Islam et terrorisme
De l'origine de la violence en pays musulmans
Burhan Ghalioun
*
Exclusive Mafhoum
1- Du
Texte à l'Histoire
Comme dans
tous les pays non-occidentaux, l’engagement des sociétés dans la voie de la
modernité a posé beaucoup de défis et provoqué beaucoup de contradictions.
L’une de ces dernières concerne la manière dont il faut s’approprier les
valeurs de la modernité et accéder à la nouvelle civilisation. Face aux
courants nationalistes et socialisantes laïques et universalistes s’est développé
dès les années trente du XXe siècle un courant conservateur particulariste
défendant la nécessité de préserver l’identité dont l’islam comme religion et
tradition constitue l’élément principal. Il ne s’agit pas de refuser la
modernité mais de l’adapter aux valeurs de l’islam. Bref, face aux courants
occidentalistes et à l’occidentalisation rampante, le maintien d’un certain
équilibre ainsi que de la continuité avec le passé s’est exprimé au travers
d’une volonté plus affirmée de la revivification des valeurs de l’islam.
L'engouement
pour la modernité et la transformation des conditions de vie archaïques de ces
sociétés ne pouvait que condamner le courant particulariste à rester,
politiquement et intellectuellement, longtemps, minoritaire. L’aspiration
principale des sociétés était à rattraper leur retard et accéder aux valeurs de
modernité: à la liberté, la souveraineté, l’indépendance, la puissance et la
prospérité. Aucun courant islamiste ne pouvait espérer dépasser les mouvements
nationaux, républicains, constitutionnels, nationalistes et socialistes qui
allaient agiter les peuples arabes et musulmans tout le long du XXe siècle.
Cependant,
le rapport de force va changer à partir des années soixante-dix à la suite
d’une série de revers subis par le mouvement moderniste, universaliste et
laïcisant. L’échec du processus d’unification de certains pays arabes, la
défaite cuisantes des régimes dits progressistes face à Israël en 1967, la
faillite des politiques de développement, l’effondrement des projets de
construction de la nation, c’est-à-dire de la mise en place d’un rapport de
citoyenneté, la dégénérescence des régimes nationalistes arabes et la
corruption sans précédente des élites au pouvoir, tout cela a mis le projet de
modernité arabe dans l’impasse. Il a discrédité tous les courants progressistes
et laïques arabes et a leur philosophie. Il n'y a plus dans les faits, en
contradiction flagrante avec les différents discours dominants, ni progrès ni
perspective de vie meilleure ni liberté ni droit ni même du respect de
l’individu. Lentement, mais sûrement, le courant islamiste prend le relais,
apparaissant pour la majorité de la population comme le seul recours possible
contre l’échec, l’impuissance, la dégénérescence, la corruption généralisée, la
perte de repères et de références.
Au départ,
l’attitude du courant islamiste à l’égard de l’Occident atlantique n’était pas
du tout défavorable, bien au contraire. Le rejet par la majorité de l'opinion
arabe et musulmane des régimes progressistes et nationalistes en faillite s’est
accompagné du rejet de l’ex-Union soviétique en faveur des Etats-Unis et de
l’Europe, qui semblaient être pour les islamistes les alliés naturels contre
l’alliance progressiste et "athée". Cette orientation a été encouragée
pendant plusieurs décennies par les gestes positifs des pays occidentaux à
l'égard de l'islamisme perçu comme allié contre le communisme.
Mais ce
rapprochement islamo-occidental allait changer très vite après la chute de
l’Union soviétique et la fin de la guerre froide. Les mouvements islamistes qui
se renforcent comme force d'opposition politique interne vont sans le savoir à
l'opposé de la politique occidentale gagnée au Moyen-Orient arabe par le
concept de la stabilité et du maintien du statu quo. La guerre du Golfe en 1991
consacre la rupture définitive entre les mouvements islamistes et les Capitales
occidentales et ouvre une longue période de répression. Les islamistes payent le prix de la
nouvelle alliance celée entre les capitales occidentales et les régimes en
place. Leur ressentiment à l'égard
de ces capitales s'accroît à la mesure de leur échec face à la guerre que leur
opposent les élites au pouvoir. Ils attribuent cet échec au soutien multiforme
que l’Occident accorde aux régimes corrompus. D’un allié attendu et espéré,
l’Occident atlantique se transforme en ennemi rejeté et détesté.
La crise
dans laquelle se trouve le mouvement islamiste, à cause de son échec dans la
prise de pouvoir ainsi qu'en raison de la faillite des mouvements qui ont
réussi à prendre le pouvoir comme en Afghanistan, Soudan, et Iran à mettre en
place un véritable projet de société, favorise l’éclatement, toujours en cours,
de l’islamisme en deux tendances: légaliste cherchant à renouer avec l'Etat et
la société moderne, faisant de plus en plus recours aux valeurs de la
démocratie libérale, et révoltaire minoritaire tendant à s’autonomiser de plus
en plus et à se jeter dans une bataille suicidaire et apocalyptique contre
l’ordre établi, aussi bien national qu’international. Les attentats contre le
Centre du commerce international s’inscrivent dans cette évolution de
l’islamisme. Ils rappellent le style des attentats désespérés et sans objectifs
politiques définies des derniers groupes islamistes algériens qui continuent
encore, à partir de leurs maquis, de sévir contre des innocents pour le seul
but: signifier leur résistance et leur refus de capituler.
Le
terrorisme arabo-musulman de ce début de siècle est ainsi le fruit de la
dégénérescence du populisme et de l'impasse dans laquelle se trouve le
mouvement de modernisation et de démocratisation du monde arabe. Se heurtant à
des fortes résistances sur tous les fronts: extension de la colonisation
isrélienne, sous-développement, démocratisation, coopération, incapable de
surmonter ses dépoires et de vaincre les difficultés, un populisme bridé et
contarié tente par des feux d'artifices meurtriers de se pérpetuer et annonce
par la même sa fin. Le terrorisme national cède sa place à un terrorisme global
dont l'avenir dépend largement de la réponse que la communauté internationale,
dans la mesure où elle serait capable de s'organiser, donnera aux grands maux
et injustices qui rongent l'humanité.
Voici,
également, l'origine de la crise qui oppose l'islamisme à l'Occident atlantique
qui contrôle étroitement le devenir de la région et non pas à tous les
Occidentaux ou les nations non musulmanes. Tous ceux qui cherchent la clef de
l'analyse de cette opposition dans le Coran font fausse route, car ils tentent
de comprendre le comportement des musulmans à travers leur texte sacré au lieu
de trouver le lien essentiel entre les nouvelles réinterprétation du texte,
tant positives que négatives, à la lumière des conditions socio-politiques,
économiques et culturelles dans lesquelles se trouvent les sociétés et les
individus musulmans d'aujourd'hui.
Il en va de
même quant à ceux qui bloquent l'histoire du monde musulman sur des schémas
figés qu'elle ne pourra pas ou ne devra pas dépasser. Le terrorisme de Ben
Laden trouverait ainsi ses origines dans l'action terroriste des Assassins,
secte extrémiste de l'islam du moyen age. Or le propre de l'histoire est de ne
pas s'arrêter et celui de notre histoire contemporaine est d'accumuler en
particulier ruptures et bouleversements sans arrêt. Les Arabes et les Musulmans
d'aujourd'hui n'ont pratiquement, malgré les fausses apparences, rien à
partager avec leurs ancêtres, ni dans leurs conditions de vie, ni dans leurs
cultures qui sont totalement transformées ni dans la géopolitique de l'islam en
tant que communauté et entité politique. De même que le terrorisme n'est le
modèle de combat particulier d'aucune nation mais l'instrument de tout pouvoir,
étatique ou groupusculaire, tyrannique, en Orient comme en Occident; de même
l'appel au combat ou l'engagement dans des guerres ne sont inscrits d'avance
dans aucun dogme religieux. L'absence de théorie sur le djihad, à supposer
qu'elle existe au Coran, n'a pas empêché l'Eglise de Jésus de se jeter dans des
interminables Croisades dont les échos continuent de nous assourdir les
oreilles encore aujourd'hui, neuf siècles après.
2-
Guerre de civilisations contre terrorisme de barbarie
La thèse du
choc des civilisations a servi dès le départ la droite américaine conservatrice
pour apporter aux résistances que rencontre la politique américaine à
l'extérieure une explication culturelle épargnant à Washington une politique
internationale de concertation rendue indispensable par la progression rapide
de la mondialisation. Si les musulmans ne sont pas contents, s'ils font la guerre
à Israël ou à leurs régimes "laïques", c'est parce qu'ils rejettent
notre civilisation et entendent rétablir par le djihad et la guerre sainte le
Califat archaïque et le pouvoir théocratique. Cette thèse ne justifie pas les
conflits mondiaux en les rendant nécessaires et inévitables mais légitime
l'agression et les guerres préventives contre les autres au nom de la légitime
défense.
La guerre de
civilisations trouve le meilleur écho au sein justement des courants
particularistes et extrémistes islamistes qui eux aussi voient dans le problème
de l'identité et de la différence religieuse ou culturelle une réalité majeure,
sinon la seule vérité qui mérite qu'on s'en occupe. Tous les autres problèmes
économiques, politiques, sociales, stratégiques, sécuritaires et éducatifs sont
insignifiants, sinon secondaires.
Or, en
Orient musulman comme en Occident laïque ou partout dans le monde, se sont ces
derniers problèmes qui occupent et préoccupent la majorité des populations.
Celle-ci n'appuie les islamistes aujourd'hui, comme lorsqu'elle a appuyé les
marxistes et nationalistes que parce qu'elle pense qu'ils sont susceptibles de
satisfaire ces besoins. Elle ne rêve ni de Califat ni de djihad visant à
étendre le drapeau de l'islam sur le Centre mondial du commerce. Elle n'est
même pas sûre qu'elle reste musulmane. Aucun régime dit islamiste, ni en
Afghanistan ni au Soudan ni même en Iran où l'expérience est de loin la plus
rationnelle, ne peut prétendre exister grâce à un appui clair et sûr du public.
Tous imposent pour se perpétuer une dictature qui ne diffère guerre de ce que
le XXe siècle a connu partout dans le monde, c'est-à-dire militariste et
policière.
La thèse du
choque des civilisations est une aberration intellectuelle qui n’arrange dans
le monde musulman que les courants islamiques révoltaires minoritaires et
suicidaires. Eux, aussi, croient, exactement comme la droite occidentale
conservatrice, que les sociétés musulmanes n'ont pas besoin de produire, de se
former, de s’éduquer, de se gouverner selon le principe du droit et de se faire
reconnaître comme sociétés civilisées à part entière. Elles n'ont, elles ne
doivent avoir besoin que de prier et de faire des louanges au grand Dieu. Eux,
aussi, pensent que les valeurs de liberté, égalité, Droit, sécurité, paix et
prospérité, ne sont que des valeurs occidentales.
Pour la
majorité de l'opinion musulmane, éduquée ou pas éduquée, ces valeurs ne peuvent
être accaparées par aucune nation. Au-delà de toutes les cultures et religions,
elles sont les valeurs de la modernité. Aucune de ces valeurs n’est en
contradiction avec le dogme musulmane plus qu’elle n'est avec le dogme chrétien
ou judaïque. Elles sont, aujourd'hui, la base inévitable de l’établissement de
toute société civilisée. La démocratie n’est pas seulement compatible avec les
valeurs religieuses et profanes des sociétés musulmanes contemporaines, mais
son absence est l'abcès majeur qui empoisonne la vie civile et politique des
musulmans et détruit leur moral. Elle est la source d’une frustration qui pousse
des millions de musulmans à appuyer l’islamisme parce qu'il semble être le seul
recours existant pour défier une tyrannie joignant victorieusement, grâce au
soutien indéfectible des capitales occidentales, l'ignorance et
l'irresponsabilité, et pour la faire abdiquer.
La
responsabilité dans l’absence de démocratisation des Etats musulmans incombe
tout d’abord aux élites locales qui, pour continuer à piller dans le sens
propre leurs pays, maintiennent des systèmes politiques totalitaires et
oppressifs qui ne diffèrent pas beaucoup, quant au fond, du système taliban.
Mais elle incombe aussi aux capitales occidentales, non pas aux peuples, qui
pour garantir certains intérêts, y compris la répression d’un islamisme
qu’elles pensent menaçant, protègent ces systèmes, les couvrent politiquement
et les défendent contre tout mouvement de protestation démocratique même, au
nom de la stabilité. Il est évident que sans le soutien multiforme par les
capitales occidentales, les régimes arabes et musulmans en place seraient
balayés depuis des décennies. Certes, cela n'aurait pas été, dans un premier
temps, pour le bénéfice des régimes démocratiques, mais pour un compromis
permettant aux forces démocratiques, aujourd’hui laminées par le maintien d'une
guerre décadrée ou larvée entre forces de sécurité et radicalisme islamique, de
s'imposer pour constituer la seule alternative possible à la dictature et à
l'anarchie. Or, tant qu'elles se sentent protégée de l’extérieur, les élites
arabes au pouvoir, faussement laïques et civiles , ne sont pas prêtes à se
moderniser, c'est à dire à faire des concessions et ouvrir la porte de la
démocratisation devant leurs nations. C’est l'origine du vrai blocage de ces
sociétés. C'est également le sens de toute action positive future.
3-
Les sources de tous les malaises
La guerre
contre le terrorisme mondialisé est un devoir de toutes les nations. Le soutien
au peuple Afghan dans son combat contre l'oppression de Taliban est, aussi,
demandé. Mais pour que cela puisse se faire sans risque majeur, il faudrait
l'inscrire dans de réels cadres et processus internationaux de consultations,
c'est-à-dire le dissocier des visées hégémoniques américaines ou autres. Telle
qu'elle est conduite par une petite alliance occidentale, la guerre en Afghanistan
arrange très bien la tendance paranoïaque de l’islamisme suicidaire qui se sent
exalté d'être en mesure de se mesurer avec le géant américain. Si Ben Laden
arrivait en plus de s'échaper plus longtemps tous les autres groupes islamistes
qui se trouvent, à cause de leur faillite politique dans la lutte pour le
pouvoir, déclassés ou perdus se sentiront attirés par la méthode apocalyptique
Ben Laden qui apparaît désormais la seule à comporter un projet politique
cohérent, à savoir l’affrontement global avec le Grand Satan américain. En
plus, si la lutte contre le terrorisme global ne s'accompagne pas des démarches
efficaces pour mettre fin à l’occupation en Palestine, à l’embargo imposé sur
l’Irak, à la présence des bases militaires américaines dans le Golfe, aux
dictatures affreuses et aux systèmes de répression politique aveugle qui
ruinent moralement et économiquement les pays arabes, le terrorisme suicidaire
continuera de se présenter comme le premier moyen d'expression par une opinion
publique arabe et musulmane désemparée, d'un sentiment d'une double trahison :
par les puissances occidentales qui négligent ses souffrances et par ses
propres élites en qui elle ne voit plus que lâcheté et médiocrité, c'est-à-dire
absence de toutes orientations.
La guerre ne
se gagne pas que par la guerre, avec ses processions de tués, de blessés et des
millions de réfugiés. La guerre n'a de sens que par rapport à son contenu
politique. La guerre aux Taliban sera légitime si elle abouti à l'établissement
d'un gouvernement démocratique en Afghanistan capable de sortir ce pays de la
ruine. Elle sera légitime aussi si elle était le premier pas vers
l'instauration d'un espace global de paix et de coopération englobant toutes
les nations, régi par un droit international, indépendant de la volonté des
superpuissances, muni des moyens de faire appliquer à tout le monde, les mêmes
décisions et de traiter tous les problèmes qui agitent l'humanité sur un pied
d'égalité et selon les mêmes critères. Cela dit, créer un espace des relations
internationales fondé sur la règle du Droit et de la légalité, non sur le
rapport de force. Et cela demande qu'on jette dans l'oubliette la thèse des
conflits civilisationnels inévitables pour affirmer une volonté collective
d'éradication des guerres extérieures exactement comme on a réussi à éradiquer,
par la règle du Droit et de la solidarité, les guerres civiles au sein des
nations.
L'alliance occidentale viendra au bout
de Taliban et de Ben Laden tôt ou tard, mais le terrorisme ne sera pas pour autant
éradiquer. L’origine du problème
est, au Proche-Orient comme ailleurs dans beaucoup d'endroits dans le monde, la
crise profonde et généralisée qui désorganise totalement les sociétés. Une
crise qui a pour cause l'absence de développement, l'extension de la misère
matérielle mais aussi morale et spirituelle, la généralisation de la logique du
plus fort, l'absence de solidarité et le désarroi des centaines de millions
d'êtres humains qui n'ont rien à gagner à préserver la stabilité et la
prospérité du système. Cela n'explique pas, bien sûr, l'action de Ben Laden,
mais nous aident à comprendre l'écho qu'il rencontre, comme les autres groupes
qui vont lui succéder, auprès de l'opinion déshéritée partout dans le monde, et
qui ne peut qu'alimenter les ambitions insatiables des assoiffés pour la mort,
la gloire ou le martyre.
Quant au
monde arabe, au Proche-Orient en particulier, la valorisation de la violence,
voire du terrorisme régional comme extérieur dépend de quatre sources
principales. Il y a tout d'abord le pourrissement des conflits à caractère
national, en premier chef le conflit israélo-arabe, celui qui oppose Les
Etats-Unis à l’Irak, qui ont fini par jeter toute la région dans la déprime
politique, économique et intellectuelle. Avec leurs cortèges quotidiens des
enfants tués et des corps mutilés,
des familles décimées, des maisons dynamitées, des villages déchiquetés, ces
conflits sapent le moral des populations et enlèvent toute crédibilité aux
notions de droit, de justice et de solidarité internationales.
L’affermissement, ensuite, des systèmes répressifs fascisant qui incriminent
jusqu'à l'expression d'une simple opinion et interdisent toutes sortes de
manifestation d'opposition et refusent toutes sortes de réforme ou de
changement, rendent la pression insupportable et laissent les peuples dans le
désarroi et le désespoir. La marginalisation économique, mais aussi politique
et culturelle du monde arabe, avec pour conséquence, l'extension des aires de
pauvreté, des inégalités et des violences quotidiennes, conduise, avec
l'apparition des oligarchies et des groupes minoritaires contrôlant
pratiquement toutes les ressources nationales, conduise à des tensions sociales
insupportables et font disparaître toutes les règles de la vie civilisée. En effet, le monde arabe dont les
dépôts à l'étranger dépassent les 1000 milliards de dollars ne reçoit que 1%
des investissements extérieurs par an, contre 58% pour l’Asie du Sud Ouest, 27%
pour l’Amérique Latine. Il faut rappeler, enfin, l'anti-islamisme et l'anti-arabisme
qui ont tout l'aire d'une guerre culturelle déclarée, menée par des
intellectuels ou des hommes politiques en mal de popularité facile, contre
l’islam et les musulmans. La simplification, la déformation, l'amalgame, les
interprétations hâtives, la mise en doute des valeurs humaines de la culture
musulmane ou arabe, constituent une source de pression morale permanente sur la
conscience de tous les musulmans. Proie
elle-même aux grands doutes, elle y voit la manifestation d'une
conspiration visant à noircir l'image de la culture musulmane pour la priver de
toute reconnaissance et, par conséquent, rejeter les musulmans eux-mêmes comme
partenaire à part entière de la civilisation de notre temps.
En l’absence
d’un plan d'apaisement et d’amorce de cette crise dans ses quatre aspects,
national, politique, économico-social et culturel, les populations de la
région, privées d’un véritable leadership, s’engouffreront sans réfléchir dans
la voie suicidaire du terrorisme, la seule qui leur est ouverte jusqu’à maintenant
pour tout changement possible, entraînant derrière elles un suicide collectif
de notre humanité. L'on entrera alors sérieusement, non pas dans la guerre de
civilisations opposées invoquée, mais plutôt dans la guerre des barbaries
redoutées.
L’affrontement avec le terrorisme
islamique ou d'origine islamique, qui est un phénomène ultraminoritaire par
rapport à l’opinion musulmane, doit découler, ainsi, des mêmes principes qui
ont régi notre attitude à l’égard de tous les autres terrorismes, à savoir une
double action, judiciaire, visant à punir les responsable directs, c’est-à-dire
les auteurs des attentats, et politiques, cherchant à couper l’herbe sous les
pieds des terroristes qui misent sur le ralliement des opinions publiques en
proies à des problèmes graves que les pouvoirs publics laissent, pour des
raisons différentes, comme l’intérêt ou souvent la négligence ou encore
l’ignorance, sans solution.
Les
Nations-Unies ne sont pas capables de faire face seules à la crise du
Proche-Orient qui entraîne l’ensemble du monde arabe et musulman derrière lui
dans la crise. Les grandes puissances doivent prendre leur responsabilité alors
qu’elles sont impliquées plus que dans toute autre région dans la création et
le pourrissement de la situation actuelle. Le Proche-Orient d’aujourd’hui est
tel que ces puissances ont voulu qu’il soit, Il est la conséquence directe de
leurs politiques depuis des décennies, comme il est la conséquence de l’échec
des politiques nationalistes arabisant et anti-occidentales. C’est le
Proche-Orient tel que l’Occident atlantique a voulu qu’il soit: divisé,
verrouillé, différent, exotique, marginal et pauvre, assurant juste la
suprématie globale et durable d’Israël et garantissant son existence, voire son
extension territorial.
Il faut
comparer la crise du monde arabe d'aujourd'hui à la crise de l'Amérique Latine
dans les années cinquante quand la lutte armée, la gerilla et la guerre du
peuple ont apparu comme le seul remède face à des régimes étouffant soutenus
par les Etats-Unis. L'Amérique Latine ne s'est pacifiée cette dernière décennie
que grâce aux évolutions positives sur trois plans: désamorce des solutions des
guerres civiles enracinées par des compromis politiques négociés encouragés par
les capitales occidentales, un effort de coopération et d'intégration régional
réel qui a favorisé la croissance et le développement dans les principaux pays
du sous-continent, une volonté occidentale plus affirmée de considérer
l'Amérique latine comme partenaire à part entière et comme associé.
On sait que, tant que la ruine n’est pas
généralisée, cette solution de la pacification par l'extension de la règle du
Droit de l'espace des relations internationales ainsi que l'amorce d'une
solution des problèmes majeurs qui enveniment la vie des peuples du
Proche-Orient, en raisons des intérêts particuliers que l'Occident y réserve,
n'intéresse personne ou presque. Elle va à l’opposé des intérêts immédiats des
fauves de l’économie mondiale qui veulent garder et le pétrole et l’argent du
pétrole, et ne sont prêts à lâcher quoi que ce soit tant sur le plan des
libertés publiques que sur le plan de l’appui inconditionnel à Israël, symbole
de la réconciliation de l'Occident antisémite avec sa conscience qu'il veut
universelle, consacré allié stratégique dans la région. On va donc sans aucun
doute vers un renforcement du verrouillage des systèmes politiques et
sécuritaires du Proche-Orient, ce qui veut dire aussi qu’on doit s’attendre
dans l’avenir à une explosion qui fera plus de morts et de blessés que ce que
nous avons connu jusqu’à aujourd’hui alors que le terrorisme biologique et
chimique n'est qu'à ses premiers pas.
4-
L'anti-américanisme n'est pas une fatalité
Au-delà des
drames du monde arabe et musulman, les événements dramatiques de New York et de
Washington ont révélé le malaise que ressent l’opinion mondiale dans son
ensemble face à la politique extérieure américaine. Depuis la chute du mur de
Berlin, l’Administration américaine a adopté une ligne qui l’a coupé ou risque
de la couper du reste du monde y compris de ses alliés européens les plus
proches. Sûre de sa suprématie stratégique et de sa position de puissance
planétaire, elle avait de plus en plus tendance à négliger ses partenaires et à
dicter ses décisions, sans tenir compte des intérêts des uns et des autres.
Sous le nouveau président républicain, cette politique de dictât avec le refus
de tout dialogue et compromis s’est trouvée encore plus accentuée à cause de la
montée de la droite américaine. Ainsi, Washington prends l'initiative
individuelle de développer son système antimissile qui met en cause le traité
antibalistique ABM de 1972, rejette le protocole de Kyoto sur l’environnement,
s’oppose aux efforts de la OCDE pour l'établissement d’un accord sur le
contrôle des paradis fiscaux, fait échec à la Cour pénale internationale (CPI)
à laquelle avait adhéré le président Clinton, et rejette la Conférence des
Nations-Unies contre la discrimination raciale à Durben parce qu’elle ne
parvient pas à dicter aux participants son agenda.
Dans un
monde de plus en plus intégré, où les intérêts des uns sont intimement liés aux
intérêts des autres, un comportement qui ne prend en compte que sa suprématie
militaire et économique est plus que nuisible. Il met en cause les équilibres
nationaux et internationaux déjà très précaires dans une phase de changement
rapide et de transition. En effet, une puissance stratégique et économique
comme les Etats-Unis pesant d’un poids très lourd sur les destinées du monde,
et par conséquent de tous les pays sans exception, ne peut se permettre des
politiques déséquilibrées ou injustes sans risquer de provoquer des réactions
en chaîne, aussi biens imprévisibles que désastreuses.
Les
américains semblent s’étonner d’avoir constaté l’ampleur des ressentiments que
manifeste l’opinion mondiale à leur égard, malgré le bien qu’ils font à
l’humanité. En réalité, tous les peuples, y compris les peuples arabes et
musulmans ont, contrairement à l’apparence, beaucoup de sympathie et
d’affection à l’égard d’une nation phare qui a offert et continue d'offrir des
innovations et des réalisations matérielles et intellectuelles fabuleuses à
l’humanité, sans lesquelles notre civilisation moderne ne serait pas telle
qu’elle est. C’est à la politique américaine fondée sur l’unilatéralisme, le
refus du dialogue, l'égoïsme, la négligence d’une vision globale tenant compte
des intérêts vitaux des autres peuples et trahissant par là les valeurs de
cette civilisation même que s’opposent une opinion mondiale de plus en plus
consciente du devenir commun de l’humanité.
[1] *Directeur du
Centre d'Etudes sur lÕOrient contemporain, professeur de sociologie politique à
la Sorbonne Nouvelle ParisIII, auteur de Islam et politique, la modernité
trahie, La Découverte, Paris 1997