Cinéma algérien-L’épopée des origines

Maquis, extérieur nuit

La vie du réalisateur René Vautier est intimement liée à la naissance du cinéma algérien, né dans le sillage de la guerre pour l’indépendance.

Trois films documentaires consacrés à un réalisateur, le fait mérite d’être noté. Après le film d’Ahcène Osmani et celui de Sabrina Malek et Arnaud Soulier, les dernières Rencontres cinématographiques de Béjaïa ont présenté, en ouverture, le dernier film sur René Vautier, Algérie tours détours (113’ - 2007), réalisé par Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche, et que la Radio algérienne a annoncé comme « un film sur le fondateur du cinéma algérien ». Tout a commencé quand le cinéaste breton, révolté, réalise un film intelligent au titre fort audacieux en 1955 : Une nation, l’Algérie. Vautier était jeune et beau. Il voulait, surtout, confirmer son diplôme de major du tout frais Idhec (Institut des hautes études cinématographiques de Paris). Dans ce film, qui le liera à jamais à l’Algérie, il décrit la bêtise coloniale à travers des dessins et des lithographies archivés à la bibliothèque de la Sorbonne. La France de l’époque disait encore « les événements des Aurès » quand les jeunes Français découvraient les ordres d’appel dans leurs boîtes aux lettres. Le cinéma de papa était ébranlé et dénoncé par le jeune François Truffaut dans les cahiers de couleur jaune. La Nouvelle vague allait être fondée par la guerre d’Algérie comme le néoréalisme italien est né de réaction au fascisme de Mussolini. Le film de Vautier est privé d’audience par la censure. Le cinéaste conçoit alors un autre film, en complète opposition avec le précédent, Les Bracelets d’or, œuvre exotique tournée avec une Claudia Cardinale voilée à la tunisienne. Il l’avait rencontrée à l’aéroport de Tunis et lui avait proposé le rôle, ignorant qu’elle deviendrait une star. Il est accompagné en Tunisie par Pierre Clément qui possédait une caméra. Ils rencontrent Abane Ramdane. Vautier lui demande l’autorisation de faire un film sur la Révolution. Abane accepte à condition que le texte de la voix off soit « algérien ». Vautier part en RDA (ex-République démocratique d’Allemagne) pour les travaux de post-production. Pierre Clément reste et fait don de son matériel au FLN afin de prouver son engagement total à la cause du peuple algérien. La commission Image et Son, déjà créée par Abane, était dirigée par Mohamed Sadek Moussaoui, alias Si Mahieddine. Plusieurs tournages étaient assurés par Djamel Chanderli, Pierre Chaulet et Moussaoui. Ces films, comme les articles d’El Moudjahid de l’époque, n’étaient pas signés. Réutilisant les images de ces archives, Lakhdar Hamina en fera un montage avec Tchanderli. Pierre Clément tourne deux films qui feront date : Réfugiés algériens et Sakiet Sidi Youcef aux génériques évocateurs d’une véritable naissance du film algérien. C’était en 1958. Après ces films de propagande, ou plutôt de contre-propagande, réalisés à la frontière tunisienne, Si Mahieddine exprime son souhait de réaliser des films au maquis, c’est-à-dire en Algérie même. Pierre Clément s’habille de la kachabia des moudjahidine et se porte volontaire, muni de sa caméra à manivelle puisque il n’y a pas d’électricité au maquis. Aujourd’hui, il est fier d’exhiber son ordre de mission à l’entête du croissant et de l’étoile rouges. Il espère toujours récupérer la pellicule réquisitionnée par l’armée française lors d’un accrochage. Clément eut la vie sauve grâce à son père, officier supérieur de la marine française et ami de De Gaulle. Il n’est condamné qu’à dix ans de prison ferme et en purge quatre jusqu’en 1962. Au même moment, Vautier essaie de vendre Algérie en flammes aux Egyptiens qui le donnent au FLN. Il est mis en prison pour tentative de commercialisation de la Révolution. Il y reste jusqu’en 1962. Moussaoui, lui, continue son travail de producteur. Il décide de passer au long métrage et pense pour cela au livre d’un auteur qui prêtait souvent sa deux-chevaux pour les travellings. Ce livre, c’était les Damnés de la terre et le propriétaire de la voiture-travelling n’était autre que Frantz Fanon. Jean-Paul Sartre avait exprimé son accord pour écrire l’adaptation. Le cinéaste devait être italien. Le FLN entama le travail de documentation en allant jusqu’à acheter des images d’oppression dans les cinémathèques du monde entier. « On voyait grand », aimait à dire Si Mahieddine. L’arrivée de l’indépendance reporta le projet. Repris en 1965 par Ahmed Rachedi et René Vautier, il deviendra l’Aube des damnés. Dès 1962, les Algériens organisent leur cinéma en plusieurs structures. Moussaoui devient le premier directeur du Centre national de la cinématographie et produit l’unique et très beau film de Jacques Charby, Une si jeune paix. Clément pense former des cinéastes autour des actualités filmées. Gravement blessé lors d’un accident de la route, il sera immobilisé quatre ans. L’Office national des actualités, dirigé par M. L. Hamina, change de vocation et produit de la fiction. Le ciné-pop, qui devait diffuser la « cinéphilie » dans la société, produit les films de ses directeurs, Vautier et Rachedi. La télévision, comme aujourd’hui, ne produit que les films de ses « enfants », à l’instar de Mustapha Badie. Après le coup d’Etat de 1965, la réorganisation du secteur se limite au changement de directeurs. Qui peut contredire aujourd’hui, comme l’affirme la radio, que René Vautier a été le fondateur du cinéma algérien ? Moussaoui est mort dans son long exil, il y a un mois. Charby, il y a deux ans. Chanderli il y a des années. Pierre Chaulet vit à Alger et Pierre Clément essaie toujours d’entretenir sa mémoire avec des documents officiels. Mais, au fait, que devient Cécile de Cujis, réalisatrice de Réfugiés en 1956, film qui lui avait valu deux années de prison dans les geôles françaises ? Enseigne-t-elle toujours le montage aux idéalistes de l’école de la Havane ?

Abdenour Zahzah

28 juin 2007