Evangiles, ne change rien à l’affaire: la
question de Jérusalem, en quoi elle ne se distingue pas de la question de
Palestine, se résume à un déni de droit, celui du peuple palestinien à disposer
de lui-même.
Si
cette approche, résolument profane, nous semble plus que jamais nécessaire, ce
n’est pas que nous méconnaissons la valeur symbolique de la Ville sainte – et
le présent ouvrage en témoigne suffisamment –, mais parce que la dissociation
entre les deux dimensions, politique et religieuse, du problème est le seul
moyen de l’aborder sans préjugés. De toute façon, aucune négociation ne portera
jamais sur les croyances religieuses, les références culturelles, les souvenirs
historiques ou les rêves des protagonistes du conflit, et il serait illusoire
de chercher à les concilier. En revanche, il existe une solution territoriale
qui passe inévitablement, en conformité avec la légalité internationale, par
l’application de la fameuse résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU,
Jérusalem-Est étant de toute évidence l’un des territoires occupés en juin
1967. Ce qui implique un retrait des troupes israéliennes, suivi d’arrangements
en ce qui concerne la sécurité, la gestion municipale, la garde des Lieux
saints ou tout autre aspect d’intérêt commun. En retardant cette solution, la seule
qui soit équitable et rationnelle, et en pratiquant de plus en plus le mélange
des genres, la confusion du spirituel et du temporel, la puissance occupante
prend le risque de doubler le conflit politique, déjà désastreux pour le
Proche-Orient, d’une guerre de religion aux conséquences incalculables. Quant à
la dimension spirituelle, il est impensable que les trois religions
monothéistes puissent coexister pacifiquement à Jérusalem, lui permettant enfin
d’assumer sa vocation spirituelle, tant qu’elles ne sont pas traitées sur un
pied d’égalité, autrement dit tant que les deux peuples les plus immédiatement
concernés, l’israélien et le palestinien, ne sont pas eux-mêmes égaux. Et c’est
seulement sur la base d’un compromis territorial et d’une souveraineté partagée
qu’ils pourraient un jour le devenir.
En
réunissant ces articles au moment où la question de Jérusalem est de nouveau
âprement discutée, il s’agissait pour nous, en premier lieu, d’étayer la
revendication palestinienne, et plus généralement arabe, d’une ville plurielle.
C’est pourquoi nous avons cherché à restituer certaines données décisives qui
vont à l’encontre de toute vision ethnico-religieuse et qui relèvent tour à
tour des trois aspects du problème: sacral, historique et politique. Le premier
aspect est d’abord traité par Salah Stétié qui, sondant l’imaginaire musulman,
montre que Jérusalem en est au centre et qu’elle y est gratifiée d’une vocation
abrahamique. Vocation qui sera souvent invoquée dans la littérature arabe,
religieuse ou profane, comme le signale André Miquel à propos d’un enfant de
Jérusalem, le géographe Muqaddasî. Le texte qui suit du regretté Père Youakim
Moubarac embrasse en même temps l’histoire de la Ville sainte, ses lieux de
culte et sa signification symbolique dans les trois religions monothéistes. Il
fallait cependant insister davantage sur certaines séquences de cette histoire,
soit qu’elles sont généralement occultées, soit qu’elles frappent encore par
leur actualité. Ainsi, prenant le contre-pied de l’historiographie israélienne,
Khalîl ‘Athâmina souligne l’importance capitale de la ville, sur les plans
politique et administratif, au lendemain de la conquête musulmane du VIIe
siècle; Pierre Aubé revient sur les Croisades, cette «violence de la foi», dont
les deux moments-clés furent justement la conquête et la reconquête de
Jérusalem; ‘Âdil Mannâ’ retrace les quatre siècles ottomans, marqués par les
grands travaux de Soliman le Magnifique et les balbutiements de la modernité;
Henry Laurens dresse un tableau de la ville durant le mandat britannique, où il
met l’accent sur son statut comme capitale de la Palestine. Enfin, pour couvrir
le volet proprement politique, une série de quatre articles se rapportent
directement à la situation née des guerres de 1948 et 1967. Celui d’Ibrâhîm
Dakkâk est un témoignage inédit surla cristallisation de la résistance
populaire à l’occupation, alors que l’étude solidement documentée de Michael
Dumper analyse la politique israélienne de colonisation sous l’angle des
relations entre l’Etat et les groupes de colons. Plaidant ensuite pour une
désacralisation de la question de Jérusalem, Monique Chevillier-Gendreau
revisite les résolutions et les conventions internationales et constate que les
ressources du droit commun restent le seul cadre pour une solution valable, à
Jérusalem comme ailleurs en Palestine. Ce que Walid Khalidi, dans son article
de conclusion, ajoute à d’autres considérations historiques, politiques et
urbanistiques pour esquisser les principes d’un règlement juste et durable.
Il va
de soi que ce recueil, tel qu’il a été conçu il y a à peine quelques mois, ne
cherchait pas l’exhaustivité – ni un enchaînement rigoureux de ses parties et
de ses chapitres. Sa cohérence ne tient pas à une démarche scientifique commune
des auteurs mais peut-être au sentiment d’urgence qui l’anime. Nous les
remercions vivement d’avoir bien voulu y contribuer, chacun à sa manière et
dans sa propre discipline. Nous remercions également le conseil des
ambassadeurs arabes en France qui a initié le projet et nous a aidés à le
réaliser. Le hasard veut que le livre paraisse à un moment charnière du conflit
israélo-arabe qui, selon que l’on traite ou non avec équité le dossier de
Jérusalem, peut aller s’apaisant, pour le plus grand bien des peuples du Proche-Orient,
ou s’envenimer davantage. Nousle livrons donc aux lecteurs entre la peur et
l’espoir.
Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar
Les Auteurs
Diplomate de carrière, il est l’un des plus grands poètes et essayistes
libanais contemporains. Derniers livres parus : Le Nibbio (José Corti, 1993), Réfraction
du désert et du désir (Babel, 1994), L’Ouvraison
(José Corti, 1995), Hermès défénestré
(José Corti, 1997), Fièvre et guérison de
l’icône (Imprimerie Nationale/ Unesco, 1998), Le Vin mystique (Fata Morgana, 1998) Mallarmé sauf azur (Fata Morgana, 1999), Mahomet (Pygmalion 2000). En 1995, l’Académie Française lui a
décerné son grand prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre.
Agrégé de grammaire et docteur ès lettres, il a longtemps enseigné la
langue et la littérature arabes classiques au Collège de France, dont il a été
l’administrateur général, après avoir été celui de la Bibliothèque nationale.
Il a consacré de nombreux ouvrages au monde musulman et traduit de grands
textes classiques arabes, dont Ahsan at-taqâsim
(La Meilleure répartition pour la connaissance des provinces ) du géographe
palestinien Muqaddasî.
Youakim Moubarac (+ 1995)
Docteur en théologie, docteur ès lettres, il a été un proche collaborateur
de Louis Massignon dont il a édité les Opéra
Minora (3 Vol., Le Caire- Paris, 1960-1963). Il a enseigné à l’Institut
catholique de Paris et à l’Université de Louvain et contribué activement à la Revue des études islamiques. Il a laissé
une œuvre considérable en islamologie (Abraham
dans le Coran, Vrin, 1958), en histoire des idées (La Pensée chrétienne et l’Islam, Université libanaise, 1986) et en
histoire du christianisme oriental (Pentologie
antiochienne, le domaine maronite, Beyrouth, 1984) sans oublier ses
nombreuses publications pastorales. Le texte publié dans ce livre est extrait
d’un long article intitulé “La question de Jésuralem”, publié dans la Revue d’études palestiniennes, n° 4
(1982) et 6 (1983).
Professeur à l’Université de Bir Zeit, spécialiste dans l’histoire des deux
premiers siècles de l’Islam, il vient de publier un important ouvrage sur
l’histoire de la Palestine depuis la conquête musulmane jusqu’aux Croisades (Filastîn fî khamsat qurûn, Beyrouth,
Institut des études palestiniennes, 2000).
Membre de la Société de l’Histoire de France, il enseigne l’histoire
médiévale à l’Université de Rouen. Il a notamment publié trois ouvrages sur les
Croisades : Baudoin IV de Jérusalem, le
roi lépreux ( 1981, rééd. Hachette, Pluriel, 1996), Gaudefroy de Bouillon (Fayard, 1985, 2e éd., 1994) et Jésuralem 1099 (Actes Sud, 1999).
Professeur à l’Université de Bir Zeit et directeur du Centre de recherches
sur la société arabe en Israël, il est l’auteur d’un dictonnaire biographique
des notables palestiniens au XIXe siècle (Jésuralem 1986, 3e éd., Beyrouth,
1997) et d’une histoire de la Palestine Ottomane 1700-1918 (Beyrouth, Institut
des études palestiniennes 1999).
Historien du Proche-Orient contemporain auquel il a consacré une dizaine
d’ouvrages, il est professeur à l’Institut des langues et des civilisations
orientales à Paris. Derniers livres parus:
Le Retour des exilés, la lutte pour la Palestine de 1869 à 1997 (Laffont,
Bouquins, 1998) et La Question de
Palestine, t.1: 1799-1922, l’invention
de la Terre Sainte (Fayard, 1999).
Grande figure du mouvement national palestinien à Jésuralem et secrétaire
général de l’Union des architectes arabes, il a présidé le Comité de
restauration de la mosquée Al-Aqsâ.
Chercheur et enseignant en sciences politiques à l’Université d’Exeter,
Grande-Bretagne, il a consacré deux ouvrages à l’histoire récente de Jésuralem
: Islam and Israel, Muslim Religions
Endowments And the Jewish State, (Washington, IPS, 1994) et The Politics of Jerusalem since 1967
(New York, Columbia University Press, 1997).
Professeur de droit international à l’Université de Paris VII
(Denis-Diderot), elle a publié dernièrement :
Humanité et souverainetés : essai sur la fonction du droit international
(La Découverte, 1995) et L'Injustifiable
: les politiques françaises de l'immigration (Bayard, 1998).
Walid Khalidi
Historien mondialement connu de la question palestinienne et du conflit
israélo-arabe, il a enseigné aux universités d’Oxford, Beyrouth (American
University) et Harvard. Parmi ses nombreux ouvrages, deux ont été traduits en
français : Avant leur diaspora, une
histoire des Palestiniens par la photographie, 1876-1948 et Histoire véridique de la conquête de la
Palestine (Les livres de la Revue d’études palestiniennes, 1986 et 1998).
Membre du Comité de rédaction de la Revue d’études palestiniennes, il a
notamment publié, en collaboration avec Samir Kassir, Itinéraires de Paris à Jérusalem, la France et le conflit
israélo-arabe, 1917-1991 (2 vol., 1992-1993).
Rédacteur en chef de la Revue d’études palestiniennes, il est l’auteur de Palestine 1948, l’expulsion (Les livres
de la REP, 1984), Les Palestiniens dans
le siècle (Gallimard, Découvertes, 1994) et Palestine, le pays à venir (L’Olivier, 1996).
TABLE
Introduction........................................... 9
Al-Quds
Jérusalem entre le songe et la veille, Salah Stétié .... 15
Un géographe musulman et sa ville, vers l’an mille,
André Miquel............................................ 31
Une ville trois fois sainte
Jérusalem et les Lieux saints dans l’histoire,
Youakim Moubarac........................................ 45
Jalons historiques
Le premier siècle de l’Islam : Jérusalem,
capitale de la Palestine, Khalîl ‘Athâmina............... 115
Jérusalem et les croisés, Pierre Aubé.................... 149
Jérusalem sous les Ottomans, ‘Adil Mannâ‘................ 191
Jérusalem, Capitale de la Palestine mandataire,
Henry Laurens............................................. 219
Une ville sous
occupation
Juin 1967 : la résistance au quotidien,
Ibrahim Dakkak..... 243
Colons et colonies dans la vieille ville
de Jérusalem : 1980-2000, Michael Dumper
.................. 273
Jérusalem : un avenir fondé sur les
ressources du droit
commun, Monique Chemillier-Gendreau ....................... 303
Pour une solution juste et viable
de la question de Jérusalem, Walid Khalidi.................
329
Les auteurs................................................ 351