LA LAICITE EN ALGERIE / UNE IDEE PERENNE
La lacit en Algrie est la fois une ide
ancienne et neuve. Plongeant ses racines dans une pratique sociale ancestrale,
la marge de lĠEtat, cette ide, aujourd'hui synonyme de modernit, fut
chahute par le colonialisme.
Pratiquant une scularisation lĠombre du
religieux, lĠEtat national, construit la jonction du socialisme, de
lĠarabisme et de lĠislam, a assum partiellement cette ide. LĠintroduction du
multipartisme dans les annes 90 verra cette philosophie faire une entre
fracassante dans le dbat politique. Les espoirs et les attaques soulevs par
la lacit ont mis en relief le ct passionnel de cette ide controverse,
indiquant par ricochet la place prise sur la scne publique par deux questions
: quel projet de socit mettre en place et, subsquemment, quelle est la
nature des institutions se rapportant cette perspective ? Plus de quarante
ans aprs l'indpendance, l'pilogue n'est pas trouv.
Anciennement, la socit traditionnelle algrienne vivait
dans un esprit de scularisation, dĠo mergeait une pratique sociale aux
activits profane et sacre distinctes. Les pouvoirs temporel et spirituel sont
spars, avec la djemaa, dĠun ct, y compris dans les zones non berbrophones,
et la mosque, reprsentant lĠautre versant, sous lĠautorit maraboutique.
Quand bien mme les grands vnements, notamment les soulvements contre
lĠoccupation, se faisaient au nom de la religion, ce phnomne est davantage en
corrlation avec lĠidologie de mobilisation. Dans le quotidien de la socit
rurale, dominante lĠpoque, les affaires publiques se traitaient en partie en
dehors du religieux. Il sĠen est mme trouv des rgions, comme la Kabylie,
pour se dtourner des normes religieuses en matire dĠhritage.(1) On peut dire
que la socit maghrbine, sunnite de rite malkite (2), tait ambivalente,
la fois profondment imprgne de religiosit et sĠorganisant de manire
scularise. Le syncrtisme musulman, mlange de dogme et de paganisme, tait
et demeure vivace. LĠemprise de lĠislam nĠtait pas totalement hgmonique ni
en matire de croyances populaires ni dans la conduite des affaires publiques.
La colonisation a dstructur lĠordre ancien. Un monde
sĠen est all et remplac par un autre avec un bouleversement sans prcdent.
LĠaffaiblissement des zaouas qui sĠen est suivi nĠa pas empch celles-ci de
maintenir leur rle dans la propagation de lĠislam populaire et mystique. CĠest
sans doute lĠislam, dans cet entre-deux marqu par une immense mutation, qui
restera malgr tout le marqueur identitaire le plus fort. LĠmergence de
lĠanti-clricalisme de la IIIme Rpublique franaise (3) reste
incomprhensible du fait de son origine exogne et de sa nouveaut en tant que
concept thorique et pratique institutionnelle chez les autochtones. La loi de
1905 qui organise la sparation du culte et de lĠEtat en France nĠest pas
applique en direction des indignes. Son application suppose lĠabandon du
statut personnel et donc lĠaccs la citoyennet franaise. Or le
colonialisme, bas sur lĠethnicisation selon Hannah Arendt, verrouillait le
systme par cette diffrenciation essentielle. Cependant, la volont de
lĠadministration coloniale dĠorganiser le culte musulman en structure
officielle (variante dĠun clerg) introduira le germe de la rationalit.
La Rpublique : une force brime
LĠirruption du nationalisme moderne dans les annes 20 et
son dveloppement la dcennie suivante vont placer les acteurs de cette priode
devant un dilemme face cette trange altrit. On peut distinguer trois
courants dans ce patriotisme en formation : le radical, n dans lĠmigration
sous la bannire du P.C.F. avant de sĠen affranchir rapidement, le modr,
imprgn de kmalisme, et le religieux, qui visait la rforme des institutions
et de lĠislam (4). Le parti communiste algrien occupe une place singulire
dans cette galaxie.
Le nationalisme radical qui va faonner le Mouvement
national sĠadresse lĠensemble algrien, pris dans sa globalit comme une
communaut indivisible. Ses mots dĠordre rencontrent un cho populaire et
fervent. Les principaux dirigeants de cette mouvance sont fascins par la
rvolution franaise. Le courant modr, qui sĠadresse davantage la nouvelle
lite forme par lĠcole franaise, rve dĠune rvolution la turque. Une
association Ç Les jeunes Algriens È est fonde. Si les deux leaders
charismatiques de ces deux tendances, Messali Hadj et Ferhat Abbas, invoquent
la Grande rvolution pour mieux pourfendre le colonialisme et assimiler un
certain nombre dĠides - socialisme, libralisme, dmocratie, sparation de
lĠEglise et de lĠEtat - ils nĠarrivent pas invoquer la lacit comme modle.
Ni non plus un Etat thocratique comme rfrence. Le poids du religieux
cimentant le communautarisme musulman - socit domine et agresse - nĠest pas
tranger cette dmarche. Pour Benjamin Stora, Ç La Grande rvolution dresse
un passage entre la fascination dĠun nouveau monde rvl par la culture
franaise, et la nostalgie du milieu dĠorigine, la prservation dĠune
personnalit culturelle ancestrale È(5). En profondeur, lĠide de modernit
pntre les esprits et fait son chemin dans la socit.
Paralllement cette mouvance globalement influence par
les Lumires, mme si les visions et les dmarches politiques restrent
longtemps divergentes, sĠest cre lĠassociation des Ulmas (les docteurs de la
Loi) en 1931. Son parcours atypique ajoute de la complexit pour saisir cette
priode tourmente de lĠhistoire algrienne. Cette association musulmane
militait en faveur de la sauvegarde de la personnalit algrienne Ç sous la
tutelle de la France È. (6) Influenc par Ç lĠIslah È du Machreq, sous la
houlette des rformistes Djamal Eddine El Afghani, Mohamed Abdou et Rachid
Ridha,(7) le leader des Ulmas algriens, Abdelhamid Ben Badis, sans doute pour
mieux chapper au contrle administratif colonial, rclamait la sparation de
la religion (musulmane) et de lĠEtat. La part tactique dans cette posture
laque est nette avec, en plus, la base, une ide centrale : lĠaccs la
modernit afin de rattraper lĠOccident. Leurs medersas taient mixtes, et les
femmes musulmanes de cette cole de pense ne portaient pas le hidjab. Malgr
ce dessein, la progniture de ce segment social frquentait souvent lĠcole
franaise. Les Ulmas forgeaient une espce de conservatisme social, litiste
et ambigu, surtout dans son rapport lĠAdministration. En dpit de leur
approche modre et de leurs multiples contradictions, les Ulmas manipulent
davantage la politique de lacit quĠils nĠont rellement adopt sa
philosophie.
Quant au Parti communiste, la formation la plus mixte
dĠentre toutes mais domine par lĠlment europen, il prconise la lacit. Ce
nĠest pas pour autant son thme favori.
Dcrivant la situation dĠensemble de lĠanti-colonialisme,
le politologue Omar Carlier trouve des mots judicieux : Ç LĠislah ne connat
que des croyants, le P.C. que des camarades. Mais lĠun met lĠaccent sur la
vraie foi, et le second sur le rle stratgique de la classe ouvrire. Le PPA
lui ne veut reconnatre que des frres. Le mot citoyen nĠest pas accessible au
grand nombreÉ È (8). Le dveloppement du nationalisme moderne durant presque
trois dcennies (1926-1954) va produire une idologie jacobine qui est le
miroir invers de lĠidologie coloniale. Dans cet entrelacs o se mlent
dmocratie, socialisme, arabisme et islam, lĠoption est lĠamalgame sur une
base sociale interclassiste. La faillite des idaux rpublicains, qui sĠexprime
notamment par les discriminations juridique et politique entre colons et
indignes, nĠa pas permis aux jeunes patriotes algriens forms lĠcole de la
IIIme Rpublique de revendiquer explicitement la lacit. En perspective,
lĠide de la future nationalit algrienne se confondait avec la communaut
musulmane. Une tentative de mettre de lĠordre est venue de jeunes lycens de
Ben-Aknoun, tous originaires de Kabylie et en contact avec Bena Ouali, membre
du Bureau politique du parti indpendantiste le P.P.A-M.T.L.D. Ces jeunes ont
produit un texte sous le pseudonyme de Idir El Watani, intitul Ç LĠAlgrie
vivra È (9) dans lequel ils dfinissent la nationalit algrienne en rapport
avec la citoyennet. LĠopuscule est labor dans un langage marxisant et
empruntait des concepts la dclaration dĠindpendance des Etats-Unis et de la
Rvolution franaise. Cette tendance appele berbriste, connue pour son
radicalisme anticolonialiste, fut expulse du parti, lĠanne 1949. CĠest la
premire tentative ouvertement laque dans le patchwork idologique du
Mouvement national. Ils sont stigmatiss du nom de Ç berbro-matrialistes È.
LĠinsurrection du 1er novembre 1954 nĠa pas drog la
rgle. La contradiction principale est quasiment manichenne : colons
exploiteurs, dĠune part, et autochtones exploits, dĠautre part. Dichotomie qui
met lĠcart des questionnements importants. Ce nĠest quĠen aot 1956, lors du
1er Congrs du F.L.N., dans la valle de la Soummam, quĠest bauche une
clarification sur le futur Etat national.
Il est explicitement dit quĠ Çil ne sĠagit pas de restaurer
une monarchie ou une thocratie dsormais rvolues. LĠEtat sera dmocratique et
social È. Le contenu progressiste de cette proclamation ne laissait aucun doute
sur lĠorientation choisie. La combinaison des acteurs, du contenu et de la
priode ouvrait la voie cette optique laque. Paradoxalement, le mot lacit
nĠest pas prsent en tant que tel. Pourtant, ce congrs est prsent par ses
adversaires comme le tombeau de lĠarabo-islamisme du fait mme de sa lacit.
(10)
QuĠen est-il rellement ?
Il est indniable quĠ cette poque les principaux acteurs
du Mouvement national sont tous imbibs de culture moderne, voire marxisante.
Leurs rfrents sont puiss dans lĠuniversalit des luttes sociales et/ou des
mancipations nationales. Ils veulent prendre les bons cts des Lumires. La
charte de la Soummam, rdige exclusivement en franais, porte une trace
indlbile de cette influence. Socialiss dans des milieux diffrents, les deux
principaux acteurs de cet attelage, Abane Ramdane (Kabylie) et Ben MĠhidi Larbi
(Nord-Constantinois) (11), vont faire aboutir les travaux de ce congrs par un
texte doctrinaire retentissant et dĠune porte stratgique considrable sur les
plans idologique, politique et diplomatique. Le premier a fait lĠcole de la
IIIme Rpublique ; lĠautre a accompli une partie de sa scolarit dans une
medersa arabe (cole coranique).
Les disparitions prmatures des deux personnalits
dominantes de ces premires assises vont mettre en avant dĠautres
proccupations davantage centres sur lĠexercice du pouvoir.
La construction de lĠEtat gallican
Se situant dans le camp du progrs avec des accents
anti-colonialistes et anti-imprialistes, lĠAlgrie continuait pourtant faire
dans la confusion idologique aprs l'indpendance. Malgr lĠorientation Ç
matrialiste È dnonce par le leader des Ulmas, Bachir El-Ibrahimi, et la
conscration formelle de la libert de conscience, lĠarticle 2 de la premire
constitution algrienne stipulait : Ç lĠIslam est religion dĠEtat È (12). Mieux
encore, la seule association autorise en dehors du parti unique, le FLN, tait
Ç El Qiyam È, Ç Les Valeurs È, dĠobdience islamiste. L aussi, le paradoxe est
son comble. Le socialisme spcifique, nonc par les textes et les slogans,
ne permettait pas dĠavancer sur le terrain du statut personnel. Le premier chef
de lĠEtat, Ahmed Ben Bella (1962-1965), associait sciemment socialisme,
arabisme et islam.
LĠavnement de Boumediene (1965-1978) connatra les mmes
contradictions, sans les rsoudre. Le rapprochement politique avec lĠex-
association des Ulmas et la dissolution de lĠassociation Ç Les Valeurs È,
lĠanne 1969, maintient cette ambigut dĠautant plus fortement que le
socialisme est reconduit de Çmanire irrversible È. Durant ce long rgne, la
question du statut de la femme est reste en suspens, alors que nombre
dĠactions sont rellement caractre progressiste, notamment la gnralisation
de lĠenseignement. Ce phnomne projetait pour la premire fois un nombre
important de femmes dans plusieurs secteurs dĠactivits.
CĠest le triomphe du dvoilement de la femme,
observable massivement dans les villes.
La rappropriation de lĠidentit nationale base sur la
diffusion multiple de la langue arabe classique et la raffirmation de la place
de lĠislam comme lment constitutif primordial de la personnalit algrienne
vont conduire des gestes symboliques aux consquences alors insouponnes
telles que la substitution du week-end dit universel (samedi et dimanche) par
le week-end dit islamique (jeudi et vendredi). Par ailleurs, lĠarabisation de
lĠenseignement est fortement politise (13). Idologise, cette problmatique,
dont le contenu et lĠencadrement ne sont pas de qualit, produira dans le futur
dĠnormes distorsions politique, culturelle et psychologique. Incontestablement,
le lit de lĠintgrisme islamique rsidait en partie dans ce projet. A ct de
lĠenseignement, cĠest la justice, autre secteur idologique, qui est livr aux
islamo-conservateurs. La revue juridique officielle Ç El- Asala È exprime leur point
de vue sans dtour.
Dix ans aprs le dbut de lĠacclration de lĠarabisation
(1968), lance par le fils de Cheikh El-Ibrahimi, en lĠoccurrence le Docteur
Ahmed-Taleb, on assistait aux premires mais timides apparitions du hidjab dans
les universits.
Divis en deux priodes - monopartisme (1979-1989) et
multipartisme (1989-1992) - le rgne de Chadli Bendjedid se distingue par un
net lan vers la conservation. La jonction entre les conservateurs du parti
unique (majoritairement enseignants de langue arabe) et les milieux islamistes
institutionnels (justice et mosques, etc.É) se rencontrent pour donner
naissance la catgorie des barbflnes. A la tlvision algrienne,
lĠEgyptien Ghazali, form El Azhar et proche des frres musulmans, dlivrait malgr
tout des prches qui se voulaient conciliants tous les vendredis. Il nĠarrivait
pas, cependant, franchir le pas pour une interprtation librale, encore
moins susciter des vocations favorables la contextualisation. Certaines de
ses prises de position sont dĠune stricte orthodoxie. (14) La compromission se
fait ciel ouvert, lĠanne 1984, lorsque lĠA.P.N. (Assemble populaire
nationale) du parti unique, prside par Abdelaaziz Belkhadem, a vot
lĠunanimit le code de la famille dĠinspiration islamiste.
LĠinstruction islamique prodigue lĠcole fondamentale
diffuse, entre autres, une version simpliste de lĠislam et glorifie la priode
mdinoise, considre comme la puret par excellence de lĠhistoire musulmane.
Le sectarisme et lĠincitation la haine (impies, athes, apostats lacs,
communistes, juifs, chrtiens, francs-maons, femmes, etc.) sont relayes dans
les quartiers populaires et mosques par des imams qui commencent chapper
peu peu la mainmise de lĠEtat.
La conception gallicaniste ou de contrle du culte par la
fonctionnarisation du personnel religieux est largement dborde. LĠarrive
massive dĠarabisants sur les champs politique et conomique va avoir raison de
lĠquilibre fragile entretenu depuis lĠindpendance jusquĠau dbut des annes
80. Cette priode qualifie par Henri Sanson de Ç lacit islamique algrienne
È (15) venait dĠatteindre son terme. La dcennie suivante est marque par une
fracture bante aux plans spirituel, ducatif et culturel sur fond de rupture
gnrationnelle. Pierre Vermeren le remarque fort propos au Maroc, constat se
rapprochant de la situation algrienne : Ç LĠincomprhension est grande lorsque
ses jeunes arrivant au lyce et lĠuniversit et se retrouvent confronts
des professeurs de lĠancienne cole. Au point que, dans les annes 1990, ce
sont les lves qui font rgner leur ordre moral dans les classes, dniant
lĠenseignant toute libert de ton ou de critique vis--vis de la norme
islamique. La majorit silencieuse nĠa dĠautre choix que de sĠincliner. Le
terreau de cette ducation a dtruit les germes de lĠindividualisme libral des
annes 1970, se transformant en couveuse de la vague islamiste È. (16) LĠautre
recoupement se situe dans une meilleure connaissance de lĠhistoire de lĠislam que
de lĠhistoire nationale. (17)
Le grossier travestissement de l'expansion musulmane en
Afrique du Nord particulirement, qui relve de l'immaturit au minimum,
exprime, sa manire, cet autre hiatus.
Juste avant lĠirruption du multipartisme (constitution de
fvrier 1989), la rvision constitutionnelle dĠavant, opre le 03 novembre
1988, rompait les liens formels avec la rfrence au socialisme. Tout se
passait jusque-l comme si Ç pour acqurir droit de cit dans les pays
musulmans, le socialisme a besoin dĠune lgitimation en termes islamiques È. Ce
type de dmarche trouve pleine illustration dans la Charte nationale
algrienne, adopte le 27 juin 1976. (18)
A la veille du multipartisme, soit en lĠespace dĠun quart
de sicle, lĠon a assist en Algrie un double phnomne, aussi massif que
contradictoire, le dvoilement puis le revoilement de la femme algrienne.
Cette situation dnote jusquĠ la caricature les errements et les
contradictions du pouvoir algrien. Son personnel politique a manqu dĠaudace,
prisonnier quĠil tait de la formation et de lĠorientation de ses trois chefs,
successivement Ben Bella, Boumediene et Bendjedid. (19). LĠidologie
arabo-musulmane, issue de lĠassociation des Ulmas, organisation prconisant
lĠintgration, a submerg lĠEtat national souverain, port sur ses fonts
baptismaux par le mouvement indpendantiste radical, dĠorigine et de pratique
laques (20). La perspicacit et le courage de Bourguiba en Tunisie, instituant
un code du statut personnel le 13 aot 1956 qui supprime la polygamie et
favorise lĠmancipation de la femme, nĠadviendra pas en Algrie.
Un premier constat sĠimpose : arabisme sculier et
islamisme forment les deux faces dĠune mme mdaille et refusent conjointement
la dmocratie.
Nous risquerons une deuxime apprciation en soutenant que
lĠAlgrie - le Liban probablement aussi - est le pays le plus apte conqurir
la modernit parmi les Etats de la Ligue arabe. Cette notion de modernit, qui
se conjugue avec lĠautonomie individuelle si indispensable lĠaccomplissement
dmocratique et laque, a manqu de russite politique et historique au
lendemain de lĠindpendance avec la victoire du groupe de Tlemcen appuy par
lĠarme des frontires. (21)
Rislamisation et rsistance laque
Galvaniss par les inflchissements du pouvoir et le
triomphe de la Ç rvolution È iranienne alors que sĠouvre le front afghan, les
islamistes veulent tout le pouvoir. Le souffle de libert qui a emport le mur
de Berlin ne se produira pas en Algrie. En moins dĠun sicle, les perspectives
se sont renverses. LĠon est pass de la modernisation de lĠislam (La Nahda en
Orient et les Ulmas en Algrie) lĠislamisation de la modernit chez les
salafistes.
Sur le plan lectoral, les rsultats ont cr un choc
terrible. Les premires chances pluralistes - municipales de juin 90 et
lgislatives de juin 91 - ont donn le F.I.S largement vainqueur. Ce parti
islamo intgriste projetait dĠinstaurer un rgime totalitaire pire que
lĠautoritarisme prcdent. Les prmices taient dj annonces. Au nom de la
dnonciation de lĠinjustice et de la corruption, les intgristes imposent leur
magistre moral. Les comportements laques sont viss ostensiblement. Beaucoup
dĠtudiantes ont t vitrioles durant la monte en puissance de ce mouvement.
(22)
Pourchasses auparavant, les forces dmocratiques arrivent
avec de grands handicaps sur la scne multipartiste. La division entre le FFS
(Front des forces socialiste) et le RCD (Rassemblement pour la culture et la
dmocratie) va accentuer cet tat de fait. LĠinterruption du processus
lectoral entre les deux tours des lgislatives, le 11janvier 1992, par lĠarme
rajoutera de la divergence entre les deux formations. A ct de ces dissensions
neutralisantes, la lacit est revendique, pour la premire fois,
publiquement, en Algrie. Sans doute pour des raisons tactiques, le FFS parle
de sparation des champs politique et religieux et essaye de forger un nouveau
concept : Ç lĠEtat civil È. Cette position est moins mise en avant partir de
la signature de la plate-forme de SantĠ Egidio (23). Quant au RCD, pris dans
son combat contre lĠanantissement de la nation (Oumma contre Patrie) si les
islamistes prenaient le pouvoir, il sĠengage fond pour sauvegarder les
virtualits dmocratiques de lĠEtat. La lacit est ainsi, par la force des
choses, moins discute dans les dbats publics, mais toujours revendique en
tant que telle. La notion laque est au coeur du noyau identitaire de ce parti.
Les communistes, sous la dnomination du PAGS (Parti
dĠavant-garde socialiste) du temps du parti unique, et du MDS (Mouvement
dmocratique et social) actuellement, ont longtemps lou lĠislam des pauvres,
rappelant au passage les rapprochements anti-colonialistes entre le PC et les
Ulmas. Ligne populiste, qui rappelle la dmarche du FLN, elle est abandonne
discrtement ces derniers temps. Cette formation est laque mme si elle ne le
proclame pas publiquement. (24). S'inscrivant dans un projet de socit
dmocratique et rpublicain, les divergences d'approche de ces trois formations
vis--vis de la menace islamiste ont, au del des divisions politiques et
lectorales, cr incidemment un dbat mineur autour des concepts de la
dmocratie et de la rpublique. (25)
AujourdĠhui, on arrive en Algrie une situation
politique de stabilit dans le chaos. Doublement combattu -politiquement par le
pouvoir, qui a restaur son autocratie, et idologiquement par les islamistes-
le projet dmocratique voit se multiplier devant lui obstacles et adversaires.
Entre les deux ples anti-dmocratiques, les passerelles sont nombreuses,
notamment dans leur refus de la lacit. Leur connivence se dcline sur maints
registres. La participation du M.S.P (branche algrienne des Frres musulmans)
au gouvernement depuis dj une dcennie et, plus rcemment encore, la mise en
place de Ç La charte pour la paix et la rconciliation nationale È sont les
manifestations les plus patentes de cette collaboration. (26) Le rfrendum sur
cette charte consacre en ralit lĠauto amnistie : lĠimpunit aux terroristes
et le pardon aux forces de lĠordre durant la Ç sale guerre È, au dtriment de
la vrit et de la justice.
Immense paradoxe o lĠislam politique est vaincu mais
sĠimposant comme force-pivot, et o lĠislam social sĠenracinant davantage dans
les mÏurs, alors que le combat des femmes en faveur de lĠgalit des droits
commence doucement porter ses fruits. (27)
Est-ce pour autant la fin du scularisme ?
En guise de conclusion
A lĠimage de la trajectoire du Mouvement national et de la
construction de lĠEtat souverain, les conceptions laques et religieuses ne
cessent de sĠentremler, de se confronter et de crer entre elles une paix
relative.
La monte en puissance du camp conservateur et
ractionnaire (pitiste, salafiste et djihadiste) au fur et mesure du
bouleversement dmographique, durant au moins trente ans, ne met pas fin des
coutumes et attitudes laques. La baisse du taux de fcondit jusquĠ menacer
le renouvellement des gnrations, grce notamment la contraception, est
lĠune des preuves les plus tangibles de ce phnomne. Une forte tradition
sculire du pays, une pratique sociale qui se laisse influencer par
lĠenvironnement mondial, une revendication partisane drapeau dploy et un
fonctionnement institutionnel qui prend en compte, peu ou prou, les conventions
internationales, sont autant dĠlments qui maintiennent socialement et
politiquent plus quĠune prsence laque.
La lacit est finalement une ide jeune dans le dbat
politique national. Combattue injustement par les tenants du pouvoir et
sournoisement par les islamistes en tentant de lĠassimiler lĠathisme, le
sort de cette philosophie est li la dmocratisation des institutions et de
la socit algriennes.
Dans cette longue et exaltante bataille, les combattants
des Lumires ont besoin de plus dĠattention, sinon de solidarit, de leurs
pairs travers le monde. Consubstantiellement mls, la dmocratie, les droits
de lĠhomme et la lacit sont indivisibles idologiquement et gographiquement.
Tarik MIRA
Secrtaire national aux relations internationales du R.C.D.
(1) LĠexhrdation de la femme en Kabylie, la lsant
encore davantage que la lgislation musulmane, a t dcide, l'anne 1748,
Djemaa N Saharidj, lors d'une runion d'une partie des tribus kabyles. In Ren Lenoir
: Mon Algrie tendre et violente, Ed Plon, 1994, page 230.
(2) LĠorthodoxie sunnite est compose de quatre coles
juridiques : chafiite, hanbalite, hanafite et malikite. Le hanfisme, moins
rigoriste, a exist dans des villes du temps de la rgence turque. Il est en
phase de disparition. Par ailleurs, il existe une minorit kharidjite (de rite
ibadite) dans le Sud, prcisment au MĠzab, population berbrophone. Le courant
chiite, aprs son premier triomphe politique et religieux au Maghreb (X me sicle),
a disparu de cette contre.
(3) Proclame en 1792 (I re), 1848 (II me) et 1874 (III
me), la rpublique est reconnue par le Cardinal Lavigerie, au nom de l'Eglise
d'Algrie, le 12 novembre 1890. Les tensions ont toujours exist entre le
pouvoir civil et lĠinstance ecclsiastique, notamment propos de
l'implantation des coles confessionnelles en Kabylie. In Karima
Dirche-Slimani Les Chrtiens de Kabylie, 1873-1954, Ed Bouchne, 2004.
(4) Le courant radical est incarn par la filiation E.N.A.
(Etoile nord-africaine), Glorieuse E.N.A., P.P.A. (Parti du peuple algrien),
M.T.L.D. (Mouvement pour le triomphe des liberts dmocratiques).
Le courant modr et rformiste est reprsent par les
Elus du Nord Constantinois du Dr Bendjelloun, puis par lĠU.P.A. (Union du
peuple algrien) et lĠU.D.M.A. (Union dmocratique du manifeste algrien).
En 1944, les deux courants ont cr les A.M.L. (les Amis
du manifeste algrien).
La crise au sein du M.T.L.D. a dbouch sur une scission
entre les membres du Comit central et le chef historique Messali. Ils
sĠexcluent mutuellement. Des jeunes issus de la branche paramilitaire
(lĠOrganisation spciale.) vont lancer, lĠt 1954, le C.R.U.A. (le Comit
rvolutionnaire dĠunit et dĠaction) qui se rorganisera sous le sigle du
F.L.N. (Front de libration nationale), la veille du dclenchement de
lĠinsurrection, le 1er novembre 1954.
Quant aux lgitimistes du M.T.L.D., ils changent de sigle
: le M.N.A. (Mouvement national algrien), toujours sous la prsidence du vieux
Messali.
Le F.L.N. absorbera lĠensemble des tendances internes et
externes au M.T.L.D., lĠexception du M.N.A. Cette politique sera consacre
par le Congrs de la Soummam le 20 aot 1956. Les Ulmas en feront partie.
(5) Messali Hadj (1898-1974) Ferhat Abbas (1899-1985) :
deux plaidoiries pour une Nation.
In Pour les droits de lĠhomme, Histoire (s),Image
(s),Parole (s).Ed Artis 89. Page 34.
(6) Les Ulmas ont repris leur compte la charte
rformiste de 1925. Ds sa fondation, lĠassociation fut prsente par Ben Badis
comme un instrument visant rpandre le progrs et la fraternit sur la base
de lĠislam et de la qawmia (individualit nationale) dans le cadre de la
souverainet et des lois franaises.
In Ali Merad : Le rformisme musulman de 1925 1940. Ed
Mouton, Paris, la Haye, page 472. Rdit chez El-Hikma, 1999.
(7) Rachid Ridha (1865-1935), Libano syrien, nomm par
Abdou la tte de la revue El-Manar, se rorienta vers le salafisme en vouant
une admiration pour Ibn Saoud. Il est devenu lĠicne des frres musulmans et de
leur fondateur Hassan El Banna. In Alexandre Del Vall : Le totalitarisme
islamiste, Ed des syrtes 2002, page 53. Quant aux deux premiers Djamal Eddine
El-Afghani (1838-1897) et Mohamed Abdou (1849-1905), ils font l'objet d'une
controverse en tant accuss dĠincroyance. Un change pistolaire entre les
deux penseurs est en effet quivoque, sans tre explicite. In Charles Andr
Julien : LĠAfrique du Nord en marche, Ed Julliard, 1972, page 362, 3me
dition.
(8) Entre nation et jihad - Histoire sociale des
radicalismes algriens. Omar Carlier. Ed : Presses de science po, 1995, Page
233.
(9) La symbolique du titre est parlante : Idir tant le
diminutif du vivant en tamazight (berbre), tandis que El watani veut dire
national en arabe. En dĠautres termes, ces jeunes auteurs expriment lĠancrage
sculaire de tamazight et la dimension nationale, voire nationalitaire, de leur
dmarche. Dans la fdration de France du MTLD (Mouvement pour le triomphe des
liberts dmocratiques), parti indpendantiste, la motion de l'Algrie
algrienne dcoulant de cette tude a t adopt par 26 voix sur 32.
(10) Les principaux adversaires de ce congrs sont Ben
Bella et Mahsas. Survivants la guerre, ils nĠont jamais chang dĠavis.
(11) Originaire du Nord-Constantinois, il fut le premier
chef de la wilaya V (Oranie) quĠil reprsenta au congrs de la Soummam. A
partir de ces assises, il constitue avec Abane, Krim, Dahlab et Benkheda le
premier CCE (Comit de coordination et dĠexcution)
(12) Cet article sera reconduit dans les trois futures
constitutions, sous Boumediene, Bendjedid et Zeroual.
(13) LĠarabisation est impulse par lĠordonnance du
26.04.68, dcrtant une ralisation totale ds 1971. Depuis, celle-ci fera
lĠobjet de textes ou de lois jusquĠen dcembre 1996. Commence tre
partiellement applique, lĠarrive de Bouteflika au pouvoir, lĠanne 1999,
mettra encore un peu de rpit cette politique.
(14) Ë la mort du clbre crivain Kateb Yacine (1989),
philo communiste, berbriste et athe proclam, Ghazali a soutenu que celui-ci
ne mritait pas dĠtre enseveli en terre algrienne musulmane. Rappelons que
Kateb a t membre actif du FLN combattant.
(15) Henri Sanson Lacit islamique algrienne, Ed CNRS,
1983
(16) Pierre Vermeren : Maghreb : la dmocratie impossible
? Ed Fayard, 2004, page 236.
(17) Ce constat est signal par plusieurs ouvrages.
Mohamed Charfi le dveloppe avec pertinence pour l'ensemble des pays
arabo-musulmans. In : Islam et libert, le malentendu historique, Albin Michel,
1998.
(18) Ali Merad : LĠislam contemporain. Ed Dahlab, 5me
dition corrige, 1994, page 104.
La charte nationale proclame : ÇLe socialisme, en Algrie,
ne procde dĠaucune mtaphysique et ne se rattache aucune conception
dogmatique trangre notre gnie national. Son dification sĠidentifie avec
lĠpanouissement des valeurs islamiques qui sont un lment constitutif
fondamental de la personnalit du peuple algrien.È Ibid.
(19) Ben Bella a t proche des milieux nassriens.
Arabiste, il ne sent pas loin des thses islamistes quĠil pousera volontiers
sa sortie de prison lĠanne 1980. Boumediene est form El Azhar. Bendjedid
est moins marqu que ses prdcesseurs mais se laisse aller au conservatisme.
Son livre de chevet est de Maurice Bucaille : Le coran, la bible et la science,
Ed Seghers, 1976, qui prtend dmontrer la scientificit et la supriorit du
coran. Plusieurs rpliques ont t formules lĠencontre de ce livre. La
dernire, de manire partielle, a t donne par Fouad Laroui : Ç De
lĠislamisme .Une rfutation personnelle du totalitarisme religieux È. Robert
Laffont, 2006, p 24.
(20) Les rapprochements entre les Ulmas et les
modernistes indpendantistes en Afrique du Nord ont t, en partie, lĠÏuvre de
lĠmir libanais, Chekib Arslane. Ce dernier a rencontr plusieurs fois Messali
Hadj, Genve, o le Levantin a lu domicile, dans les annes 30. Le Libanais
a jou un rle dterminant contre le Dahir berbre, au Maroc, en 1931.Il
termina sa carrire comme collaborateur des forces de lĠAxe durant la seconde
guerre mondiale.
(21) De par sa composante sociologique et son orientation
politique, le groupe de Tizi-Ouzou - compos des wilaya II, III, IV, la
fdration de France, les syndicats - et soutenant bout de bras lĠautorit
lgale du GPRA (Gouvernement provisoire de la rpublique algrienne) tait plus
mme dĠaller dans le sens dĠune plus nette scularisation.
(22) Bien avant le multipartisme, les tentatives de
soumission de la socit avaient dj commenc. C'est ainsi que l'tudiant
Kamal Amzal a t assassin au campus universitaire de Ben-Aknoun, le 02
novembre 1982, par des nervis islamistes
(23) Initie par la communaut laque de SantĠ Egidio, qui
pratique une diplomatie parallle pour le compte du Vatican, la rencontre de
Rome, en janvier 1995, entre le FIS (Front islamique du salut), le FLN (Front
de libration nationale), le FFS (Front des forces socialistes), le PT (Parti
des travailleurs), le MJN (Mouvement de la jeunesse nationale), la LADDH (Ligue
algrienne de dfense des droits de lĠhomme), a abouti sur une plate-forme
commune Ç de sortie de crise È. Elle a reu une fin de non recevoir de la part
du pouvoir et a t combattue par dĠautres formations telles que le HAMAS
(aujourdĠhui M.S.P., Mouvement pour la socit et la paix), le RCD
(Rassemblement pour la culture et la dmocratie), le MDS (Mouvement
dmocratique et social), la presque totalit de la presse indpendante, les
associations fminines et lĠEglise dĠAlgrie.
(24) Aprs avoir soutenu lĠide du multipartisme au
lendemain de lĠindpendance, le parti communiste algrien sĠest rang ensuite
du ct de la rvolution socialiste de Ben Bella malgr lĠinterdiction de leur
journal historique Alger rpublicain. Dnonant le coup dĠEtat contre le
prsident sortant en 1965, entrant mme dans une organisation clandestine
largie (ORP, Organisation pour la rvolution populaire, avec la gauche du
FLN), le PAGS, nouvelle appellation du PC, va se rapprocher, en 1967, de
Boumediene et sa politique anti-imprialiste. Du coup, a sera la seule
formation tolre en ce temps de grisaille para totalitaire.
(25) Ce dbat est ractiv en France de manire
approfondie. Il est principalement le fait de ceux qui considrent qu'il y a
oubli de la rpublique. Rgis Debray est celui qui a dvelopp l'analyse la
plus radicale en opposant de manire frontale rpublique et dmocratie. In
Blandine Kriegel : Propos sur la dmocratie, essais sur un idal politique. Ed
Descartes et Cie, 1994, page 14.
(26) LĠune des consquences de cet accord entre le rgime
et les radicaux islamistes, groupes arms compris, est le retour de lĠappel
la prire la tlvision. Quant Bouteflika, il annonce la construction de la
plus grande mosque du monde Alger, prcisment Mohammedia, ex Lavigerie.
(27) L'ordonnance nĦ 05-02 du 27 fvrier 2005 modifiant et
compltant la loi nĦ84-11 du 09 juin 1984 portant code de la famille a adouci
quelque peu la lgislation prcdente. Des concessions mineures ont t
concdes, notamment l'limination du devoir d'obissance de la femme envers
l'homme.