1944 : Naissance à Ramallah.
 
1980 : Qassaëd al-rassif (Les Poèmes du trottoir).
 
1987 : Tal al-chatat (L’Exil a trop duré).
 
1996 : Manteq al-kaënat (La Parole des créatures), Leïla magnouna (Une Nuit folle).
 
1997 : Raaytou Ramallah (J'ai vu Ramallah, autobiographie).
 
1999 : Al-Nass fi laylihem (Les Gens dans leur nuit).

 

 

Bien qu’il haïsse toutes sortes de frontières, le grand poète palestinien Mourid Al-Barghouthi a sauvegardé dans ses poèmes les traits de Ramallah et de ses gens.
La création aux frontières

Qu’est-ce qui dérobe à l’âme ses couleurs ? Qu’est-ce qui — mis à part les tirs des envahisseurs — a blessé le corps ? C’est par ces vers que le poète palestinien Mourid Al-Bargouthi clôt son œuvre autobiographique Raaytou Ramallah, (J’ai vu Ramallah), 1997. Après trente ans d’exil, le poète raconte dans cette œuvre la visite qu’il a faite, après « autorisation », à sa maison Dar Raad, à Deir Ghassana, près de Ramallah en Cisjordanie, où il n’était plus retourné depuis l’occupation israélienne en 1967. Dans cette première expérience narrative, Mourid peint les traits de ses exils intérieurs et fait un autoportrait de l’exilé qu’il est devenu : « C’est celui dont le rapport aux espaces s’abîme, il s’y attache et veut les fuir en même temps. C’est celui qui ne peut pas raconter son histoire de façon cohérente et vit dans un seul moment des illusions d’autres moments, chaque moment a pour lui son éternité fugitive et passagère. (...) Il vit essentiellement dans cet endroit secret et silencieux en lui, soucieux de protéger son ambiguïté et n’aime pas celui qui viole cette ambiguïté ».
Je ne voulais pas être avec Mourid Al-Barghouthi, celui qui vient violer cette ambiguïté, celui qui pose trop de questions. De plus, le jour de la rencontre, huit Palestiniens avaient été tués, et Ramallah était bombardée par les chars depuis quatre jours ... Est-ce que c’est le bon moment pour frapper à sa porte ? « Reprends ton souffle d’abord », me dit-il après m’avoir accueilli chaleureusement dans son appartement du centre-ville du Caire. Ses beaux traits calmes cachent une inquiétude et une tristesse. Faut-il que je sourie comme le font les visiteurs ? Je n’avais pas préparé de questions. « Un café ? ». Pendant qu’il le prépare dans la cuisine, je remarque la quantité de grands et de petits luths dispersés çà et là dans le salon arabe, peint en blanc. Ceux-ci appartiennent à Tamim, son fils, qui vient de faire une lecture de ses poèmes, en même temps que son père à l’Université américaine, le 23 octobre. Tamim écrit en effet lui aussi des poèmes, mais en dialectes égyptien et palestinien. « Est-ce que je peux avoir une cigarette de ton paquet ? », me demande Mourid. « J’avais arrêté de fumer, mais depuis les derniers événements je ne peux plus résister à en prendre une ou deux ». Il l’allume du côté du filtre et quand je lui fais la remarque, il me laisse une minute puis revient avec un paquet de cigarettes qu’il a pris à son épouse égyptienne Radwa. Deux poèmes de Mourid portent le nom de Radwa, et un recueil entier Qassaëd al-rassif, (Poèmes du trottoir) 1980, qui représente pour Mourid un tournant principal dans sa poésie, lui est dédié.
Radwa Achour, romancière et professeur de littérature à la faculté de lettres anglaises à l’Université du Caire, n’est apparue qu’une seule fois durant la rencontre. En traversant le salon pour passer d’une chambre à l’autre, elle a rappelé à Mourid le nom du musicien qui lui a proposé de chanter un des ses poèmes et dont Mourid ne se rappelle plus. « J’ai refusé que mes poèmes soient chantés parce que je pense que pour le faire le musicien sera obligé de prendre des morceaux du poème et non le poème en entier, ce qui affaiblira la structure de mon œuvre ». J’avais demandé à Mourid si un musicien ou un chanteur lui avait proposé de chanter un de ses poèmes parce qu’une grande partie de sa poésie baigne dans le quotidien, avec ses détails les plus simples et les plus intimes, mais avec une sensibilité fraîche et dramatique qui saisit les instants fugitifs. Il possède le don de théâtraliser le poème sans perdre le souffle lyrique. Le théâtre le hante même dans son recueil Manteq Al-Kaënat (La Parole des créatures, 1996), où il laisse la parole aux choses. Dans Raaytou Ramallah, Mourid excelle dans le portrait des gens de son village et ses anciens poèmes surgissent dans les passages où il s’agit d’une personne déjà apparue dans ses poèmes. En fait, les visages de Deir Ghassana et de Ramallah n’ont jamais quitté la mémoire de Mourid. En 1963, Mourid s’installe au Caire pour faire ses études universitaires à la faculté de lettres anglaises. Jusqu’en 1967, il pouvait encore passer ses vacances à Ramallah. C’est durant ses années d’études qu’il fait la connaissance de Radwa ; il lui lisait ses premiers poèmes. « Un jour, tu seras un grand poète », lui dit-elle. La première fois qu’il a publié, c’était un de ces poèmes-là. C’était dans la revue Al-Masrah (Le Théâtre) le 5 juin 1967. Par hasard, c’était le jour de cette guerre que les Arabes ont perdue en 6 heures.
C’est aussi durant ses années d’études au Caire et surtout après la défaite, que s’organisent les mouvements de résistance parmi les étudiants, le mouvement Fatah, le mouvement des nationalistes arabes, etc. « Ils m’ont demandé de rejoindre leur action, qui était d’une grande importance, mais j’ai refusé. Ils m’ont considéré comme une personne naïve ou lâche. J’ai beaucoup regretté d’avoir donné cette image ». Mourid reconnaît son insouciance envers la politique durant cette période. Il est allé une ou deux fois à des réunions politiques, auxquelles il était invité en tant qu’étudiant. « C’était au siège de l’Union générale des étudiants palestiniens, rue Gawad Hosni, mais j’ai senti que le travail politique ne me convenait pas et je n’ai pas voulu répéter l’expérience ». Mais le refus de Mourid ne s’est pas manifesté pour la première fois en Egypte. A Ramallah aussi, bien avant la guerre de 1967, des militants lui avaient proposé de faire partie de leur groupe. Mais Mourid leur avait répondu qu’il s’engagerait avec eux le jour où ils lui expliqueraient pourquoi la résistance ne constituait pas un seul front uni et pourquoi les groupes s’échangeaient des accusations de financement par des sources étrangères ? « Parfois, quand les choses se compliquent, il faut poser des questions d’enfant », dit Mourid qui a perdu un peu de son calme en évoquant la dispersion et l’absurdité qui continuent à entourer le travail politique de l’Autorité palestinienne, même après les accords d’Oslo qu’il a refusés dès le début. Un accord dont la fragilité est maintenant évidente, surtout suite aux massacres que perpétue l’armée israélienne depuis le 28 septembre, massacres qui ont fait plus de 350 morts parmi les Palestiniens.
En 1970, Mourid se marie avec Radwa mais ils décident de ne pas avoir d’enfants jusqu’à ce que la situation s’éclaircisse. « Mais de quelle situation s’agissait-il précisément ? De notre situation économique ? Politique ? Ou littéraire ? Nous ne le savions pas ». Sept ans plus tard, Tamim, le fils unique de Mourid et de Radwa vient au monde, cinq mois avant que Mourid ne soit expulsé d’Egypte par un décret du président Sadate, qui avait pris des mesures pour un règlement du conflit par les voies pacifiques. « Je ne suis pas contre la paix, mais je doutais beaucoup de ce qui viendrait après et j’ai affiché clairement mon point de vue à la Radio de Palestine, dont le siège était au Caire et pour laquelle je travaillais ». Un ami palestinien résidant au Caire, de peur d’être lui-même déporté, a appelé les autorités pour leur rendre ce service, leur révéler le nom d’un opposant ... « Vraiment, j’ai pitié de lui », dit Mourid, qui n’a jamais mentionné le nom de cet ami, se contentant de dire qu’il était maintenant mort.
Depuis son exil d’Egypte, qui coïncide avec le jour de la visite de Sadate à Tel-Aviv en 1977, la petite famille de Mourid ne se rassemble que trois semaines en été et trois autres en hiver. Il vit à Bagdad, à Beyrouth, puis s’installe enfin à Budapest où il devait représenter la Palestine au sein de l’Organisation mondiale de la jeunesse. « Quand je suis arrivé là-bas, j’ai découvert que la Palestine n’avait pas de siège dans cette organisation ! ». L’ambassadeur de l’OLP à Budapest, qui ne parlait pas l’anglais, lui demande de rester et de travailler à l’ambassade. Mourid, qui maîtrise bien l’anglais, pourrait ainsi faire des efforts pour que l’OLP obtienne un siège dans l’organisation. Mourid demeure à Budapest de 1980 à 1987. « C’était une période pendant laquelle j’ai perdu le sentiment de sécurité », dit Mourid en fermant ses yeux comme s’il ne voulait plus en parler. En fait, c’est durant ces années que Mourid a perdu son père et qu’il ne contacte son fils qu’à travers le téléphone.
Dans Tal al-chatat, 1987, le recueil qui vient après ce long silence, la poésie de Mourid commence vraiment à traduire l’unité entre l’expérience personnelle du poète et le drame de son peuple. Tal al-chatat, qui donne au recueil son titre, est un long poème de 20 pages qui a été écrit entre la fin de 1982 et 1983, juste après les massacres de Sabra et Chatila en septembre 1982. En 1984, sept ans après son expulsion, Mourid obtient une autorisation pour venir en Egypte pour une durée de deux semaines. Puis, les invitations se succèdent pour qu’il vienne donner des lectures de ses poèmes dans le cadre de la Foire du livre. Mais les responsables à l’aéroport du Caire l’ont retenu pendant de longues heures avant de lui permettre d’entrer. « Les intellectuels envoient l’invitation, mais la sûreté d’Etat refuse l’entrée, et en attendant un compromis entre les deux, je devais subir la garde à vue ». Mourid a dû attendre 1995 pour pouvoir entrer tranquillement en Egypte.
Depuis 1990, Mourid se consacre entièrement à sa poésie qui, dans chaque nouveau recueil, embrasse son nouvel horizon. « Le plus grand danger pour un poète est de se répéter », dit le poète. Son dernier recueil, Al-Nass fi laylihem (Les Gens dans leur nuit) est un nouveau dépassement des frontières de la création, mais aussi une nouvelle naissance de Mourid dans l’ancienne maison de Dar Raad ... à Ramallah, malgré tout .

Hayssam Khachaba

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