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L’art fournit aussi ses icônes. Elles sont
dédiées à la beauté et ont un pouvoir unificateur, comme en témoigne ce
tableau populaire en Irak et au Moyen-Orient qui draine une somme d’histoires
populaires sur fond de colonisation et d’insoumission, dont l’écho va de la Géorgie jusqu’au Maroc.
Voici le tableau présenté par Yahia Al Bitat dans un article publié par la revue Dubai Al-Thaqafiya (Le Dubaï
culturel) dans sa livraison du mois d’octobre.
Article choisi et traduit par Jalel El
Gharbi.
Des années trente aux années soixante-dix, le tableau de Bent
Al Maiidi a charmé l’imaginaire des Irakiens qui l’accrochaient
dans leurs salons à côté de la photo du maître du céans, ou celle du roi
Ghazi, le second roi, ou encore celle de ses successeurs. La miss trônait
sans concurrente. Les plus aisés parmi les Irakiens encadraient et plaçaient
sa photo de façon à ce qu’en entrant ou en sortant de la maison, elle soit
perçue sous son meilleur angle.
Propriétaires de cafés, chauffeurs de bus, marchands dans leurs échoppes,
propriétaires de bains maures, masseurs, coiffeurs, joailliers s’ingéniaient
à trouver à Bent Al Maiidi
l’endroit idoine. Ils tiraient fierté à exposer aux regards de leurs clients
le symbole de la criante et triste beauté irakienne. Ils admiraient tous les
traits de la petite dame portant son regard innocent et rêveur sur un coin du
tableau et évitant de regarder le spectateur dans les yeux.
Les traits de la jeune femme suggèrent une douce opulence, une richesse
arrogante. Elle a à peine la vingtaine. Trois beaux colliers rutilent à son
cou. Le premier est fait de petites perles constituant cinq anneaux d’une
blancheur en harmonie avec la douce clarté de sa peau. Le deuxième est en
grosses perles. Quant au troisième, il est en or et comporte au milieu un
pendentif où s’épanouissent des compositions florales en dentelle d’un rose
clair et qui s’enroulent savamment sur une figure rayonnante faite de petites
perles. Le tout reposant sur une tresse de livres en or pur disposée en
turban arabe. Tous ces détails surprenants s’enfoncent dans les touffes de
ses cheveux bruns moutonnant lourdement sur ses épaules pour couvrir une
partie de son vêtement rouge serti de pièces éclatantes.
Parler de Bent Al Maiidi
est une bonne façon d’engager une discussion. Parler de sa beauté et de son
étrange histoire est un thème tout trouvé lorsqu’on n’a rien à se dire.
Chanteurs populaires et dramaturges se sont inspiré de sa beauté et de ses
tristes histoires dans des œuvres qui ont remporté un franc succès, telle la
chanson de Issa Bader, le chanteur populaire bahreïni : « Bent
Al Maiidi est partie au Qatar pour quatre mois, et
moi je ne le savais pas ». Le dramaturge irakien Mohsen
Azaoui a monté une pièce inspirée de la légende de Bent Al Maiidi. Dans le Sud de
l’Irak, on l’appelle Leyla Al Maiidia,
certains soutiennent que c’est Fatma ou Jamila Maiidia. Mais le prénom, objet de controverse, peut
disparaître et l’on se contente du nom Bent Al Maiidi. Au Nord du pays, elle porte deux noms : les
Kurdes l’appellent Kigi Kavroch
alors que les Turkmènes la nomment Smanji Fizi, c’est-à-dire « fille d’ouvrier » ou « fille de marchand
de figues ».
La question qui se pose avec acuité est celle de la vérité de ce tableau. Qui
représente-t-il ? Est-ce une jeune arabe de la
région d’Al Ahwar du sud irakien ? Ou une jeune
fille Turkmène d’une famille pauvre ? Ou encore une Kurde, fille d’un
marchand de foin kurde ?
Nul ne peut être catégorique concernant ce tableau car ceux qui s’y intéresse se l’approprie systématiquement. Nous n’avons
qu’à reprendre ces histoires qui circulent depuis de longues années, de
bouche en bouche, dans les diffèrentes régions de
l’Irak.
La version du Sud soutient que Bent Al Maiidi est une jeune fille du district d’Al Ahwar nommée Jamila et né en
1904 dans la province de Al Amara (l’actuelle
département de Missan). Une version secondaire
affirme que c’est la fille d’un petit fellah alors qu’une troisième soutient
que c’est la fille d’un de ces éleveurs de buffles qu’on nomme Maâden.
L’histoire raconte que dans les années 1920, un officier anglais qui faisait
partie de la campagne britannique en Irak avait aperçu, au gré d’un pur
hasard, cette femme dont la beauté l’éblouit et dont il tomba amoureux. Il
s’enquit de sa famille et envoya des proches demander sa main. Devant le
refus catégorique de la famille, ce militaire envoya les notables de la ville
d’Al Amara demander la main de la belle mais le
père et toute la tribu opposèrent un refus ferme au désir de cet occupant
britannique.
Un des oncles de la jeune fille protesta avec virulence : « Occuper l’Irak ne
leur a pas suffi. Il faut encore qu’ils épousent nos filles. » L’histoire
prend des accents dramatiques lorsque l’officier prit une grave résolution :
enlever Bent Al Maiidi et
partir avec elle en Grande Bretagne. Ce qu’il réalisa à bord d’un avion
militaire. Il l’épousa et ils eurent un garçon. L’histoire éclate ensuite en
diverses versions ayant toutes une fin tragique. On apprend que cet officier
était marié et que son épouse britannique voulant se venger de la jeune
irakienne, entreprit de tuer le nouveau-né d’une manière atroce. Bent Al Maiidi en devint folle
: elle tua l’officier et sa femme et prit la fuite allant de pays en pays
jusqu’à son village.
On raconte encore qu’elle refusa d’épouser l’officier, qu’elle s’enfuit de
l’avion et trouva refuge dans l’arrière-pays d’Al Ahwar
y menant la vie primitive des pêcheurs. C’est alors que le militaire
britannique peignit ce formidable portrait pour dire tout son amour pour la
belle qui l’avait refusé.
Les détails du récit turkmène venant de la septentrionale Kirkuk ne diffèrent
pas beaucoup de l’histoire de la méridionale Al Amara.
C’est l’histoire d’une jeune fille descendant d’une famille turkmène pauvre.
Son père était un marchand de foin (Smanji), vivant
dans la cité historique de Mahala (aujourd’hui Qalaa). Un jour que la jeune fille balayait devant le
seuil de la maison, un groupe d’officiers anglais passa. L’un d’eux fut
ébloui par sa beauté. Il vint demander sa main en compagnie des notables et
des gens influents de la ville. Et devant le refus qu’opposa la famille pour
différence de religion, l’officier se déclara disposé
à embrasser l’islam. Après plusieurs tentatives qui se sont toutes soldés par
un échec, l’officier exerça toutes sortes de pression sur la famille et finit
par avoir la main de la fille. Après quoi, ils quittèrent Arbil pour Londres
où ils vécurent heureux. L’officier fit faire le portrait de sa femme et
l’offrit à sa famille en Irak pour la consoler de la séparation. Une société
britannique l’imprima et la distribua à Arbil, la ville natale de la jeune
dame. La photo se répandit ainsi dans tout le pays.
Selon une autre version, la famille de la jeune fille l’aurait soustraite aux
regards. Elle aurait été obligée de résider, sous haute surveillance, chez
des parents en attendant le départ de l’officier qui trouva sa consolation en
peignant ce portrait saisissant.
Dans les années 1960, une chanson turkmène de Mohamed Ahmed Arbili célébrait le modèle de ce portrait « la fille du
marchand de foin, âgée de 14 ans. »
Les Kurdes irakiens ont leur propre version. Ils appellent la jeune fille Kigi Kavroch (la belle fille).
Sa photo est dans toutes les maisons kurdes. Elle est même devenue un modèle
de beauté, le comparant même de la beauté, puisqu’on dit « belle comme Kigi Kavroch ». Dans les années
1950, une chanson de Hassen Zirak
célébrait son souvenir. La version kurde relate qu’un officier britannique
fut saisi par la beauté de Kigi Kavroch
qu’il enleva. Mais elle réussit à s’enfuir de l’avion refusant d’être
prisonnière. Elle devint une légende kurde que les artistes se sont empressés
de portraiturer.
Il paraît vraisemblable que le tableau, qu’il s’agisse de la version arabe,
kurde ou turkmène, est l’œuvre d’un peintre occidental : sa composition, ses
couleurs, la posture de la dame et les détails du tableau rejoignent le
travail des artistes orientalistes qui ont traité de thèmes semblables au XVIIIème et au XIXème siècles.
En outre, ni les traits ni les vêtements de la petite dame ne sont arabes.
Selon le plasticien kurde, Azad Chawaki,
elle serait de Géorgie.
Il convient de noter que l’intérêt populaire pour ce portrait et les
histoires qu’on a tramées sur la jeune dame dépassent les frontières de
l’Irak. On en trouve l’écho en Syrie, en Palestine, en Iran, en Turquie et
dans certaines républiques de l’ex Union Soviétique, surtout en Géorgie. Ces
échos vont très loin dans l’espace arabe : il m’est arrivé d’entendre dire
qu’elle serait marocaine, originaire de Marrakech et que son vrai nom serait
Fatma (ou Fatouma) la marocaine. La preuve en est
qu’en Grande Syrie on la connaît sous ce nom.
Des artistes populaires de la plupart de ces pays se sont attelés à
reproduire cette œuvre de sorte qu’il est difficile d’en déterminer le
premier auteur. Mais quelle que soient l’appartenance de la jeune dame,
l’attachement populaire, surtout en Irak et dans les pays limitrophes, les
différentes légendes montrent un désir de compensation chez ces peuples, une
forme de résistance culturelle et esthétique face au conquérant incarné par
l’officier britannique. Ici le rôle de la victime est incarné par la jeune
dame qui tantôt résiste, tantôt se soumet à son destin. Cette légende a
permis à l’imaginaire populaire d’ajouter à chaque fois les péripéties qui
lui conviennent pour conforter la culture du refus permanent de la conquête
transformant en légende l’invincible jeune fille avec sa beauté criante et
innocente.
La disparition de cette image après les années 1970 est l’indice du passage
dans une nouvelle ère culturelle marquée du à la présence de la TV entrée dans les foyers des
paysans et des ouvriers. Les appareils vidéo vinrent affirmer cette tendance
à la supercherie de l’image vivante sans cesse reprise. D’autres moyens
techniques, encore plus précis et moins chers permettent d’imprimer les
images et offrent à chacun la possibilité de choisir celles qu’il préfère. En
l’espace d’une génération, une nouvelle logique de l’image est née. De
nouvelles légendes sont nées dont les héros sont des acteurs, des chanteurs
et des stars connus de tous. La colonisation directe, elle aussi, a disparu
et n’est plus qu’un lointain souvenir. Tout cela contraignit Bent Maiidi ou Kigi Kavroch à fermer sa
fenêtre et à se retirer loin des gens et de leurs luttes, rejoignant ce qui
s’apparente désormais au mythe.
Traduction de Jalel El Gharbi
(09/11/2007)
BabelMed
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