Le Liban, dix ans depuis la guerre,

des enjeux sans joueurs

En écho au dossier : «Liban, les défis du quotidien», de l’été 1989

Charbel NAHAS

special juillet -septembre 2000
publié partiellement dans Maghreb Machrek

Il n’est pas facile de parler d’économie politique au Liban quand, malgré une crise économique qui ne cesse de s’amplifier depuis plusieurs années, on continue de prêter l’oreille avec satisfaction aux vieux refrains de la spécificité libanaise et du rôle naturel du Liban, de plus en plus souvent agrémentés, il est vrai, de quelques nouvelles tonalités : tantôt la psalmodie incantatoire des slogans du néo-libéralisme, tantôt l’entrain affairiste de la reconstruction et des chantiers ou encore les boniments sentencieux sur les dividendes futurs de la paix.

Alors un discours de plus sur le Liban, déjà surexploité en discours ?

Peut-être bien que si l’on renonçait à expliquer et à convaincre, si l’on acceptait délibérément d’inscrire le texte dans la chaîne des textes, en contrepoint de textes passés (mais hélas non dépassés), voire en en prenant pré-texte, et en assumant le risque de paraître artificiel ou cabotin, l’exercice de l’écriture pourrait reprendre sens.

Pourrait-on encore, quand même, par accident, espérer que la lecture en sera utile pour des destinataires absents !

Deux textes, deux moments, un effet d’écho

Homologies : similitudes formelles ou permanences 

Quand le dossier de Maghreb-Machrek de l’été 1989 était en préparation, la guerre civile durait depuis quatorze ans. Depuis cinq ans déjà, au moins, elle avait perdu, pour toutes les parties libanaises, sa justification initiale de projet socio-politique, elle continuait pourtant, par inertie, par absence de raison de s’arrêter, par habitude, par entêtement. Quelques semaines après, l’acte final du drame allait pourtant commencer, on ne le savait pas encore, on le pressentait, mais on le pressentait depuis si longtemps que ça n’avait plus d’importance et que l’on ne croyait plus vraiment aux analyses ou aux prophéties.

Aujourd’hui, la reconstruction ayant fait long feu, et ses réalisations ne servant plus qu’à émailler des polémiques et à illustrer certains panneaux électoraux, le Liban vit une dérive économique, un processus rampant de banqueroute. Cette situation a commencé voilà cinq ans, et elle se prolonge, en s’alourdissant mais sans exploser au grand jour, par inertie, par absence de raison de s’arrêter, par habitude, par entêtement. Des analyses ont été faites, des propositions ont été avancées, elles n’ont pas intéressé grand monde. Serions-nous à la veille d’un acte final ?

Deux périodes, deux défis. Si en 1989 l’enjeu était d’entrevoir une sortie politique à la crise, en 2000, le défi est de se résoudre à éviter l’explosion de la crise, et cela risque d’être plus difficile encore, car n’est-il pas plus naturel de chercher à ignorer des malheurs futurs que de continuer à supporter des malheurs présents.

Dans les deux cas, on observe la production et, en même temps, la consommation d’hommes providentiels, de démiurges : le Général Aoun sorti de l’armée pour changer la politique et Rafiq Hariri, venu de l’Arabie heureuse, pour reconstruire l’économie. L’un et l’autre se sont avérés assez vite absorbés, et manipulés. Si la sortie brutale de Aoun a écourté son parcours, Hariri a eu le temps de s’abandonner au jeu des compromissions avec les anciens protagonistes de la guerre, et d’apprécier son intégration au club des reliques de la bonne société d’antan. Les hommes neufs, perçus comme des sauveurs, ont vite fait de porter les vieux projets et de reproduire les anciennes pratiques.

Entre-temps, ceux qui étaient les jeunes chefs passionnés et éloquents des années soixante dix, sont devenus les représentants de leurs communautés respectives. L’occasion de se normaliser en une nouvelle classe politique régnant sur le pays était offerte. Si la guerre avait été légitimée par le changement, la paix des miliciens a trouvé sa légitimité dans la restauration et la re-construction. C’était d’autant plus évident qu’un homme charismatique, ambitieux et puissant était prêt à assumer la direction de l’entreprise en marchandant avec eux les bénéfices.

Il fallait reconstruire un passé devenu glorieux, c’était tout ce qu’il y avait à faire, évidemment. Car ce Liban du passé représentait, pour ceux qui s’en étaient estimés exclus et qui arrivaient alors au pouvoir, l’objet de leur convoitise, enfin accessible ; pour les autres, pour le commun des gens, traumatisés dans leur ensemble et déçus, pour ceux qui avaient espéré mieux, il avait depuis longtemps fini par représenter un moindre mal, une issue au moins connue, un souvenir devenu comparativement positif. Ainsi en étaient-ils venus, par des chemins différents, à le croire. C’est là à la fois l’illustration et la justification de la défaite que la guerre a fait subir à la société libanaise. Il n’y avait pas de choix à faire, il n’y avait même plus lieu de tenir des débats : tout appel à la rationalité dans l’analyse des faits nouveaux et passés et de leurs conséquences sur la situation objective du pays était repoussé. Tout avis, toute opinion, toute analyse des faits nouveaux et passés étaient catalogués comme une opposition, nécessairement malveillante, à cette évidence salutaire. La reconstruction avait bon dos. Le prix à payer n’était jamais assez élevé, de plus l’argent était disponible, à profusion. Ce qui a d’ailleurs coûté bien plus que la reconstruction elle-même, ce sont les compromis conclus autour d’elle, ou sous son couvert, et l’attraction d’un flux permanent de capitaux, excédentaires par rapport à ses besoins, mais de plus en plus nécessaires pour masquer, sous les apparences d’une consommation soutenue et ostentatoire, son échec économique et sa faillite financière prématurés.

Le politique, encore une fois a fait défaut, le cartel des anciens miliciens et des pétro-milliardaires n’a pas pu gérer l’Etat.

Retours cycliques ou spirale descendante

Dans les deux cas la capacité d’adaptation des personnes et de la société dépassent ce qui aurait été prévisible. Il ne faut évidemment pas méconnaître ce que cette faculté d’adaptation suppose comme conditions de possibilité matérielle et ce qu’elle implique comme conséquences sociales, politiques et économiques. Elle est pourtant là. En revanche, on observe un déficit dans la capacité à comprendre et à agir, face à des choix décisifs, guerre ou paix, continuité ou réforme

Aidant à mieux s’adapter et participant à moins réagir, on peut, dans les deux cas, relever le décalage du discours des acteurs par rapport à leur pratique et à la réalité: on parlait encore de révolution ou de libération quand il ne s’agissait clairement plus ni de ceci ni de cela, comme aujourd’hui on continue de parler de réconciliation, de reconstruction et de développement. Protagonistes de la guerre, gestionnaires de la faillite : dans les deux cas, le décalage exprime que les acteurs ont perdu, quant à leurs desseins, mais continuent de produire des discours de légitimation. Le politique a cédé la place à la politique en généralisant les fausses évidences.

Le Liban est longtemps apparu comme une folie politique, il représente aujourd’hui une aberration, une folie économique. Le terme de libanisation est entré dans le vocabulaire politique, il pourrait prendre aussi sa place dans le vocabulaire de l’économie. Car, malgré tout, ça continue, et ce qui continue le plus vaillamment ce sont les discours et les images. Si le Liban, exemple de coexistence et lieu de rencontre des civilisations, a accompagné la guerre civile et lui a survécu, le Liban, pays de services et pont entre l’Orient et l’Occident, accompagne imperturbablement une économie qui coule et risque de lui survivre. Non pas sur le mode de la nostalgie, comme certains pourraient le croire, mais comme conviction répétée, inlassablement, comme exorcisme.

A force de s’accrocher aux images du passé, de vouloir préserver des discours dépassés, la société libanaise ne voit plus sa réalité et son mouvement. Le changement, quand il survient, est ignoré ou catalogué comme accidentel, provisoire et réversible. Chaque fois, l’idené symbolique est sauve, immuable, et les événements sont toujours extérieurs, tantôt résultant d’un complot, si l’on en est victime, ou si on se plaît à l’imaginer, tantôt objets légitimes d’une exploitation astucieuse voire tortueuse, si l’on croit pouvoir en profiter, le temps d’une illusion.

Toute simplification est bien sûr critiquable mais il reste intéressant et il serait peut-être utile de relire l’histoire du Liban moderne, depuis le milieu du XIXème siècle, sous cet angle. Elle apparaîtrait ponctuée de plusieurs moments de crise : 1838-1845, 1858-1862, 1914-1920, 1943-1948, 1956-1959, 1973-1977, 1981-1985, 1988-1991. Ainsi 1845, avec le système des deux cantons, mit fin à une longue guerre civile et restaura un certain équilibre entre Chrétiens et Druzes mais entérina la liquidation du projet politique d’un émirat Chéhabiste libanais, devenu chrétien entre-temps, dominant en Syrie centrale. Le système du Moutasarrefiat, en 1864, vit la liquidation des cantons et l’avènement du Petit-Liban mais mit fin à l’expansion territoriale et démographique de la Montagne et la coupa de son environnement historique et politique. 1920 vit l’avènement du Grand-Liban mais malgré une saignée irrémédiable de la communauté Maronite assigna pourtant au nouvel Etat un territoire élargi, face à une opposition intérieure, et surtout régionale, durable et inexorable. Sur le pacte de 1943, on ne peut ajouter grand-chose au fameux « deux négations ne font pas une nation », alors avec Israël en plus. 1976 vit le déclenchement volontaire d’une révolution démocratique pan-arabe à partir du Liban alors que l’Egypte était définitivement embarquée dans des négociations séparées et que les autre régimes arabes, Palestiniens compris, se préparaient à la normalisation et se positionnaient pour des négociations futures. 1983 vit une entreprise de re-conquête intérieure insensée, par un Etat, de son territoire et de sa population qui lui étaient miraculeusement, mais réellement, acquis et prépara l’effondrement de l’Etat, 1989 vit la réforme des institutions et prépara l’arrêt de la guerre mais enterra le débat ouvert depuis 1969 sur le dépassement de la formule confessionnelle libanaise et entraîna la perte de la souveraineté politique. Dans cette perspective, la «reconstruction» n’aura pas constitué une exception.

Chaque phase a représenté un tournant, a transformé la donne et a laissé des marques permanentes, pour le pays, et souvent pour la région. Chacune s’est présentée accompagnée d’enjeux économiques et politiques considérables. Mais il semblerait que la société ait été prise dans une dynamique paradoxale qui lui aurait fait généralement aborder ces grands tournants avec un double décalage : en retard sur une guerre ou une évolution décisive, dont les conséquences n’ont pas encore été assumées, et en avance sur un pari dont les moyens ne sont pas ou ne sont plus réunis. L’événement est ainsi perçu et décrit comme la réalisation d’un discours ancien, alors même que les conditions de réalisation de ce discours ont été détruites et que l’événement consacre souvent leur disparition. A chaque étape de son histoire, la société libanaise a pris une nouvelle orientation sous la houlette de nouveaux acteurs qui s’évertuaient à préserver ou à restaurer, à force de compromis formels, un équilibre intérieur éternellement instable. Leur succès à ce niveau oblitérait le ratage des changements.

On ne peut se contenter de voir dans ce paradoxe durable une malédiction de l’histoire, de la proximité, de la géographie ou de la nature pour conclure à des stratégies de survie ou d’assimilation d’accidents fortuits.

Plus généralement d’ailleurs, et plus témérairement, on peut voir l’histoire de l’Orient comme une longue série d’échanges dramatiques auxquels la société consent entre sa culture qu’elle croit préserver et son pouvoir qu’elle cède, tantôt à des barbares de l’intérieur qui lui assurent sa cohésion jusqu’à ce qu’ils se fondent et se diluent dans ses élites, et tantôt à des barbares de l’extérieur, proche ou lointain, qui s’avèrent finalement mieux placés, vu leur étrangeté par rapport à la société, pour la gouverner. S’il est vrai que le pouvoir est étranger à la société, quoi de plus normal que de confier le pouvoir à des étrangers.

C’est alors cette forme stable d’émergence et de suicide du pouvoir et ses conditions qui deviennent l’objet central de l’étude, plutôt que, ou, en tout cas, avant la multitude des images éparses que réfléchissent les miroirs brisés des identités culturelles et des illusions collectives, marquées d’échanges compromissoires répétitifs et cumulatifs.

Mémoires et amnésie

La parenthèse ou la fracture de la guerre ?

Pour toute une génération, mis à part quelques souvenirs brumeux de l’enfance, et dans quelque temps, pour toute la population, la guerre du Liban n’aura pas eu lieu, comme les autres événements-repères depuis le XIXème siècle. Un curieux mélange de silences et de discours l’aura engloutie à leur suite.

Un silence pesant s’est installé sur le sujet de la guerre dans son intégralité. Le discours-récit officiel et unifié en a fait un événement exogène et accidentel. Cela va à un point tel que des responsables respectables et des économistes sérieux ont calculé le montant des réparations dues au Liban comme étant la somme des écarts entre les PIB réalisés depuis 1975 et ce qu’ils auraient été en extrapolant leur tendance d’évolution, sans guerre, pour des pays comparables ; elles ont atteint quelques centaines de milliards de dollars.

Le récit simpliste de la guerre, «guerre des autres sur notre terre», ne s’est imposé que parce qu’il produisait l’effet d’une amnésie disculpatrice, car si c’est bien un récit auquel personne ne croit, mais personne ne croit plus à grand chose, c’est surtout un récit auquel tout le monde a besoin de s’accrocher, car ce non-récit, ce récit vide que l’on sait ou que l’on suppose être le plus grand commun dénominateur, agit comme une sorte d’exorcisme.

Pourtant la guerre du Liban a bien eu lieu. La reformulation de la déclaration d’arabité du pays et le rééquilibrage, au demeurant peu fonctionnel, des prérogatives du Président de la République, du Premier Ministre et du Gouvernement ne sont pas plus ce qui arrêté le conflit que la situation antérieure sur ces deux points n’explique son déclenchement et sa durée. Par delà les bilans humains et matériels qui ont été dressés, cette guerre, même censurée, s’inscrit dans la continuité de l’histoire. Elle a été marquée par l’exacerbation de comportements préexistants qui se perpétuent après sa fin. Elle a, en contrepartie, oblitéré et affaibli des tendances inverses qui auraient pu apporter des solutions alternatives aux causes du conflit. Elle a surtout extirpé, dès leurs racines, les projets antagoniques de société en les culpabilisant collectivement.

Le Liban de Taëf en 1990, celui de la «reconstruction», est venu consacrer la mort du débat commencé avant 1975 sur les fondamentaux de la société libanaise et son devenir au-delà de la formule confessionnelle, et comme modèle possible pour les pays environnants. Le passé, si violemment contesté, est revenu dans les discours comme justificatif récurrent de toutes les décisions dans le cadre d’une formule confessionnelle renouvelée et raffermie. A la répression des armes s’est substituée une autre plus douce, plus subtile, la menace d’être banni de l’agora si l’on contestait cette pensée unique. Le mot réforme est répété dans les discours jusqu’à la nausée, mais dans la pratique, sachant que choisir veut dire abandonner, c’est l’obsession de l’équilibre et du compromis qui prévaut.

La remise en question : inutile donc impossible ou peut-être l’inverse

Dans ce parcours historique où la conscience collective et les mémoires individuelles referment, l’une après l’autre, des parenthèses qu’elles n’ont jamais eu l’impression d’ouvrir, et repartent pour de faux commencements, qui sont au mieux des re-commencements, et quelquefois des fins, où la mémoire ne cumule pas les expériences mais s’évertue à les effacer, où tout est chaque fois à refaire et à redire, comment remettre en cause l’état des choses, comment questle pouvoir ?

Par le haut, ce que l’on observe est une substitution khaldounienne des acteurs et donc un renouvellement de leur ardeur et de leur combativité, avec une continuité dans la pratique marquée par l’habituel excès de fidélité des néophytes aux rituels et aux structures et probablement exacerbée par le souvenir encore frais de certaines conversions cyniques ou coupables. La substitution des acteurs est antinomique avec le changement, car on ne peut prétendre changer ce que l’on veut, et que l’on croit enfin, s’approprier.

Par le bas, ce que l’on observe est un abandon, une capitulation comme celles qui font suite aux grandes défaites. Le sentiment de précarité est général : il permet de se dire que tout cela ne peut durer, mais il justifie aussi la débrouillardise et les compromissions utilitaires, il faut bien vivre ! La peur habite les gens, la peur de tout mouvement à cause des conséquences qu’il pourrait induire. Ce sentiment n’épargne pas les cercles des experts, économiques ou autres. Il en résulte une forte tendance à l’atonie.

C’est dans une société civile devenue amorphe et marquée par les stigmates d’une histoire coupable, que l’économie du Liban d’après guerre s’est configurée. Car les tragédies ont été nombreuses, les messianismes et les hommes forts ont successivement mal tourné. Ainsi, depuis 1975, c’est suite à l’arrivée à la Présidence d’un homme fort que la République a éclaté, c’est suite à l’arrivée d’un leader historique de la Gauche que la Gauche a été vaincue et dispersée, c’est suite à l’arrivée d’un héros de la Nation telle que rêvée par les Chrétiens que les Chrétiens ont perdu leur statut privilégié au Liban, c’est suite à l’arrivée au pouvoir du Commandant en chef de l’armée qui a enthousiasmé le peuple en exprimant la volonté de réforme et d’unification autour de l’armée que le conflit interne le plus dur a éclaté. C’est suite à l’arrivée au pouvoir d’un homme qui a su au mieux représenter et mobiliser la bourgeoisie d’affaires libanaise que l’économie libanaise est tombée dans la crise la plus grave qu’elle ait connue.

La répétition des tragédies ne doit-elle pas suggérer qu’elles ont lieu, non pas du fait d’un complot interminable et malgré la volonté des protagonistes locaux, mais au contraire du fait de leur volonté profonde. Encore faut-il pouvoir la déchiffrer et la révéler.

L’économie libanaise: cartographie, paysages, parcours

Repères de l’histoire financière

Il est nécessaire de caler quelques repères historiques. Car le discours économique dominant au Liban, comme le discours politique, est fait d’évidences, de recommencements et de décalages. La mémoire y annule les effets du temps. Pourtant l’observation de l’évolution, sur la longue période, des principaux agrégats et indicateurs économiques et financiers disponibles fait clairement apparaître un ensemble de tournants et de phases successives dont les effets cumulatifs se font encore sentir aujourd’hui.

L’année 1973 a connu le « boom pétrolier » et elle a marqué un tournant politique majeur dans le conflit israélo-arabe mettant fin à la période des confrontations militaires et annonçant la fracture du camp arabe qui allait se concrétiser peu après. Le décor régional de la guerre libanaise était planté. Mais cette année a aussi connu le début d’un changement dans la structure économique libanaise, marqué par le décrochement du taux de change effectif réel, le renchérissement des biens non-échangeables, le gonflement du secteur financier, bref, un ensemble d’indicateurs que nous retrouverons plus tard.

En comparaison, l’année 1975 et les suivantes ont représenté une sorte de sursis miraculeux qui a facilité la poursuite du conflit et l’a entretenu.

Les années 1982 et 1983 sont particulièrement intéressantes à étudier. Leur observation fait apparaître des ressemblances frappantes avec ce qui a été observé en 1992 et depuis. En six mois, l’afflux massif de capitaux a augmenté de 40% la taille du secteur bancaire et légèrement amélioré le cours de la Livre mais le taux de change réel par rapport au USD a fait un bond de 35%.

L’effondrement de l’Etat libanais en 1984-1985 a été rapidement suivi de l’effondrement de la monnaie nationale. Les causes habituellement invoquées (déficits publics et achats d’armes) pour expliquer cet effondrement ne sont pas pleinement convaincantes, le niveau de couverture de la masse monétaire en livres restait tout à fait honorable et la masse des déposants n’avait pas encore acquis le réflexe dollar. Les sorties de capitaux, dont ceux rentrés en masse durant les deux années précédentes, y sont certainement pour beaucoup. La crise de liquidité a trouvé un exutoire commode dans la dégringolade de la Livre. Elle a permis d’éponger les déficits et les pertes accumulés, ce qui a sauvé le secteur financier d’une crise grave. Les transferts de richesse qui se sont opérés à cette occasion ont été massifs. De larges couches de la population ne s’en relèveront pas.

En 1987, la dollarisation de l’économie privée était totale. Elle l’est restée jusqu’aujourd’hui. La Banque Centrale et le système bancaire l’ont progressivement institutionnalisée et instrumentalisée. La Livre servait essentiellement à financer le déficit public et son cours évoluait suivant des paliers successifs, le différentiel d’intérêts tendant à équilibrer le risque de dévaluation. L’inflation participait au financement des déficits publics qu’aggravait la main-mise des milices sur les ports.

En 1992, et suite à des soubresauts sur le marché des changes qui ont fait passer le cours de la Livre de 840 Livres pour un dollar à près du double, une nouvelle phase s’est ouverte. Une manipulation financière majeure, dont les preuves directes ne sont pas accessibles mais qui est clairement repérable à travers les indicateurs indirects disponibles, a permis d’amplifier, dans un deuxième temps, la dévaluation de la Livre pour pouvoir ensuite la stabiliser à partir d’un cours notoirement inférieur et avec des niveaux d’intérêts notoirement supérieurs à l’équilibre du marché. Ainsi dopée, la stabilisation de la Livre permettait de claironner une victoire éclatante en l’attribuant à un sursaut de confiance en Rafiq Hariri, elle permettait aussi d’engranger des profits considérables au détriment du Trésor public, l’afflux des capitaux ainsi attirés permettait enfin de lancer un train inaccoutumé de dépenses publiques.

Jusqu’à l’été 1995, la masse monétaire en livres explosait et correspondait presque exactement au montant de la dette publique. Cela a entraîné deux conséquences. D’une part, l’emballement financier était tel qu’il dépassait les besoins d’endettement, pourtant considérables et fortement croissants, du Trésor ; le ministère des finances a cru pouvoir baisser les taux d’intérêt sur les bons du Trésor. D’autre part le ratio de couverture de la masse monétaire par les réserves en devises de la banque centrale baissait dramatiquement de 150% à la fin de 1992 à 40% en septembre 1995. La conjonction de ces deux facteurs a provoqué un repli des détenteurs de capitaux vers le dollar, monnaie de référence, accélérant la baisse des réserves.

En septembre 1995, le mécanisme se trouvait bloqué, la boucle ayant été bouclée et le dopage de 1992 consommé. Une flambée généreuse des intérêts longs a pu appâter les banques et attirer le placement de capitaux flottants qui, au prix d’un déficit budgétaire record et d’un alourdissement de la dette publique, a permis de trouver un sursis au système.

Au début de 1997, la situation de 1995 se reproduisait point par point, mais à des niveaux plus graves. D’autant plus que les indicateurs macro-économiques ne permettaient plus de continuer sur la lancée et l’année 1998 devait être une année d’austérité pour répondre aux pressions fermes mais discrètes des instances internationales. Il n’était plus possible de continuer suivant les mêmes techniques. Il fallait innover. C’est ce qui fut fait.

L’apparence du jeu a été conservée mais la configuration des joueurs a changé. Les banques libanaises, ou du moins la plupart d’entre elles, ont consenti, contre des avantages considérables en termes de bénéfices, à assumer le risqucroissant de l’Etat, non plus en Livres et aux frais des déposants, mais en vrais d, elles acceptaient de se placer en première ligne en cas de crise. Les réserves de la BdL pouvaient ainsi être reconstituées comme par miracle, automatiquement. Ce qui était perdu d’un côté, en cas d’achats de dollars, était replacé en dépôts par les banques à la BdL ou, mieux, prêté par ces banques à l’Etat qui, en revendant le produit des émissions d’eurobonds (qui n’ont d’euro que l’étiquette, puisque la quasi-totalité en est souscrite par quelques banques locales, maquillage qui a coûté quelques dizaines de millions de dollars ) à la BdL, reconstituant ainsi ses réserves. Dans l’autre sens, en cas d’achat de livres, les banques perdaient leurs dollars et se trouvaient excédentaires en livres, les tensions montaient entre la banque centrale et le ministère des finances pour savoir qui des deux supporterait le coût de la rémunération de ces livres excédentaires. Il en a résulté un jeu de bascule avec des pulsations quasi régulières, rythmées par les emprunts successifs de l’Etat en devises, ce qui permettait à la banque centrale d’afficher un niveau étonnamment stable, et parfois même croissant, de réserves brutes (c’est à dire incluant les dépôts des banques libanaises). Cela a permis au jeu dollar-livre de continuer à assurer au Trésor le financement de ses besoins croissants, et aux détenteurs de capitaux des rémunérations réelles alléchantes, face à un risque techniquement limité.

Le prix en était que les banques libanaises assumaient un risque régulièrement croissant en devises sur l’Etat et sur la banque centrale, et en maintenant le niveau de réserves de la banque centrale.

La stabilisation du cours de change a été présentée comme la principale réalisation économique et politique depuis 1992. Il était nécessaire de décrire les conditions qui ont permis de réaliser ce «miracle» et de le maintenir ainsi que les coûts afférents.

Le graphique ci-dessous présente les phases successives de la stabilisation monétaire :

Configuration de l’économie libanaise: diagramme général

En s’appuyant sur les estimations officielles des comptes nationaux pour 1995, qui sont les dernières disponibles, et en les complétant par des calculs basés sur des hypothèses recueillies auprès d’autres sources officielles, le diagramme ci-dessous présente l’économie libanaise de manière synthétique. Les chiffres sont en milliards de Livres libanaises.

Les deux premières colonnes décrivent l’équilibre général des emplois et des ressources des biens et services, la deuxième et la troisième colonne décrivent l’affectation de la production en intégrant les opérations de transfert internes et externes entre l’Etat et les agents privés, la troisième et la quatrième colonnes décrivent l’utilisation du revenu disponible des agents privés.

On peut aisément relever certains traits caractéristiques bien connus: la grande ouverture de l’économie, un niveau de consommation qui, avant les investissements, dépasse la production, un volume de transferts considérable de, mais aussi vers l’extérieur, des taux d’épargne brute fort réduits, etc.

Les résultats sont discutables, notamment au vu d’autres enquêtes. Ainsi l’enquête sur les conditions de vie effectuée en 1997 aboutit à une estimation des revenus des ménages qui, recalibrée pour exclure les revenus ne provenant pas de la production et ramenée à 1995 par application des taux de croissance officiels, supposerait un PIB en 1995 nettement inférieur à celui annoncé.

De même les résultats d’une étude approfondie du secteur industriel en 1998 conduisent à une masse de valeur ajoutée dans ce secteur qui implique soit une réduction de sa part dans le PIB de plus de 40% en quatre ans, ce qui est fort improbable, soit une révision à la baisse des PIB officiels.

Toujours est-il que même en acceptant les résultats tels quels, l’évolution depuis 1995 n’a en rien corrigé les distorsions ; en particulier la charge de la dette publique a pratiquement doublé.

 

Les principaux déséquilibres: externe, interne, public

Pour mieux saisir les déséquilibres inhérents à cette structure, il est intéressant d’approcher le sujet séparément sous l’angle extérieur et sous l’angle intérieur.

La balance des opérations d’échange de biens et de services fait apparaître un déficit de 9600 milliards de Livres. Le solde des opérations de transfert et des dépenses de tourisme dégagerait un excédent de 2275 milliards. Il en résulterait un déficit de la balance courante de 7321 milliards, soit plus de 40% du PIB.

De l’intérieur, le secteur public accuse un déficit vérifiable de 3487 milliards, ce qui représente près de 20% du PIB. Mais dans le même temps, le secteur privé, ménages et entreprises, ne dégage qu’une épargne brute de 1573 milliards contre des investissements de 5407 milliards, d’où un déficit de l’économie privée de 3834 milliards, soit 21% du PIB ; cet aspect reste par contre moins connu.

Ainsi le déficit de la balance courante s’expliquerait pour 48% par les déficits publics et pour 52% par les déficits privés.

Le diagramme ci-dessous présente la situation, à la même échelle que le diagramme précédent.

Les deux colonnes de droite font apparaître le solde des comptes extérieurs pour les opérations de biens et services, les deux colonnes de gauche font apparaître le solde des opérations des agents intérieurs publics et privés, la colonne centrale intègre les opérations de transfert avec l’extérieur et dégage le solde de la balance courante qui peut se comparer aux déficits intérieurs à gauche et aux déficits extérieurs à droite.

Le déficit considérable de la balance courante a pu être couvert année après année, dégageant une balance des paiements excédentaire, sauf en 1998. Il est malheureusement impossible de connaître la structure des flux financiers et de capital qui ont permis d’assurer cette couverture. L’argument répété consistait à rapporter la majeure partie de la couverture du déficit aux investissements extérieurs directs qui, vu le volume réduit des investissements industriels et des achats d’actions, devaient nécessairement aller vers l’immobilier. Année après année, les investissements extérieurs cumulés dans l’immobilier devenaient clairement hors de proportion avec les indicateurs objectifs disponibles. Il fallait bien reconnaître un jour que la couverture provenait plutôt de l’attraction de capitaux courts. Le dernier rapport annuel de la Banque du Liban a procédé, suite aux discussions avec les représentants des organisations financières internationales, à la correction des divers postes des comptes extérieurs rétrospectivement pour les années 1995 à 1998.

Le tableau ci-dessous présente les résultats de cette correction pour les années 1995 à 1998, la dernière colonne reprenant les estimations officielles antérieures à la correction :

En millions de USD

1995

1996

1997

1998

1997 ancienne

Balance commerciale

-5947

-6209

-6274

-5858

-6248

Solde des services

149

-100

-150

-189

635

Transferts sans contrepartie

-97

269

619

151

1460

Balance courante

-5895

-6040

-5805

-5896

-4153

Compte de capital

6151

6826

6223

5408

4573

Flux net d’investissements extérieurs directs

2933

2513

1712

971

2672

Immobiliers

2455

2359

1757

1237

2359

Autres

478

154

-45

-266

313

Investissements de portefeuille

Financements externes

590

495

1009

320

995

Amortissement de la dette extérieure publique

-59

-58

-439

-81

-449

Capitaux court terme non bancaires

450

186

488

-350

186

Autres comptes de capitaux

2237

3690

3453

4548

1099

Balance de paiements

256

786

418

-488

420

Variation des avoirs extérieurs nets

256

786

418

-488

420

De la Banque du Liban

591

1428

61

479

62

Des Banques commerciales

-335

-642

357

-966

358

Il apparaît que les flux nets d’investissement sont nettement inférieurs aux estimations antérieures (-40%) alors que les flux des autres comptes de capitaux (soit essentiellement les capitaux se plaçant sous forme de dépôts bancaires) oscillent autour de 3,5 milliards de dollars par an, et non pas autour de 1 milliard..

Les finances publiques

La situation des finances publiques au Liban a fini par être bien connue et le sujet de la detpublique est entré dans le discours quotidien, se substituant d’ailleurs au discours sur le cours de change qui a constitué l’obsession des Libanais jusqu’après 1995.

Le graphe et le tableau suivants en présentent l’essentiel :

Milliards de LL

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

Total

%

Recettes publiques

1659

2004

2713

3160

3262

3962

4464

21224

42,8

Financement

1732

3088

3486

5301

6347

4512

3864

28330

57,2

Recettes = dépenses

3391

5092

6199

8461

9609

8474

8328

49554

100

Service de la dette

784

1488

1875

2653

3378

3352

3625

17017

34,3

Dépenses courantes

2475

2839

3277

4767

5146

4193

4200

26898

54,3

Investissement (dont CDR)

132

765

1047

1040

1085

1066

503

5638

11,4

Solde primaire

-948

-1600

-1611

-2647

-2969

-1297

-239

-11311

 

Déficit/dépenses

51%

61%

56%

63%

66%

53%

46%

57%

 

*Source: Plan quinquennal de redressement des finances publiques, avec actualisation pour 1999

Sur sept ans, l’Etat a dépensé 50.000 milliards de Livres, soit près de 32 milliards de dollars. Il en a financé 42% par ses recettes et 58% par l’endettement. Contrairement à des opinions répandues, la part des investissements de reconstruction n’a guère été impressionnante, elle n’a pas dépassé 11,4% sur la période contre 34% pour les intérêts et 54% pour les dépenses courantes et les recettes publiques ont connu une croissance continue qui les a fait presque tripler.

On peut facilement voir que depuis début 1998, et non depuis 1999 comme certains veulent bien le croire ou le faire croire, la tendance à la croissance des dépenses courantes a été freinée, ce qui a réduit le ratio de déficit annuel de 66% à 46%. Par contre, le service de la dette n’a pas pu être contenu.

L’évolution de la dette publique a été continue, elle est passée de 3.800 milliards de Livres (soit 2 milliards de dollars) en octobre 1992 à 35.000 milliards de Livres (soit 23 milliards de dollars) en juin 2000. Presque entièrement en Livres jusqu’en 94, la part de la dette en devises est passée de 15% à la fin de 1997 à 25% en 2000. Cela a aidé à baisser le coût moyen de la dette et a participé à ralentir la croissance de son service, mais a aggravé le risque de l’Etat. Le graphique ci-dessous représente l’évolution de la dette publique en livres et en devises.

Le secteur financier

Le secteur financier libanais a assuré le financement de l’écrasante majorité de la dette publique, aussi bien en Livres qu’en devises, ce qui rend fallacieuses les dénominations de dette interne et externe. Il a de plus largement financé les divers secteurs de l’économie privée. Cela signifie qu’il a constitué le canal principal d’attraction des capitaux pour couvrir le déficit structurel de la balance des paiements et cela s’est évidemment traduit par un gonflement considérable des bilans des banques, exprimé en dollars (multiplié par 7 entre 1990 et 1999) et par l’alourdissement systématique des charges d’intérêts qui pèsent sur l’économie.

Les graphiques suivants illustrent l’ampleur du phénomène ; d’abord en termes de remplois:

Les engagements auprès du secteur privé ont ainsi augmenté entre 1990 et 1999 de 1,8 à 13,9 milliards de dollars, soit près de 8 fois. Les engagements auprès du secteur public ont augmenté entre 1990 et 1999 de 1,0 à 18,7 milliards de dollars, soit plus de 18 fois.

Ensuite en termes de ressources de dépôts :

En termes de structure des remplois, la part des risques publics n’a cessé de croître, passant, entre 1990 et 1999, de 15% à 35%, au détriment de la part des avoirs extérieurs qui est passée de 50% à 20%, celle des risques privés n’ayant que peu varié, car la croissance des crédits et des remplois commerciaux a été presque parallèle.

En conséquence, le niveau de couverture par les avoirs extérieurs nets de la banque centrale et des banques commerciales de la masse monétaire en Livres (M2) et de la masse monétaire en livres et en devises (M3) qui est la mesure effective, du fait de la dollarisation de l’économie, n’a cessé de se détériorer.

La couverture inclut théoriquement les avoirs en or de la Banque centrale. Mais ces avoirs sont bloqués par une loi spécifique et ne se trouvent plus à la disposition de la Banque Centrale pour quelque usage que ce soit.

On voit sur le graphique ci-dessus que la couverture, sans l’or, de la masse monétaire en Livres par les avoirs extérieurs du Liban (Bdl et banques) a baissé de 250% à 160% durant la période troublée 1988-1989 puis se trouvait excéder en permanence 160%, entre 1989 et fin 1993; depuis cette date, elle a progressivement baissé jusqu’à atteindre 52% en Juin 2000. On voit en particulier que la couverture des Livres était de 160% à la veille des premières attaques spéculatives de Février 1992, qu’elle s’est stabilisée à230% pendant quelques semaines, avant que la seconde vague spéculative ne l’amène au niveau de 330% pour revenir, comme un ressort tendu à son niveau de référence autour de 160%.

On voit aussi que la couverture de la masse monétaire en Livres par les réserves nettes en devises de la Banque du Liban a évolué dans le même sens, passant d’un palier de 80% en 1988 à un palier 40% jusqu’en 1994, après une pointe à 60% en 1992. Elle baisse régulièrement depuis et se trouve autour de 20%. Sans le produit des émissions en devises, elle aurait été épuisée depuis la fin de 1998.

On voit enfin que l’évolution de la couverture de l’agrégat M3 (livres et devises) par les avoirs extérieurs du Liban (Bdl et banques) est bien plus régulière que celle de l’agrégat M2 (livres seulement), les oscillations entre livres et dollars ne l’affectant que faiblement. Après avoir baissé de 80% à 60% en 1988-1989, son niveau de référence s’est établi autour de 60%, entre 1989 et fin 1993; depuis cette date, elle a progressivement baissé jusqu’à atteindre 22% en Juin 2000.

Prix et compétitivité

Dans la littérature courante, la stabilisation du cours de la Livre libanaise est présentée comme le facteur décisif qui a permis de “réduire l’inflation de 120% en 1992 à moins de 1% en 1999”. Cette affirmation induit une lecture erronée de l’évolution économique.

L’étude des séries de prix est fort instructive. Elle peut être menée sous plusieurs angles.

D’abord la relation entre l’indice des prix à la consommation et le taux de change de la Livre est intéressante à étudier. Il est utile de l’envisager en exprimant les prix à la consommation en dollar américain constant. Cela permet de tenir compte de la dollarisation quasi-générale de l’économie et d’incorporer, au moins partiellement la variation des prix extérieurs (du moins des prix américains).

Calculé depuis 1966 par la Direction de la Statistique et depuis 1977 par le cabinet «Consulting and Research Institute », l’indice des prix à la consommation présente l’avantage de la continuité sur une longue durée. En présentant cet indice en dollars constants, on peut éliminer les effets des mouvements de change au Liban et l’effet de l’inflation aux Etats-Unis sur la période allant de janvier 1990 à août 1999. L’observation amène plusieurs commentaires :

Avant octobre 1992, sur 31 mois, les fluctuations de l’indice, malgré la variation du cours du dollar entre 400 Livres et 2200 Livres (soit près de 500%), sont restées limitées autour d’une valeur moyenne de 190 (base 100 en 1966), avec une amplitude de ±30, soit ±16% et des effets de balancier explicables, sauf pour 2 mois où l’amplitude de l’oscillation a dépassé la bande, suite au paiement de corrections de salaires massives dans le secteur public et à la veille de la rupture du cours de change

Par contre, la politique de stabilisation du taux de change n’a pas abouti à réduire l’inflation en dollars; bien au contraire, elle s’est accompagnée d’une hausse régulière de l’indice, de 220 à 460, soit plus du double. L’injection de ressources en provenance de l’extérieur a provoqué une forte inflation par la demande, entièrement déconnectée du taux de change, malgré la dollarisation quasi-totale.

On voit donc que, exprimée en dollars, l’inflation qui était négligeable jusqu’à fin 1992, s’est emballée entre cette date et fin 1998, pour se ralentir depuis.

En termes globaux ensuite, il apparaît que le taux de change réel par rapport au dollar n’a pas cessé de s’apprécier depuis le début des années 1990. Si l’on regarde les séries longues disponibles, on constate qu’il est resté pratiquement stable autour de 100 entre 1966 qui est l’année de base jusqu’en 1973 où il a commencé à s’élever, jusqu’aux années 80, atteignant des niveaux de l’ordre de 140. L’effondrement du cours de la Livre à partir de 1984 l’a fait chuter en 1987 jusqu’à près de 40. Il est ensuite progressivement remonté jusqu’à un palier de 100 en 1990-1991. Depuis il poursuit une croissance régulière qui l’a amené à plus de 200 à la fin de 1998, avec un fléchissement en 1999, dû en partie à la baisse de l’euro. Le calcul du taux de change effectif réel basé sur un panier de devises correspondant à la structure des échanges extérieurs du Liban permettrait de corriger ce type d’effets qui restent cependant secondaires.

Il est illusoire de chercher dans cette dynamique un quelconque effet de l’amélioration de la productivité, en particulier dans les biens échangeables, que ce soit en 1973, en 1982 ou depuis 1992. Par contre, ces phases se sont caractérisées par l’afflux massif de capitaux financiers qui ont alimenté la demande. Le niveau actuel interdit à l’évidence toute correction durable des comptes extérieurs et favorise le maintien de politiques protectionnistes coûteuses qui entravent l’amélioration de la productivité. Comparativement à la situation des années 60, par rapport à laquelle il faut bien se situer, la plus grande progression de la productivité à l’extérieur, ne serait-ce que sous l’effet de la guerre et des destructions, porterait à croire que l’équilibre aurait dû se situer à un niveau inférieur à 100.

Cette détérioration du taux de change réel entraîne des conséquences graves, directement observables, sur le solde des échanges extérieurs puisqu’elle se traduit par le renchérissement relatif des produits libanais, ce qui en bloque l’exportation et encourage en contrepartie les importations. Cet indicateur est généralement considéré comme un des plus fiables parmi les signaux annonciateurs de crises.

Représentations de l’économie libanaise

L’analyse macro-économique est certainement intéressante en soi. Mais ce sont les signaux qu’en perçoivent ou l’image que s’en font les agents qui sont déterminants pour eux. D’autant plus que la représentation et les attentes s’avèrent souvent auto-réalisatrices car les comportements qu’elles induisent suscitent l’événement attendu.

Pour un visiteur étranger quelque peu averti, ce qu’il constate en arrivant au Liban est déroutant : les manifestations de richesse sont dominantes dans le comportement et dans la consommation, les compétences individuelles des personnes qu’il rencontre semblent élevées, le multilinguisme aidant,... et pourtant les structures institutionnelles sont inopérantes, la productivité est faible et les besoins sont énormes.

En face, le discours économique dominant est bétonné d’évidences. Chacun trouve pourtant nécessaire de les rappeler, depuis les livres scolaires, en passant par les pamphlets politiques et jusqu’aux articles économiques.

Le Liban ne dispose pas de matières premières, mais il est avantagé par sa position géographique et par le génie commercial de son peuple, aussi a-t-il une vocation naturelle de libéralisme et de services. Voilà le modèle. Il est éternel et unique car il s’appuie sur deux spécificités inaltérables: la spécificité géographique et la spécificité ethnique.

Mais ce discours «théorique» est insuffisant pour traiter des problèmes réels. Son relais est assuré, dans le discours quotidien, conjoncturel, par le thème de la «liquidité». C’est la «liquidité» qui fait «tourner la roue économique», quand elle vient à manquer, les choses vont mal, mais la correction est évidente : il faut renforcer les pompes. Cette métaphore de flux hydrauliques est certainement expressive aux yeux du public, mais si elle est attentive aux échanges de biens et de services et à leur contrepartie monétaire, elle induit tout un ensemble de confusions, elle tend à oublier les «flux» des facteurs (flux de capitaux et flux humains) et elle masque trop facilement l’approche en terme «bilanciels» et structurels, en termes d’accumulation, d’investissement et d’endettement.

Méconnaissances et cécités

Il est évident que l’attention accordée par les autorités à la connaissance statistique est restée insuffisante durant les dix années passées. Mais le manque de moyens et de données n’explique pas entièrement la méconnaissance économique.

Cette méconnaissance ne s’arrête d’ailleurs pas, et ne commence pas non plus, au niveau macro-économique. Mis à part le secteur financier dont les pratiques comptables sont au niveau international et quelques rares grandes sociétés, l’activité économique échappe très largement à la comptabilisation. Plusieurs facteurs concourent à ce résultat: la structure familiale des entreprises, la « fluidité » de la taxation directe, la réduction des taxes indirectes aux droits de douane, les pratiques bancaires qui s’appuient massivement sur les crédits en compte courant, les garanties personnelles et les financements d’actifs... Mais cette situation dénote plus profondément des insuffisances graves dans la culture économique des agents car la comptabilité devrait servir à orienter leur propre comportement avant de servir à en donner une image plus ou moins fidèle aux tiers. La confusion entre comptes de résultat et comptes de trésorerie ou encore entre consommation et investissements est généralisée au niveau des agents privés avant de se retrouver au niveau de l’Etat ou de la Nation (risques de crédit latents par détournement de leur objet, distorsions des statistiques sur les secteurs bénéficiaires de crédit...).

La méconnaissance ne se restreint pas au niveau pratique, elle s’appuie aussi sur une méconnaissance formelle, institutionnelle. Il suffit d’en donner pour exemple le flou qui entoure la définition du critère de résidence dont l’importance est pourtant cruciale dans un pays comme le Liban au regard de l’amplitude des mouvements d’émigration et d’immigration qui l’affectent et des distorsions graves que connaissent ses comptes extérieurs et ses finances publiques. Le tollé général soulevé contre la définition formelle du critère de résidence et les arguments approximatifs voire démagogiques qui lui ont été opposés sont significatifs à cet égard. La résistance à la généralisation d’une pratique comptable, même simplifiée dans les entreprises est un autre exemple. Le refus d’envisager enfin que le critère de résidence soit la base de la participation des citoyens au vote que ce soit aux élections législatives ou aux élections locales relève encore du même phénomène et entrave le développement des collectivités locales.

La méconnaissance enfin n’est pas seulement quantitative, elle est aussi conceptuelle, et cet aspect est fondamental. Quelques exemples suffisent à cet égard : la balance des opérations courantes est couramment confondue dans la littérature économique locale avec la balance des paiements, la dollarisation de l’économie est mesurée à travers la structure des actifs financiers (dans ces deux cas on en arrive à oblitérer le phénomène en le confondant avec sa contrepartie ou sa correction), les budgets d’investissement incluent les dépenses d’entretien ou des opérations de transfert, le déflateur du PIB est confondu avec l’indice des prix à la consommation, l’évolution de la production est inférée à partir d’indicateurs de la consommation... Certains, dans cette cohérence, font un pas de plus et proposent de ne plus calculer les ratios macro-économiques par rapport au PIB mais par rapport à la dépense intérieure globale.

La méconnaissance découle ainsi souvent du choix des indicateurs que publient les bulletins officiels et que colporte et commente la presse «spécialisée». Ces mises en valeur et ces négligences servent évidemment à maintenir le paradigme: il en va ainsi de l’occultation de la balance courante, du taux de change effectif réel, des maturités et capitaux courts, du ratio de couverture de la masse monétaire qu’occulte le niveau des « réserves brutes » de la Banque Centrale ,... Maion peut aussi penser que la méconnaissance découle quelquefois de la manipulation des indicateurs. 

Comportements économiques libanais

En réponse à ces divers indicateurs, quels comportements ont adoptés les agents économiques ?

Ils ont tout simplement poursuivi les activités qui semblaient les plus porteuses et ont évité, autant qu’ils le pouvaient, les activités pénalisées, faute de quoi les lois de la concurrence les y auraient conduit.

Ils ont cherché à valoriser leur capital foncier ou humain, à occuper une position quelconque de rente, ou du moins à se rapprocher d’une position éminente de contrôle de la rente, ou encore se sont-ils investis dans la production des biens et services (moins souvent biens que services) dont la consommation est soit indispensable, soit rendue nécessaire par les habitudes de consommation des nantis, et qui ne sont pas susceptibles d’être importés. Les effets de richesse ou de revenu ont joué à plein : la revalorisation foncière a poussé à l’endettement et à la consommation, la baisse des taux sur la Livre, sans changement significatif du risque, a poussé à la détention de plus de Livres, quitte à encourir des risques supérieurs, donnant, à ceux qui le voulaient, l’illusion d’une confiance accrue dans la «devise nationale» …

Des choix sociaux de longue portée temporelle ont aussi été pris dans le même sens : le type d’enseignement, les choix de professions,…

Production de biens ou consommation de ressources

Que produire, comment produire ou pourquoi produire ?

Le problème avec le modèle unique «naturalisé» n’est pas seulement intellectuel  en ce qu’il ne représente pas la réalité, mais il est surtout pratique, en ce qu’il ne marche pas. Certains se plaisent à croire et à répéter que la situation économique du Liban est conjoncturelle et se proposent d’y remédier, soit en se maintenant ou en arrivant ou encore en revenant au pouvoir, soit en attendant que la paix régionale s’installe avec ses bienfaits assurés, soit, mieux, par l’heureuse conjonction des deux occurrences. C’est oublier que sous l’angle social et politique, il avait déjà largement et coûteusement fait faillite depuis 1975.

Si par contre, il s’agissait, comme nous essayons de le démontrer, d’un problème de structure, qu’est-ce que cela voudrait dire et qu’est-ce que cela impliquerait ?

On est bien en droit d’analyser les règles de fonctionnement d’une économie et de dresser le bilan des diverses expériences. Mais il faut aussi, pour faire justice et pour bien comprendre, s’interroger sur les conditions qui ont quand même permis à un modèle dont on prétend démontrer le caractère illusoire et non-soutenable de se faire reconnaître aussi largement. Il a bien fallu pour cela que certains indicateurs économiques aient pu afficher pendant une longue durée des résultats positifs. Il a bien fallu aussi que les déséquilibres économiques internes et externes qu’il a générés aient pu être répétitivement couverts par des données exogènes. Il a bien fallu enfin que ses implications socio-politiques aient pu être absorbées.

La dominance dans la durée d’un mode économique, indépendamment de ses avantages et de ses défauts, et la persistance dans la pensée d’un modèle socio-politico-économique, indépendamment de sa validité explicative ou opérationnelle, sont par ailleurs suffisantes pour ajouter aux caractéristiques données (dans la mesure où elles existent) des caractéristiques acquises, des empreintes et des inerties qui ne sont pas moins réelles.

Dans le comportement des agents économiques, le décalage entre les deux concepts de richesse et de capital devient flagrant. Ce n’est pas, comme on le répète souvent, entre production de biens et production de services que la démarcation est significative, mais entre la logique de production, d’accumulation, d’investissement d’une part et la logique de capture de richesse, d’accaparement de flux, de positionnement avantageux d’autre part. Il ne faut pas croire qu’une quelconque naïveté nous porte à penser que le souci de capture de richesse serait absent dans les autres pays du monde, du fait de vertus ignorées chez nous, ou qu’un quelconque fanatisme nous porte à prétendre que l’économie libanaise ne comprend pas d’activités productives. La différence apparaît d’abord comme une différence quantitative de degrés mais c’est en fait surtout une différence de prévalence ou de domination.

Il est facile de faire apparaître la différence de degrés à partir d’observations directes: les revenus d’intérêts qui dépassent 25% du PIB, l’enrichissement visible de nombreux responsables politiques, la protection accordée par la loi à l’exclusivité de la représentation commerciale, ...

Mais à part certains exemples frappants, la logique de production et la logique de capture de richesses n’agissent pas de manière séparée et c’est à travers la structure des coûts et des prix qu’il faut observer leur imbrication et discerner la domination de l’une sur l’autre. L’impact des charges foncières ou des frais financiers sur les coûts des biens et services est tel que des pans entiers d’activité se trouvent ne plus être rentables dès lors qu’ils sont ouverts à la concurrence, les activités qui survivent ont besoin de mesures de protection et celles qui prospèrent sont généralement celles où la compétition internationale n’est pas possible. Le meilleur indicateur de la domination de la logique de capture sur la logique de production se trouve dans la structure d’allocation des ressources entre les diverses branches d’activité. Or cette allocation est telle qu’une augmentation de 100 de la demande finale de biens échangeables se traduirait, sur base des données de l’Administration Centrale de la Statistique, par 47% d’importations, 28% de marges commerciales et 25% de production dans l’ensemble des autres branches. L’investissement immobilier a été tel que déjà en 1996 (soit avant l’achèvement de beaucoup de constructions lancées dans la première moitié des années 90), 18% des logements et 28% des autres locaux étaient vides.

Sous ces conditions, l’incitation directe à l’accroissement de la productivité et à l’optimisation des structures et des coûts se trouve dans beaucoup de cas neutralisée, et quand elle joue, elle est réduite à des cercles restreints où les ententes et les pratiques de cartellisation sont faciles et fréquentes. On comprend dans ce climat que la logique du partage prévale dans la gestion économique, comme si l’économie était un jeu à somme nulle. Il est clair que dans beaucoup d’activités, du secteur public ou du secteur privé, la structure de production, c’est-à-dire l’utilisation des ressources humaines, du capital et des techniques, est bien en-deçà de la «fonction de production». Cet éloignement de l’optimum économique n’est pas sanctionné par la logique du marché pour trois types de raisons : des mécanismes de protection, qu’ils soient réglementaires ou douaniers ou qu’ils découlent de monopoles ou de cartels, la nature non échangeable de certains biens ou services et enfin et surtout la couverture de l’énorme déficit de la balance courante par l’attraction de capitaux. Bien au contraire, ce sont les mécanismes du marché qui se trouvent pervertis.

Une métaphore: prix et allocation des facteurs

Une métaphore simple pourrait rendre notre propos plus explicite. Si l’on imagine un pays dont les ménages recevraient régulièrement, pour une raison quelconque, des transferts de devises sans contrepartie en provenance de l’étranger et où l’intégralité des biens susceptibles d’être importés le seraient à hauteur de la consommation intérieure (c’est à dire sans aucune production ni transformation intérieure), les nécessités économiques imposeraient quand même la fourniture d’une gamme de services, que ce soit pour assurer le transport, la promotion et la commercialisation (y inclus les marges commerciales) des produits ou pour assurer aux ménages et aux entreprises la gamme des services utiles non importables (éducation, santé, transport, loisirs, publicité, administration), si l’on ajoute à cela la nécessité primordiale de gérer les flux de revenus (qui se traduiraient par le développement des services financiers), lecapitaux et les hommes s’investiraient dans les secteurs d’activité ainsi créés. Une partie des capitaux, détenus par ceux dont la part, directe ou indirecte, dans les flux de transferts dépasserait la consommation, constatant ce phénomène et pariant sur sa pérennité, chercherait à spéculer sur sa « croissance » et s’investirait dans les terrains qui pourraient devenir nécessaires à l’implantation des activités domestiques (centres commerciaux, bureaux de standing et autres), générant de ce fait une formation brute de capital fixe qui peut être considéra....

Il est utile de faire une lecture, non plus directe en termes de quantités, mais duale, en termes de prix du cas d’école que nous décrivons. Si la taille du pays en question est petite, ses importations n’auront qu’un impact négligeable sur les prix internationaux, et ses exportations étant nulles, les termes de l’échange seront constants. Les prix des services non échangeables finaux ou d’accompagnement qu’il produit resteront par contre dépendants des équilibres internes. La demande dont ils sont l’objet en fera monter les prix et la quantité, d’autant plus vivement pour les prix que l’offre en est moins élastique. Il s’ensuit d’une part une hausse des coûts des facteurs (indépendante de la productivité) et des outputs, d’où appréciation du taux de change effectif réel, pénalisation des exportations, demandes de subventions, etc., et d’autre part une ré-allocation des facteurs, capital et travail vers les secteurs concernés. Un nouvel état d’équilibre sera progressivement atteint et sera maintenu tant que les conditions qui l’ont fait naître, notre hypothèse de la régularité des transferts sans contrepartie ou l’attraction de capitaux extérieurs, resteront valides.

C’est un peu cela le modèle libanais.

Analyses et confusions: la croissance du PIB

L’exemple le plus flagrant des confusions sur lesquelles s’appuient des analyses erronées est probablement celui de la croissance. De quoi parle-t-on? Une question, toute simple en apparence, doit être éclaircie en préalable à tout débat sur la croissance : s’agit-il bien de la croissance de la production intérieure (ou nationale) ou bien de la croissance de la consommation intérieure ?

Dans un pays où le volume des importations et le solde du compte des opérations courantes représentent une part limitée du PIB, on pourrait admettre en première approximation d’assimiler la production au revenu disponible voire d’adopter l’indice des prix à la consommation comme déflateur du PIB, mais ce n’est pas du tout le cas du Liban. Le déflateur du PIB doit être pondéré suivant la structure des valeurs ajoutées qui le composent et non suivant la structure du panier de la ménagère qui, lui, incorpore directement et indirectement une composante importée considérable ; or les indices partiels des prix intérieurs connaissent des évolutions très différenciées. Nous avons voulu procéder à une correction ; il faut pour cela se résoudre encore à admettre la validité des chiffres globaux de ressources et d’emplois disponibles.

Taux annuels

1993

1994

1995

1996

1997

1998

moyen

taux de croissance annoncé du PIB

7,0%

8,0%

6,5%

4,0%

4,0%

3,0%

5,4%

taux de var des prix à la consommation en LL

24,7%

7,9%

10,6%

8,9%

7,7%

4,6%

10,6%

taux d’inflation corrigé

37,9%

10,7%

14,5%

8,0%

12,3%

5,4%

14,4%

taux de croissance corrigé du PIB

0,1%

5,3%

2,9%

4,9%

-0,2%

1,6%

2,4%

taux de croissance corrigé sans l’Administration

-1,7%

5,2%

2,5%

3,7%

-0,9%

1,2%

1,6%

Les résultats obtenus sont certainement imprécis mais ils permettent de corriger certaines impressions erronées : Le taux moyen de croissance du PIB entre 1993 et 1998, annoncé égal à 5,4% s’avère n’être que de 2,4% (avec les salaires de l’Administrations publique) ou de 1,6% (sans eux). Année par année, les écarts sont plus importants encore du fait de la forte dollarisation de l’économie et des fluctuations du cours de la Livre, ainsi la croissance en 1993, annoncée à 7% ne serait que de 0,1% (ou de –1,7% respectivement), par contre la croissance en 1996, annoncée à 4,0% serait de 4,9% (ou de 3,7% respectivement). Pareil résultat ne doit sembler surprenant que si l’on reste prisonnier de la confusion entre production et revenu disponible, il paraît par contre naturel si l’on se rappelle que les soldes migratoires des Libanais n’ont pas cessé d’être négatifs et de s’aggraver durant la période jusqu’à atteindre des niveaux alarmants, or on peut difficilement concilier une croissance forte et une émigration de cette ampleur.

L’appréciation des politiques monétaires se trouve transformée si l’on adopte l’indice de la consommation en lieu et place de l’inflation. Ainsi, sur l’année 1999, l’ancrage de la Livre sur le Dollar US a produit une appréciation de l’ordre de 15% par rapport aux devises dans lesquelles sont payées plus de la moitié de nos importations, et la stabilité des prix à la consommation peut se trouver masquer une inflation résiduelle de l’ordre de 3%.

Les distorsions des marchés

Les principaux marchés de l’économie : marché du travail et marché des biens et services se trouvent atteints de distorsions qui bloquent dans une large mesure leur rôle de correction .

Le marché du travail

Le marché du travail est marqué au Liban par des changements profonds et des tensions indéniables. On observe en même temps une émigration inquiétante des Libanais et l’arrivée de travailleurs étrangers en nombres massifs. Pour une foule de raisons historiques sociales et culturelles, le marché du travail se trouve segmenté en trois sous-marchés. Le premier est celui des travailleurs non ou peu qualifiés, avec une tendance à l’extension vers le haut. Ce marché est entièrement ouvert sur l’extérieur dans le sens de l’entrée et les coûts salariaux y sont déterminés en grande partie par le coût de la vie, notoirement inférieur, dans les autres pays. Le deuxième est celui des cadres hautement qualifiés et des professions socialement assimilées qui, lui aussi, est entièrement ouvert sur l’extérieur, mais en sens inverse du premier, et les coûts salariaux y sont déterminés en grande partie par le niveau des salaires nominaux dans les pays riches d’Europe ou d’Amérique où ces catégories sont à tout moment susceptibles d’émigrer. Cela est si vrai que les coûts de l’enseignement supérieur au Liban se sont ajustés sur cette base et sont devenus tellement élevés qu’ils rendent extrêmement difficile de rentabiliser sur le marché libanais l’investissement consenti pour les études. Le niveau de revenu considéré justifié sur ce marché aboutit à un gonflement des coûts et des marges que ne justifient pas toujours une productivité équivalente. Le troisième marché recouvre les activités et les statuts intermédiaires où la mobilité des actifs de et vers l’extérieur reste limitée, c’est ce marché qui correspond au schéma classique des marchés de l’emploi et auquel s’adressent les différentes institutions: syndicats, Sécurité sociale, etc. alors qu’elles ne concernent nullement les deux premiers. Ce marché se trouve systématiquement grignoté par le développement du premier et subit par ailleurs les effets économiques et l’attraction culturelle du second. En particulier le système éducatif fonctionne en grande partie avec pour objectif de doter le maximum d’élèves des compétences jugées nécessaires pour sortir du troisième marché et s’intégrer au second, que ce soit au niveau des programmes scolaires, de l’étude précoce des langues et notamment l’anglais, la multiplication des Facultés académiques, malgré l’excès notoire de médecins, d’ingénieurs etc. et la place secondaire de la formation technique.

Le marché des biens et services

Le marché des biens et services est depuis longtemps gouverné au Liban par le dogme de la priorité et de la prééminence des services.

Il peut être utile de s’arrêter un moment sur les critères de distinction entre les biens et les services. Traditionnellement, la principale différence tenait au fait que les biens sont stockables et transportables (avec l’investissement et la var de stocks....) alors que les services ne le sont pas. Cette distinction a tendance à devenir de moins en moins évidente. Ainsi le tourismest-il de plus en plus traité comme une industrie. Cela ne revient pas à confondre biens et services, mais introduit une distinction importante entre les services exportables et ceux qui ne le sont pas.

Les détracteurs du mode (modèle) dominant, prenant son contre-pied, invoquent la nécessité de développer les activités productives (sous-entendu de biens). Les groupements économiques représentatifs de ces secteurs appellent régulièrement à adopter des politiques protectionnistes en leur faveur ou à renforcer celles qui existent déjà et demandent des exemptions et des subventions diverses. L’impact de la protection effective résultante doit être mesuré à l’aune de la valeur ajoutée produite par ces activités et par les emplois créés. Le surcoût payé par les consommateurs ne peut se justifier sans cela. Or là encore, la distinction entre biens et services redevient importante, car les « industries » à très faible valeur ajoutée industrielle, notamment celles dont l’essentiel de l’activité tient au reconditionnement de produits quasi-finis (dilution, ré-emballage, étiquetage,...) ne diffèrent guère à cet égard des commerçants importateurs et distributeurs des produits équivalents. Une estimation rapide des taux de protection effective (un calcul plus précis ne saurait être conduit en l’absence d’une comptabilité nationale par branche) montre l’ampleur du phénomène avec ce qu’il signifie en terme de transferts de revenu (auxquels il convient de rester attentif dans le cadre d’une politique fiscale équilibrée et d’une situation économique tendue) et de distorsion de l’allocation des facteurs.

Un nouvel argument est venu s’ajouter au débat, avec la vague de la mondialisation. Il consiste à dire que l’ère de l’industrie étant achevée et le monde étant entré dans l’ère des services, le Liban se trouve avantagé d’emblée, puisque son économie est fondée sur les services et qu’il est en quelque sorte le précurseur de la mondialisation. Ce discours optimiste fait l’impasse sur une autre distinction importante dans le cadre général des « services » entre une première catégorie qui comprend les services directement induits par, ou complémentaires à, la consommation, et une deuxième catégorie qui comprend les services liés à l’organisation de l’allocation des facteurs aussi bien dans les cycles de la production que de la consommation ; ou encore entre une « tranche finale » de services et une « couche supérieure » de services. Or c’est bien dans la «couche supérieure» des services que la révolution technologique s’est produite et se poursuit.

 Condition de la pérennisation, l’inversion de l’intérieur et de l’extérieur

On se trouve au Liban devant la situation paradoxale suivante : contrairement au schéma classique où les progrès de productivité dans les secteurs des biens échangeables se trouvent partiellement contrecarrés par l’effet de la hausse des prix des biens non-échangeables (cas du Japon), la hausse massive des prix des biens (et facteurs) non-échangeables au Liban, se transmettant aux coûts des biens échangeables, ne permettent à l’industrie à faible productivité de survivre que par l’effet de la protection effective, ce qui contraint l’industrie à se restreindre aux activités à faible ratio de valeur ajoutée pour amplifier l’effet de protection et à s’appuyer sur l’emploi de travailleurs immigrés sous-payés, non pas pour exporter, mais pour se maintenir sur le marché domestique lui-même. Cela conduit à ce que le secteur industriel lui-même tend à se rapprocher d’activités de services et à perdre son utilité, que ce soit dans la création d’emplois ou dans le rééquilibrage des comptes extérieurs pour pouvoir continuer à profiter de flux de transferts massifs à travers les mécanismes de prix.

On revient donc, en remontant la chaîne, aux biens et services non échangeables. Dans le modèle classique, la hausse de leurs prix relatifs est attribuée à la rareté relative de leur offre du fait que les progrès de productivité dans les biens échangeables attirent vers eux les facteurs de production. Cette explication temporelle rejoint l’explication spatiale entre pays aux termes de laquelle la plus faible productivité des secteurs échangeables dans les pays pauvres entraîne, du fait de l’échangeabilité et de la péréquation des prix de ces biens, un moindre niveau des rémunérations par rapport aux pays riches en capital; les rémunérations dans les secteurs non-échangeables, où les différences de productivité sont bien moindres car l’intensité capitalistique y est réduite et où la péréquation des prix ne joue pas, s’alignent donc à ce niveau faible.

Ce qui se passe au Liban jette un éclairage nouveau sur la théorie et la confirme même si c’est de façon paradoxale. Pour cela une remarque préliminaire s’impose : la distinction entre échangeables et non-échangeables doit être revue. Un bien échangeable n’est qualifié comme tel que parce qu’il est susceptible d’être exporté, c’est à dire d’être vendu en dehors du périmètre domestique ou national de l’économie. Cela signifie qu’il peut être échangé contre un paiement qui ne découle pas ou ne trouve pas son origine, comme revenu disponible, dans la production interne à ce périmètre. Les consommations des touristes deviennent ainsi échangeables. Dans le cas libanais, l’injection permanente d’un revenu disponible supplémentaire, la proportion importante, par rapport au PIB transforme ce revenu, dès lors qu’il apparaît comme tel, en équivalent économique d’une demande externe. Une partie des biens et services a priori non-échangeables que ce revenu internalisé permet d’acquérir deviennent ainsi économiquement échangeables. Ce phénomène touche aussi bien une partie des facteurs de production, capitaux, terrains et travail. Ces biens, services et facteurs s’alignent alors, en dépit de leur abondance relative, sur les prix extérieurs et c’est bien ce que l’on peut constater dans les faits. Les prix des terrains, des restaurants, cinémas et loisirs, les rémunérations des catégories de personnel «échangeable», les coûts de l’enseignement et de la santé «échangeables» tendent à s’aligner aux prix des pays occidentaux ou des pays pétroliers du golfe.

On aboutit ainsi à ce que ce sont les secteurs non-échangeables, devenus échangeables au sens classique par l’internalisation de la demande, qui jouent le rôle moteur. Les secteurs échangeables au sens classique ne s’ajustent qu’en devenant non-échangeables, d’abord par l’arrêt des possibilités d’exportation, et ensuite sur le marché intérieur, par l’intermédiaire des mesures protectionnistes (qu’ils cherchent à amplifier en diminuant le ratio de valeur ajoutée) et par l’intermédiaire des subventions diverses, directes ou indirectes (à travers les coûts du travail notamment). On assiste ainsi à des sinistres sectoriels (comme dans l’agriculture) ou à des défigurations sectorielles (comme dans l’industrie) que les faits quotidiens corroborent.

Cet état des choses se traduit par deux grandes catégories de déséquilibres : les déséquilibres des comptes extérieurs bien sûr, mais aussi des déséquilibres intérieurs auxquels les tenants du mode dominant se trouvent directement confrontés et auxquels ce mode ne leur permet de répondre qu’en multipliant les mécanismes de transfert les plus divers, depuis les subventions directes jusqu’au «développement équilibré» à caractère redistributif non-économique, en passant par le maintien de l’inefficacité de l’administration, mécanismes qui ne font tous qu’aggraver le biais structurel.

Mais cet état des choses nécessite en contrepartie une dynamique financière particulière, qui est en fait le rouage décisif.

La dynamique financière qui sous-tend la dynamique économique est complexe. Elle ressemble curieusement dans son fonctionnement et ses effets aux dynamiques financières qui affectent les pays qui profitent d’une rente massive, que ce soit le pétrole pour les pays du Golfe ou l’argent et l’or des Amériques pour l’Espagne du XVIème siècle.

Au Liban, la dynamique s’appuie au départ sur une donnée spécifique : la disponibilité d’un stock de capitaux financiers, considérable à l’échelle du pays, et détenu à l’étranger par des émigrés l. Pour attirer ces capitaux à se placer, sous forme financière, au Liban, plusieurs conditions ont dû et pu être réalisées : un niveau donné de normalisation sécuritaire et un niveau donné de rémunération nette du coût du risque. Sur ce second point, l’effondrement brusque et considérable, en deux temps, du cours de la Livre, alors que la banque centrale disposait de réserves nettes considérables, a permis de réaliser une plate-forme confortable de départ. Les «besoins» sociaux et les spécificités de la politique locale, avides de transferts, ont permis, par le biais de l’explosion de la dette publique, de prendre le relais. Les techniques de gestion monétaire ont dû et pu s’adapter aux différents cycles pour maintenir les niveaux de risque court suffisamment faibles par rapport aux rémunérations offertes.

Autour de ce noyau de rentabilité qu’a constitué la Livre libanaise et la dette publique, le système financier s’est adapté et a réussi à ajouter un rouage supplémentaire à la dynamique. Les surprofits réalisés ont permis de relever les niveaux des fonds propres et les banques ont pu drainer un volant supplémentaire de ressources financières qui a été utilisé pour soutenir la politique monétaire.

En parallèle, les multiplicateurs de crédit et le déficit aidant, la masse monétaire a connu une croissance phénoménale dont les modalités et les pratiques dominantes en matière de crédit ont pu transformer une large partie en revenus disponibles pour la consommation, ainsi qu’il a été décrit plus haut.

Le coût de ce mécanisme complexe a fait l’objet d’un débat. Approché de manière globale, et même sans tenir compte des coûts économiques évoqués plus hauts ni des coûts en risque, il est considérable.

Par l’effet de cette dynamique que nous avons tenté de décrire, et malgré ses besoins pressants en investissements et son accès privilégié à des capitaux importants, le Liban attend toujours ces investissements alors que les capitaux ont été détournés vers la consommation, que les conditions de rentabilité dans l’économie ont été détériorées et que les déséquilibres internes et externes se sont trouvés gravement accentués.

Que l’on regarde le maillon financier ou le maillon socio-économique, une même caractéristique se dégage, la destruction des facteurs : capitaux financiers ici, capital humain et productif là-bas. Par une allocation paradoxale des facteurs, des risques et des prix, et par des confusions diverses, le Liban aurait trouvé dans la consommation de ses facteurs un substitut facile à la production économique des biens et des services.

Cohérence ou incohérences, possibilités de choix

Ce n'est pas par fantaisie intellectuelle que les divers paradoxes qui commandent la pratique sociale dominante dans les domaines de l'économie au Liban ont été soulignés. Le but est de rechercher la logique qui commande la pratique et qui lui donne son sens, car sans la connaissance de cette logique, les mesures restent vaines et le débat artificiel. Il est trop facile de ramener les déficiences à des erreurs ou à des incohérences. Leur régularité et leur répétition devraient amplement suffire à prouver que, bien au contraire, elles dénotent une grande cohérence et elles relèvent d'une logique, quoique différente, dont il faut bien admettre d'abord la réalité pour essayer de la comprendre.

Les choix macro-économiques fondamentaux sont inter-temporels : l’endettement public et privé, l’équilibre épargne-consommation, la taxation des revenus du capital et l’exonération des revenus financiers en sont des manifestations évidentes. De manière plus profonde, les taux d’actualisation implicites à ces choix inter-temporels, et l’évaluation du risque économique global que reflètent les divers taux d’intérêt, expriment de manière synthétique les choix de société et commandent les comportements des agents. Ces considérations sont encore rarement évoquées dans le débat économique libanais, elles sont même parfois considérées comme tabous ou fantaisistes ou scolaires et irréalistes.

A leur place s’étalent des considérations sectorielles dont la caractéristique majeure est l’évidence, qu’elle soit invoquée pour conclure qu’il n’y a pas de choix alternatif possible, ou qu’elle soit surmontée pour meubler un discours en mal de prioritisation ; dans l’un et l’autre cas le contenu est pratiquement identique : liste de projets d’infrastructures d’une part et énumération de la trinité classique des secteurs agricole, industriel et des services, d’autre part, agrémentée de quelques fantaisies sans beaucoup de suite telles que l’informatique par les temps qui courent.

Par contre, ce qui apparaît plus spécifique, c’est les termes dans lesquels se posent généralement les choix de nature économique au Liban se placent volontiers sur le registre spatial. Le développement équilibré et les régions déshéritées sont des lieux communs obligés du discours. Or, à bien réfléchir, il y a là un paradoxe indéniable, la taille réduite du territoire et la concentration croissante de l’habitat et de l’activité sont telles qu’elles rendent pratiquement illusoire l’élaboration d’une approche d’économie régionale ou spatiale, dès lors que l’on dépasse l’inventaire des services de base et la comparaison de leurs niveaux respectifs, entre eux ou avec des niveaux standards. Le fait de se retrouver périodiquement en train de redécouvrir la prééminence de l’agglomération beyrouthine et du Liban Central et de s’étonner de la densité et de la concentration du peuplement et de l’activité revient à oublier que le territoire de l’état libanais n’a été défini qu’à partir de ces hypothèses et dans l’étendue approximative de leur zone de validité, il revient aussi, par ricochet, à oblitérer l’incapacité du régime beyrouthin-libanais, dès lors qu’il est établi, à dominer effectivement son territoire en l’intégrant.

Sous l’angle sectoriel comme sous l’angle spatial, c’est l’idée même de choix qui est exorcisée ; car choix ne signifie pas préférence sans signifier abandon. La dimension politique de l’économie devient, de ce fait, prédominante. Les aspects identitaires, confessionnels et plus généralement conservateurs reflètent la faiblesse du sentiment qu’a le pouvoir de sa légitimité. Car les indicateurs économiques sont à la fois des indicateurs de marché et des indicateurs de pouvoir.

Une spécificité dont l’intérêt est d’être générique

Toute analyse d’une situation particulière qui aboutit à exalter sa spécificité au détriment des règles générales doit être considérée comme suspecte. Or il peut sembler que la multiplicité des paradoxes que recèle l’économie libanaise justifie qu’on la regarde comme un cas à part. Nous pensons au contraire que l’intérêt de la “spécificité” libanaise est de montrer sous un jour particulier, il est vrai, mais éclatant certaines lois générales, en l’occurrence les modalités et les effets de la domination d’un système de rente sur une économie moderne.

La rente, phénomène économique

Le Liban est progressivement entré dans une économie où la domination revient à la rente. Mais la rente, étant par nature une relation parasitaire, ne constitue pas un mode de production ou un système économique. Elle correspond en réalité à un mode de pouvoir, elle est même probablement le plus ancien et le mieux enraciné des modes de pouvoir. On est en droit de parler d'un système de rente dès lors que le prélèvement satisfait à deux conditions: qu'il soit économiquement prédominant et qu'il soit politiquement et socialement toléré, voire admis, dans son principe, bien entendu, et non pas dans ses excès ou dans l'identité de ses bénéficiaires. Car la rente, dès lors qu'elle constitue un système, obéit à des règles, et c'est ce qui la différencie des prélèvements sauvages.

La rente se traduit nécessairement par l'élévation des coûts et la réduction de la production. Sa gestion tient au maintien de l'équilibre délicat entre deux considérations contradictoires. Elle doit d'une part répondre à un besoin de prélèvement croissant qui est vital aux titulaires du pouvoir pour maintenir l'image de leur richesse et pour assurer le minimum de redistribution aux différentes catégories de la population, le degré de leur loyalisme, toutes deux conditions nécessaires au maintien de leur légitimité. Mais elle doit aussi, d'autre part, se préoccuper de la permanence de l'assiette productive, base du prélèvement mais aussi, nécessairement, sa victime. Le système trouve par conséquent la sortie la plus facile à sa contradiction dans la permutation cyclique des catégories bénéficiaires ou dans les purges par lesquelles le noyau du pouvoir sacrifie certaines catégories secondaires de bénéficiaires, ce qui lui assure sa survie comme système. Il est remarquable aussi que les forces qui contestent le système de rente se présentent comme des déshérités ou se focalisent sur les thèmes de la légitimité. Dans ce cadre, les notions de public et de privé disparaissent car le pouvoir est étranger à la société. L’idée même d'économie perd son contenu pratique, que ce soit comme vertu personnelle ou familiale ou comme domaine de l'action publique. La place de la personne ou du terrain est tenue pour plus importante que leurs potentialités, leur statut pour plus important que leur fonction..

Mais il reste que l'épanouissement, et non plus la survie du système de rente se rattache à la disposition plus ou moins permanente ou, du moins, perçue comme telle, d'un complément d'assiette de prélèvement externe, qu'elle soit de nature pacifique (revenus pétroliers, émigration, fonction de refuge) ou militaire. Car cette assiette externe assure une marge de manœuvre précieuse, sans contrepartie politique ou sociale. Le problème est qu'une fois l'équilibre établi, ce poumon externe devient indispensable au maintien du fonctionnement de la société et sa perte provoque l'effondrement du système dans son entièreté.

La situation du Liban est à cet égard exemplaire. Nous avons déjà relevé que l’échange de biens et de services s’est vu substituer l’échange des facteurs de production. En contrepartie de l’externalisation des ressources internes, s’installe une internalisation permanente, ou du moins durable, d’une demande externe qui renverse les données de l’économie et place en porte à faux les acteurs qui ignorent cette règle paradoxale. Le flou qui entoure la notion de résident, que ce soit pour les hommes ou pour les capitaux, est, à cet égard, révélatrice. On assiste en somme à une inversion perverse de l’intérieur et de l’extérieur.

Les critères d’ouverture et de fermeture doivent être repensés. De cela il ressort que l’économie libanaise pourrait utilement être analysée en terme d’économie régionale et non d’économie nationale. L’économie nationale suppose en effet un minimum d’autonomie de son fonctionnement interne, la stabilité relative de ses facteurs de production et l’existence de mécanismes d’intégration intérieure et de défense vis-à-vis de l’extérieur, qu’ils soient politiques, monétaires ou culturels. Les débats sur la mondialisation partent d’ailleurs de l’observation de l’atténuation relative de ces critères nationaux. Le Liban est pris dans une forme tout à fait particulière de globalisation. Mais la contrepartie du caractère sub-national de l’économie libanaise est que l’amplitude des fluctuations économiques au niveau d’une région peut être autrement plus importante et leurs effets sociaux et politiques peuvent être autrement plus profonds.

La rente phénomène politique

L'histoire socio-économique récente du Liban peut être lue comme l'affrontement de deux dynamiques: d'une part une économie agricole qui s'est intégrée au marché international avec une certaine avance sur les régions environnantes et qui a connu un réel essor commercial industriel et intellectuel, et d'autre part une économie de rente qui a été successivement alimenté par l'émigration massive, puis par l'afflux de capitaux, suite aux déboires et aux soubresauts des pays environnants (Palestine, Egypte, Syrie), puis par les répercussions de la manne pétrolière. La guerre a affaibli la première dynamique alors qu'elle renforçait la deuxième. Depuis 1992, cette seconde dynamique s'est établie comme mode politique et économique dominant, mais elle n'est plus alimentée, sauf par la dette.

En attendant, la longue lutte de ces deux dynamiques s'est traduite par la destruction accélérée de secteurs économiques entiers et par l'éclatement des cadres sociaux traditionnels et l’entravement de l’émergence de cadres sociaux nouveaux. Que pouvait offrir la dynamique de rente en échange, sachant que la richesse qu'elle draine est au départ excessivement concentrée? Quelle forme de redistribution ou de réinsertion sociale pouvait-elle proposer et à travers quels canaux, pour éviter que le pays qui est, pour son grand malheur plus grand qu'un Monaco, ne se soulève contre la colonie de privilégiés qu'elle génère?

Un élément essentiel de la réponse est la revalorisation, réelle ou, à défaut, illusoire, du foncier. Un autre élément est ce que l'on appelle improprement "le gaspillage politique" dans les dépenses de l'Etat. La revalorisation du foncier a permis aux paysans et aux petits artisans propriétaires dans plusieurs régions du pays de disposer de l'accès au capital nécessaire pour réussir leur insertion, ou sinon celle de leurs enfants, dans le cadre de la nouvelle société, de s'installer comme maillon dans la grande chaîne de la consommation et de l'intermédiation. Les autres, à juste titre, se sentent déshérités, exclus, marginalisés. Ils sont de trop et ils devraient, à l'instar de tous ceux qui les ont précédés depuis plus d'un siècle, se résoudre aux bienfaits de l'émigration.

Le clientélisme, le communautarisme, la lutte acharnée pour l'ouverture des routes et les contraventions aux règles de l'urbanisme traduisent clairement la réponse à cette sollicitation. Ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté que de les considérer comme de vulgaires manifestations du sous-développement, accidentelles ou dysfonctionnelles.

Portées théoriques du cas libanais

Sur le plan théorique, le cas libanais pourrait permettre de jeter un éclairage nouveau sur certains thèmes de la pensée économique. Il pourrait, en particulier, aider à établir une correspondance mutuellement enrichissante entre les théories néo-classiques de la compétitivité et les théories classiques de la rente à travers la structure des prix et des coûts des facteurs.  On pourrait aussi y trouver une illustration intéressante de la multiplicité des rationalités économiques et de leur relation aux structures sociales et aux formes de choix qu’une forme donnée de pouvoir arrive à formuler et à trancher. Le cas libanais offre aussi un champ intéressant à l’étude des conditions d’élaboration des discours publics dans les sociétés dominés et de leur inscription formelle dans deux registres différents de signification ainsi que de leurs relations avec la réalité et de leur prise sur elle. De manière plus générale, le cas libanais peut être riche d’enseignements quant à l’homologie entre les structures et les comportements politiques et économiques.

Portée historique du cas libanais 

Le cas libanais a aussi une portée historique intéressante au niveau de la région du Mashrek dans son ensemble.

Les relations capitalistes ont commencé à pénétrer la région dans la première moitié du XIXème siècle et se sont étendues par la suite, mais de manière inégale. Leur développement minait progressivement les anciennes relations économiques et sociales traditionnelles. Malgré ses efforts tardifs mais sérieux pour s’adapter à ce nouvel état des choses, l’Empire Ottoman finit par disparaître, de manière d’ailleurs brutale et inattendue. Le vide politique ainsi créé fut rempli par les Mandats. Mais au niveau local, ce fut un ensemble hétéroclite de représentants des nouvelles et des anciennes élites qui occupa la scène et traita diversement avec le Mandat. Cela dura jusqu’au moment où un concours de circonstances extérieures aboutit à l’indépendance, les élites se trouvèrent hériter du pouvoir. Elles trouvèrent une société traditionnelle encore massive mais incapable de se développer et de se perpétuer parsemée d’îlots bourgeois modernes. Leur parcours historique ne les avait en rien préparés à formuler un projet politique général; aussi tentèrent-ellesd’accommoder leurs traditions locales avec ce qu’elles avaient retenu de leurs études occidentales.

Ces élites s’avérèrent vite incapables d’assumer la direction des Etats. Elles ne surent pas mettre en place les structures d’accueil et d’intégration nécessaires pour faire face à la poursuite de l’effritement des relations et des encadrements traditionnels, d’autant plus que le processus allait en s’aggravant du fait de l’explosion démographique, de l’amplification des migrations rurales et de l’accélération de la croissance urbaine. Les tentatives de modernisation n’ont fait qu’accélérer le processus et accroître les difficultés. La plupart des partis politiques des années 50, 60 et 70 étaient issus de ce processus par lequel de nouvelles élites d’origine rurale récente essayaient de mobiliser, sous des slogans divers, les nouvelles couches urbanisées.

C’est face à ce dilemme que le boom pétrolier a constitué un accident historique. Il a eu pour effet d’amplifier de façon dramatique les circuits faciles de redistribution de revenus indépendants des mécanismes de la production, des prélèvements fiscaux, des prestations sociales et du développement économique. Ces nouveaux circuits se sont progressivement substitués aux circuits classiques et les ont dominés, stabilisant ainsi les structures socio-politiques en place. On a même pu observer une collusion objective entre les tenants des circuits de rente et les restes de la société traditionnelle.

Cette substitution était plus ou moins facile suivant les pays et les périodes. Elle a nécessité en complément des mécanismes complexes d’exclusion, de pays entiers ou de régions ou encore de catégories de la population, elle a appelé des déplacements massifs de population, entre les pays, mais aussi en provenance de l’extérieur. Bref, elle a abouti à une reconfiguration complète, non seulement des économies, mai aussi des sociétés et des Etats.

Dans ce tableau général, le cas libanais se distingue par quelques nuances importantes.

La substitution rentière était plus facile et plus attirante et cela pour plusieurs raisons : l’émigration avait déjà pavé la voie aux circuits rentiers, la taille plus réduite du pays permettait de mieux accompagner le rythme de transition des populations en suscitant moins de tensions, l’extension initiale relative du noyau capitaliste était plus importante, plus ancienne et mieux admise, les élites modernes étaient comparativement plus puissantes et mieux structurées. Mais ces atouts avaient aussi leur revers, l’émergence d’un pouvoir fort était plus difficile et la résistance de la société civile plus importante. Entre la réforme des structures de l’Etat et la guerre civile, c’est la seconde qui a prévalu. Mais le point le plus intéressant est que le Liban, avant les autres formations sociales, a épuisé ses franges normales, c’est à dire les catégories ou les régions exclues du réseau de redistribution rentière, donc ses besoins de prélèvements rentiers se sont trouvés fortement accrus, alors qu’il ne disposait pas, ou ne disposait plus de capacités équivalentes de prélèvement externes. Un phénomène d’involution a ainsi pris place : l’extériorisation d’une partie croissante de sa société, à travers l’émigration systématique de sa population à laquelle il ne pouvait assurer, dans le système dominé par la rente, les conditions de vie acceptable pour elle, et en contrepartie, l’intériorisation de la demande externe générée par l’attraction des capitaux cumulés par les vagues d’émigration antérieures.

De façon plus générale, il serait intéressant, afin d’illustrer le phénomène à partir de ses conséquences globales, de procéder à la collecte des données qui permettraient d’établir une comparaison utile. Considérons d’une part les pays arabes du Mashrek, dans leur ensemble en 1950 puis en 2000 ; et considérons d’autre part un groupe de pays dont les caractéristiques économiques étaient comparables, en 1950, à celle du Mashrek. Essayons d’autre part d’apprécier ce que serait le niveau de revenu dans le Mashrek s’il n’y avait pas d’exportations pétrolières, en déduisant des niveaux actuels les revenus provenant de ces exportations et ceux induits dans le cycle économique par ces revenus et en réallouant les facteurs, capital et travail, actuellement impliqués dans ces activités, sur le reste de l’économie, avec des productivités égales à la moyenne des activités restantes. Pour être équitable, il faudrait procéder à la correction inverse qui consiste à réincorporer à la production et au revenu le produit des facteurs qui ont été alloués à la confrontation avec Israël, car le destin de la région durant ce quart de siècle a été commandé par ces deux phénomènes extraordinaires que sont le pétrole et Israël. Comparons ensuite le niveau de production ou de revenu obtenu en 2000, pour ce Mashrek, sans pétrole et sans Israël, avec ceux des pays qui lui étaient équivalents en 1950. Il semble possible d’affirmer que cette comparaison ne manquerait pas de faire apparaître qu’un fossé s’est creusé au détriment du Mashrek. Ce fossé permet de mesurer d’une manière globale l’effet destructeur sur la structure socio-économique du développement et de la domination des circuits de rente.

Un bout au tunnel, une sortie de la spirale… ?

Interrogations sur la crise

Malgré tous les mécanismes d’occultation, la gravité de la situation fait de plus en plus craindre une crise économique sérieuse. Face à cette crainte, les attitudes sont diverses.

Certains, nombreux, restent convaincus qu’il s’agit d’une crise conjoncturelle et qu’une gestion intelligente du temps et des échéances permettra de la dépasser, voire suffira pour voir arriver un accident salvateur (que ce soit la paix régionale ou des revenus inespérés de la privatisation) et dispensera ainsi de gérer des réformes qui sont à la fois difficiles et, en définitive, peu utiles à leurs yeux.

D’autres, moins naïfs sans doute, estiment la crise inéluctable mais s’interrogent sur sa forme et sont surtout attentifs au délai qui les en sépare. Ils gèrent leurs risques et leurs engagements en conséquence. Leurs intérêts directs étant préservés, ils espèrent faire durer l’attente autant que possible, et chaque jour qui passe est un jour gagné. Sans y être opposés de façon absolue, les actions de réforme les effraient car, si elles échouent, elles auront écourté une situation somme toute confortable en précipitant sa fin, et si elles réussissent, elles risquent de se traduire par un changement qui ne serait pas nécessairement à leur avantage.

Il n’est pas facile de croire à une réforme et de prétendre éviter la crise. On peut d’ailleurs reprendre ce que Michel Camdessus a déclaré après douze ans à la tête du FMI: “J’avais l’illusion que je pouvais être architecte ; or j’ai été seulement pompier.... Le monde sait très peu se réformer sans crise et, quand il y a crise, il se réforme très peu” (le Monde, 21 juin 2000)

Choc ou mort douce ?

Il se peut d’ailleurs qu’il n’y ait pas vraiment lieu d’éviter la crise, tout simplement parce qu’on y serait déjà. A la différence qu’au lieu d’un choc, elle aurait pris une forme lente. Or qu’est-ce qu’une crise économique sinon une correction involontaire de certains déséquilibres.

On observe à cet égard que le mode dominant agit massivement sur les facteurs de production, capital humain, productif et financier, qu’il fait de plus en plus largement appel à une population immigrée dont le comportement économique reste encore indépendant de ses mécanismes. On observe aussi, en contrepartie qu’il induit de façon systématique l’émigration d’une large proportion de sa population « intégrée » ou en « cours d’intégration ». Des transferts de capital découlant de variations brutales du cours de change permettraient de renflouer les finances publiques. La correction prendrait ainsi une forme « sociale » plutôt qu’“économique”: elle aboutirait, en préservant les structures économiques, à accepter une transformation de la société. Elle consisterait à laisser se substituer, dans une proportion significative, à une population dont les exigences dépassent les niveaux de productivité autorisés par ce système, une population doles exigences, moindres, seraient conformes à ses possibilités.

Le sauvetage par anticipation reste-il possible? La volonté en est-elle partagée?

Cela n’écarte pas évidemment le choix de rupture et de réforme.

Le choix de rupture se caractérise par la correction de l’allocation des facteurs de production. Il passe par l’étranglement progressif des divers canaux parasites dont la perpétuation dégage une structure cohérente mais déformée des coûts, des prix et des risques qui commande et supporte, aux yeux des agents économiques, une allocation actuelle des facteurs et des comportements économiques qui aboutissent ensemble, en finalité, à détruire ou à gaspiller les facteurs fondamentaux de l’économie nationale.

Ce choix dont le titre pourrait être la correction des coûts et des risques n’est pas simple.

Chaque action de réduction de coûts signifie l’étranglement d’un ou de plusieurs canaux parasites dont des catégories plus ou moins identifiées, plus ou moins organisées et plus ou moins larges profitent actuellement. L’adoption de ce choix n’est justifiable et soutenable, aux yeux des responsables et de la population ensemble, que si, face au tort qui serait ressenti par une catégorie particulière, l’avantage collectif, plus important, mais quelquefois plus lointain, quelquefois moins concentré, quelquefois moins identifié, peut être rendu compréhensible et crédible et peut être transformé en force de pression économique et politique.

La gestion du rythme et le choix du cheminement de la correction doivent aussi, une fois la crédibilité de la démarche établie, faire l’objet d’une attention et d’une concertation permanentes pour éviter les tensions et les déséquilibres financiers, économiques et sociaux.

Conditions objectives: actions et rôle de l’Etat

Si le choix de rupture venait à être considéré positivement, il conduirait de suite à poser la question du rôle de l’Etat. Certains développent la thèse que le mode économique libanais est libéral et qu’il correspond aux thèses modernes sur l’ « état minimal » alors que le choix de rupture est foncièrement interventionniste, ce qui l’oppose aussi bien aux tendances des sociétés modernes à l’ère de la globalisation et au génie particulier de la société libanaise. Ils oublient trop facilement le rôle absolument prédominant de l’état libanais dans l’économie, son intervention massive directe et indirecte et la dépendance croissante de l’ensemble des secteurs économiques et financiers vis à vis de lui.

En réalité les choses sont plus complexes.

On entend quelquefois des propositions de développement d’activités ponctuelles dans tel ou tel secteur. Mais chaque fois qu’une idée est lancée, on doit se demander pourquoi elle n’a pas déjà été appliquée et relever les blocages généraux ou particuliers qui ont joué pour l’empêcher. A défaut, la multitude des bonnes idées ne constitue pas une politique , ni même un diagnostic; mais au plus une liste de projets ou de slogans.

On entend plus souvent des voix réclamant à l’état de définir un plan de développement, par opposition à une politique économique ou financière qu’elles jugent insuffisantes. Il convient de rappeler aux nostalgiques inavoués de l’Etat entrepreneur ou aux professionnels de l’Etat-alibi que l’Etat n’a pas pour mission de se substituer à l’économie, il n’en a d’ailleurs pas les moyens. Il lui revient essentiellement, à part d’assurer la justice et la sécurité, de veiller au fonctionnement cohérent et économiquement efficace des fonctions générales de l’économie (monnaie, travail, éducation, santé, environnement, transport, aménagement du territoire,...), et enfin de mettre en place et d’assurer aux catégories sociales les prestations jugées nécessaires par la collectivité pour manifester sa solidarité collective.

Axes de la transition

La phase de transition a pour objectif d’amener à une réallocation des ressources et à une évolution des comportements économiques par l’effet de corrections diverses.

Plusieurs étapes doivent être distingués:

La première étape doit d’abord viser à désamorcer les risques de crise imminente, à restituer à l’Etat une marge de manoeuvre financière minimale et à gagner l’épreuve de la crédibilité de la démarche de réforme auprès des milieux économiques locaux et internationaux et auprès de la population. Ses volets sont financiers, administratifs et fiscaux. La marge temporelle sur laquelle elle pourra s’étendre sera d’autant plus réduite et son niveau de risque sera d’autant plus élevé que son démarrage sera retardé ou que sa teneur sera moins explicite.

La deuxième phase consiste en une ré-ingénierie financière inverse à mener en parallèle dans les domaines des finances publiques et des finances privées. Elle vise à étrangler progressivement les flux parasites pour en neutraliser les effets déformants, en veillant à ne pas provoquer de rupture brutale au niveau de la revalorisation/dévalorisation des actifs physiques et financiers et des exigibles. Par l’effet de la réforme des pratiques de crédit, la part du revenu national allouée à la consommation devrait être progressivement réduite pour favoriser l’épargne et l’investissement.

La troisième phase consiste à accélérer le rattrapage des coûts par les progrès de la productivité dans les divers sous-marchés, en particulier ceux qui ont le plus d’impact sur l’équilibre des comptes extérieurs, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Il est en effet illusoire de s’attendre à des réallocations de facteurs et à des sauts de productivité instantanés. Les phénomènes de résistance, de rigidité et d ‘inadaptation ne peuvent aucunement être négligés. D’autre part la gravité et l’étendue des distorsions font que les réallocations risquent d’affecter et de déstabiliser de larges catégories d’actifs et de capitaux et il ne peut être question de les négliger. Le niveau auquel l’équilibre pourra se faire entre la baisse réelle des coûts et la hausse de la productivité ainsi que le délai nécessaire pour l’atteindre deviennent ainsi des critères sensibles.

Recherche de développements latéraux sur le moyen terme

Le déplacement d’un point d’équilibre à un autre peut suivre plusieurs chemins, lequel est le moins coûteux ou le moins risqué, telle sera la question. Chacune des phases de transition correspond à un déséquilibre relatif. Par conséquent, il devient très important de rechercher et de favoriser les développements latéraux susceptibles de fournir des axes d’emploi et d’investissement dans des délais plus courts du fait que les rigidités y sont moindres que dans les activités existantes. Ces développements latéraux sont essentiellement liés à la taille de marché et aux relations économiques extérieures.

Les marchés accessibles à la production libanaise sont devenus ou bien exotiques ou bien protégés (comme le marché intérieur). Des ressources, humaines ou en capital, présentement allouées à tel ou tel type d ‘activité, se trouveront en excès par rapport aux marchés qui resteront disponibles sans nécessiter d’internalisation financière de la demande externe. Pour que ces ressources ne se trouvent pas sans débouché en attendant un reclassement qui peut s’avérer relativement long, et ne soient ainsi menacés de sous-emploi, il convient de privilégier les formules d’élargissement de marché qui peuvent découler de la mise en place d’accords de collaboration économique. Ces accords sont envisageables avec l’Union Européenne mais aussi et surtout au niveau régional.

Conditions subjectives

Le choix de la politique de rupture et de réforme ne peut pas être posé en termes normatifs ou éthiques, car entre deux solutions accessibles, c'est naturellement la plus facile qui sera retenue. Or la dynamique des rentes et des flux a réellement fonctionné et pendant longtemps. Le problème tient tout simplement à ce qu'elle ne fonctionne plus depuis un bon moment et que certains se sont trop longtemps acharnés à croire, ou à faire croire, qu'elle marchait encore.

La limite du phénomène est claire: il faut pour l’éviter que le Liban soit capable de capter sur l’extérieur, en permanence, un excédent de demande et de capitaux, il faut aussi qu’il puisse maintenir le stoccroissant des capitaux captés précédemment, il faut aussi qu’il ait les moyens d'en payer le coût. Tout cela doit rester possible à partir d'une base productive qui souffre à la fois de distorsions dues à l'excès du pouvoir de consommation généré et de l’accroissement de ses propres coûts de fonctionnement ne serait-ce qu’à cause du service de cette demande empruntée.

La situation économique du Liban est bloquée et les politiques appliquées jusqu'à ce jour, si elles ont été capables de retarder la crise ouverte, n'ont pu le faire qu'en aggravant son tant par les coûts encourus que par l'accroissement de l'inertie du système.

Faut-il pour autant attendre la crise pour s'atteler ensuite à la recherche des solutions, en ayant la consolation morale, mais cynique, de l'avoir prévue et annoncée? Ou bien faut-il tenter le pari difficile, et somme toute ingrat, de la prévenir, en prenant le risque, en cas d'échec, de se trouver en assumer la responsabilité, et en cas de succès, de ne pas s'en voir reconnaître le mérite?

Au delà des multiples actions sectorielles, administratives et techniques nécessaires, c'est d'une approche politique qu'il s'agit. Car sans elle aucun changement ne peut être conduit à son terme. La cohérence interne du système en place donne au terme de réforme politique son sens plein, car ce qui apparaît comme des dysfonctionnements ponctuels est en réalité partie intégrante et fonctionnelle d'un tout.

Il est nécessaire de réhabiliter le politique au Liban et de développer la pratique démocratique. A défaut, le pays aura une fois de plus démontré que seule une action extérieure peut y faire évoluer les choses; un Taëf économique viendrait-il en écho au Taëf politique d’il y a dix ans ? Avec quels chefs d’orchestre et avec quels résultats?