Darija le vrai débat

Le Journal Hebdo 12/05/2007               
La visibilité de plus en plus grande de la darija dans le paysage urbain et médiatique est-elle l’indice d’une réconciliation des Marocains avec eux-mêmes ? (...) Le phénomène ne se limite pas à cette “new wave” made in Morocco. La presse aussi s’adresse de plus en plus à son public en utilisant la darija. Les chaînes de radio, surtout privées, ont senti le filon et réservent une place de choix à cette langue. “Radio Casa FM” doit son succès aux “talkshows” de ses animateurs vedettes qui utilisent exclusivement la darija comme outil de communication avec leurs auditeurs. Des sites Internet communiquent les informations en darija et proposent même des dicos darija-français comme sur marocdarija.com ou sur d’autres sites comme casafree.com, tikchbila.com ou bladi.net. L’échange de SMS par téléphone portable a également favorisé une plus grande communication en marocain en caractères latins et a lancé l’utilisation des chiffres 3, 7 et 9 pour des lettres arabes sans équivalent dans l’alphabet latin. (...) Plus encore, une simple recherche sur le site de partage de vidéos “Dailymotion.com” montre l’étendue du phénomène darija. On y retrouve des films “dubbed” en darija comme Matrix, Mr Bean, un Jacky Chan s’exprimant en marocain et des films hindous, bien sûr en darija.
(...) Simon Lévy, linguiste et directeur du Musée du judaïsme marocain, juge que cette situation n’est nullement nouvelle. Il nous rappelle à juste titre que la création artistique a été faite en darija pendant plusieurs siècles. «Le zajal, le malhoun, ce sont des expressions artistiques qui se sont toujours faites en darija», explique M. Lévy. Zhor Rehihil, conservatrice au même musée, ajoute que, «depuis le XIème siècle, les juifs écrivaient en judéo-marocain. On a des textes rédigés par des rabbins qui sont des descriptions de la vie politique, religieuse, économique des communautés de Rabat, Fès… Ce sont des textes en darija écrits en caractères hébraïques». (...) Qu’est-ce qui fait alors la différence entre tous ces créateurs d’antan et les H-Kayne, Bigg et compagnie d’aujourd’hui ? Tout porte à croire que la rupture est plus dans le volet contestataire de cette jeunesse urbaine que dans la langue. D’ailleurs, nos jeunes branchés n’hésitent pas à s’inscrire dans l’héritage direct des tenants marocains de la “protest song”, et à leur tête les Nass El Ghiwane.
Revendication d’une identité plurielle
(...) Aujourd’hui, avec la fin des idéologies, le français n’est plus considéré comme une langue transitoire dont il faudrait se débarrasser : il s’est au contraire imposé comme une langue indispensable pour les études et le travail. L’anglais aussi, d’ailleurs, dans une moindre mesure. Quant au rapport entre darija et arabe classique, il s’est décomplexé. On ne considère plus darija comme une langue par défaut, symbole d’analphabétisme et d’arriération, qui devrait être remplacée par une langue idéale, l’arabe classique modernisé. (...) Dominique Caubet relève qu’«il a fallu attendre 2002, pour que “TelQuel” titre à la une “Darija, langue nationale”». Le terme de maghribiya, pour désigner la darija marocaine, ne s’est imposé qu’il y a un an, dans les mouvements proches de la nouvelle scène. Et surtout, insiste-t-elle : «C’est la société civile qui a imposé cette reconnaissance, rien ne vient des institutions. Mais elle n’a pour l’instant aucun statut ni aucune reconnaissance officielle». (...) Il s’avère donc impossible de prendre pour modèle ce qui s’est passé en Occident à la Renaissance où les langues vernaculaires ont été adoptées comme langues officielles, donc référent juridique, au détriment de la langue savante, en l’occurrence le latin. L’argument religieux (arabe classique langue du Coran) est le plus communément avancé. (...)
Patrimoine en danger
(...) Les textes anciens, même s’ils ont été consignés par écrit, sont les témoignages d’un état de langue qui n’est plus usité. Le Dictionnaire Colin d’Arabe Dialectal Marocain, publié de 1993 à 1996, sous la direction de Zakia Iraqui Sinaceur, a mis vingt ans à être édité, à partir du fichier constitué de 1921 à 1977 par Georges Colin. 60 000 fiches au total, une vraie photographie de la civilisation marocaine du XXème siècle, qui en fait miroiter la richesse, à travers les mots, les expressions, les proverbes, l’art culinaire, la musique, les rites, les métiers, les pratiques religieuses, les noms de plantes et d’animaux, la magie, la médecine… Et encore, explique Zakia Iraqui Sinaceur : «Colin voulait normaliser la darija. Son fichier s’intéresse à une koïnè marocaine, une langue commune à Fès, Marrakech, Rabat et Tanger. Il écartait les termes trop régionaux», l’argot, les emprunts trop récents au français, les termes rares… Ainsi, nombre d’idiomatismes, de métaphores et d’images n’ont pas survécu aux mutations de la société marocaine.
Pour lutter contre cette perte, qui aboutirait à un appauvrissement irréversible de la darija mais aussi à un sentiment de manque identitaire, son corrolaire logique, l’association Amapatril (Association Marocaine du PATRImoine Linguistique) a été fondée à l’Université Mohammed V de Rabat, pour œuvrer à la conservation du patrimoine linguistique et culturel : elle a déjà recueilli dans sa base de données plus de 15 000 proverbes. Elle travaille également sur les technolectes, c’est-à-dire, explique Dominique Caubet, «le vocabulaire technique affectant aussi bien les techniques traditionnelles que la technologie la plus moderne (mécanique, auto, code de la route), la médecine, la vie politique et administrative, et aujourd’hui les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC)». Il existe aussi des groupes de recherche sur les contes. (...)

Les pubards partagés sur la Darija
«Moto Nayda» chez Motorola, «Nchet ou zid nchet» pour Méditel ou encore «Ta3tik Jna7» du côté de Red Bull : la petite accroche en darija est en train de devenir dans la pub l’outil à la mode pour donner à une marque des allures jeunes et branchées.
L’utilisation du marocain dans les campagnes publicitaires ne fait pourtant toujours pas l’unanimité dans les agences de communication. Moyen idéal pour les uns de créer une connivence avec un public le plus large possible, il est perçu comme un outil à double tranchant par les autres, qui continuent à lui préférer l’arabe classique ou le français.
Utiliser la darija dans la publicité n’est pourtant pas complètement nouveau. Les fabricants de produits destinés à la sacro-sainte ménagère comme les détergents ou la lessive ont, dès les années 60 joué la carte darija pour tenter de toucher un public le plus large possible. «En utilisant la darija de la maison, la marque s’est mise au niveau du consommateur. Cela crée une connivence qui est payante sur ce type de produits populaires et donne à la marque une image de proximité», analyse Hamza Chaoui, account manager à l’agence Grey Morocco et fervent supporter d’une utilisation plus large du marocain dans la pub. Cette utilisation de la «darija de la maison» est aussi de plus en plus populaire du côté des opérateurs de téléphonie ou des banques. «Cela permet de toucher le public le plus large possible. On a longtemps considéré que la darija était une sous-langue mais en terme de communication c’est une vraie erreur car elle est avant tout la langue maternelle de la majorité des Marocains», martèle Hassan Bouchachia, responsable de la communication à Méditel.
Darija crue et branchée
On est bien loin du marocain policé et bon enfant des pubs pour lessive. Jeux de mots, anglicismes comme le fameux «Faites du choufing» de Sony et vocabulaire à la limite du vulgaire, les marques utilisent la darija de la rue pour se donner une image jeune et branchée. «C’est en général payant immédiatement car cela surprend le consommateur et donne à la marque une touche d’originalité», poursuit Hamza Chaoui. Beaucoup de communicants s’interrogent pourtant sur l’impact à long terme de l’utilisation de ce nouvel outil. «Se servir ainsi de la darija à tord et à travers pour se donner un côté moderne est une solution de facilité qui peut se révéler à long terme dangereuse. L’effet positif produit est ponctuel, mais ça brouille l’image de la marque et risque de l’enfermer dans un seul créneau», estime Hicham Benabdejlil, directeur de création.
Si de plus en plus de voix s’élèvent dans les agences pour dire que «la darija est une langue à part entière, suffisamment riche pour faire passer n’importe quel message», beaucoup continuent encore à penser que seuls l’arabe classique ou le français sont vraiment adaptés pour la majorité des campagnes de pub.
«La communication a besoin de poésie, de subtilité. La darija que l’on parle actuellement n’a pas suffisamment de richesse, de nombre de synonymes pour atteindre cet objectif», poursuit Hicham Benabdejlil.
Cette réticence à jouer de la darija comme d’une langue de communication privilégiée est d’autant plus grande que la majorité des agences de la place sont francisantes. «Il y a très peu de professionnels au Maroc qui maîtrisent parfaitement l’arabe et encore moins le dialecte en termes de création. La conséquence est évidente : les campagnes en darija sont en général mal faites. Ce sont, soit de mauvaises adaptations et traductions de concepts pensés en français, soit des messages où se mêlent dialecte marocain ou égyptien», regrette Mounir Benali, directeur de clientèle à MPcom. Résultat, la parcimonie continue à être de mise quand la question se pose d’utiliser le marocain ou pas. Et même du côté des plus fervents défenseurs de la darijation de la com, on imagine pour l’instant difficilement tourner définitivement la page des pubs en arabe classique et en français. Le dialecte marocain continue à avoir une image populaire considérée comme inadaptée pour toucher les classes sociales les plus hautes. Autant dire que des affichages en darija vantant la dernière montre Cartier ou le tout nouveau modèle de Porsche ne sont pas pour demain.
Par Amélie Amilhau, Jamal Boushaba, Hicham Houdaïfa & Kenza Sefrioui