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Leila
Shahid | |
LEILA SHAHID
“Je suis beaucoup plus sévère avec la communauté
internationale qu’avec les Israéliens”
Née à Beyrouth
en 1949, Leila Shahid s’engage avec Yasser Arafat dès 1969. Arrivée à
Paris en 1974, elle devient vingt ans plus tard la déléguée de la
Palestine en France. Dans cet entretien à “Courrierinternational.com”,
elle exprime sa vision de l’Intifada, commencée fin septembre 2000,
et sa confiance dans l’établissement d’un véritable Etat en Cisjordanie et
à Gaza.
(10 décembre 2001)
Après quatorze mois d’Intifada et plus de
1 000 morts, quel bilan tirez-vous ?
La société
palestinienne est en plein mouvement. La radicalisation progressive de
ses actions, des manifestations pacifistes aux envois de kamikazes,
résulte d’une situation objective : l’échec d’un processus de paix
de huit ans, qui avait promis à la société palestinienne la libération
du territoire occupé et la constitution d’un véritable Etat. Ainsi le
premier bilan à tirer est clair : il s’agit d’une reprise de
l’initiative politique par la société palestinienne, qui crie à sa
propre direction comme au reste du monde son refus d’une situation
profondément injuste. Selon moi, cette Intifada prouve la bonne santé de
la société palestinienne. La tragédie, c’est que l’on a présenté
l’Intifada comme une action contre les Israéliens. Or c’est un mouvement
réflexif, un peuple qui se relève. C’est l’Intifada des réfugiés et des
pauvres, et c’est pour cela qu’elle est plus radicale et qu’elle va
tellement loin.
Comment jugez-vous la réaction de la société
israélienne ?
L’Intifada
démontre à mes yeux l’aveuglement et la surdité de la société
israélienne et de sa direction politique, que ce soit Ehoud Barak ou
Ariel Sharon. La répression féroce, le châtiment collectif de toute la
société palestinienne - les destructions de maisons, d’oliviers,
les bombardements, les bouclages, les arrestations -, tout cela
renforce et nourrit la capacité de résistance palestinienne. Et la
résistance ne peut que se radicaliser dans sa forme : du jet de
pierres aux kalachnikovs et aux kamikazes. Aujourd’hui, nous arrivons à
un point où l’Intifada ne peut déboucher que sur un réveil de la société
israélienne que Sharon mène à sa perte. Israël est en un sens une
société d’enfants gâtés, immatures et égocentriques. La gauche
israélienne, Amos Oz ou A. B. Yehoshua, par exemple, pensait qu’il
suffisait de dire “nous reconnaissons un Etat palestinien” pour que tout
rentre dans l’ordre. Ils n’ont pas pris la peine de connaître la réalité
palestinienne et de s’y investir. Ils ont eu l’attitude coloniale de
dire “après tout ce qu’on leur a donné, ils nous envoient une claque”.
Ils n’ont pas compris que les Palestiniens vivaient mieux avant Oslo
plutôt qu’après. Cette démission des intellectuels de gauche a renforcé
Sharon. J’attends la naissance d’une vraie gauche
israélienne.
Comment jugez-vous l’engagement
de la communauté
internationale,
et des Etats Unis en particulier ?
Si la société
israélienne est frappée de cécité, la communauté internationale souffre
de lâcheté. Je suis beaucoup plus sévère envers elle qu’envers la
société israélienne. La communauté internationale est incapable
d’assumer sa responsabilité face aux Israéliens et les laisse agir en
toute impunité. Face à la violation de toutes les règles du droit
international, les Etats-Unis, l’Union européenne et la Russie, toute la
communauté internationale reste muette. Et pourtant, le sommet de Charm
el-Cheikh d’octobre 2000, en mandatant la commission George
Mitchell, aurait pu faire baisser la tension sur le terrain. Cette
lâcheté internationale s’explique par la culpabilité de l’Europe à
l’égard du peuple juif et la politique impériale américaine de soutien à
Israël.
Quel est l’impact du 11 septembre sur le
conflit ?
Le
11 septembre a bouleversé l’agenda mondial. L’attention centrée sur
le Moyen-Orient s’est réorientée vers l’Afghanistan, laissant Sharon
mener sa propre guerre contre les Palestiniens. Aujourd’hui, je ne sais
pas jusqu’où ira cette guerre et combien de pays elle embrasera. Tout
cela s’ajoute à une crise profonde de modernité dans le monde arabe,
crise qui met face à face les laïcs et les religieux, les riches et les
pauvres, les démocrates et leurs oppresseurs, qu’ils soient des régimes
militarisés ou des régimes islamisés. La Palestine a toujours été un
catalyseur de toutes les contradictions et dialectiques qui travaillent
les sociétés arabes et qui séparent le camp de la paix avec Israël du
camp de la guerre. Nous sommes arrivés à un point nodal, la communauté
internationale n’a pas les moyens de détourner les yeux. Il faudra
qu’elle assure la paix ou qu’elle paie le prix de la
guerre.
Comment peut-on aujourd’hui sortir de
l’impasse ?
L’ensemble des
accords déjà signés sont encore valables : Oslo I et II,
Wye River, Charm el-Cheikh I et II et le rapport Mitchell. Ce
dernier propose un mécanisme pour reprendre la mise en œuvre de ce qui a
été signé. Tous ces accords, signés et approuvés par la Knesset, doivent
être appliqués. Or, dans une situation où il y a un fort et un faible,
l’expérience montre que ça ne sert à rien de signer des accords s’il n’y
a pas un mécanisme d’arbitrage international qui surveille chaque
contractant et qui garantisse l’application. Il faut un arbitre très
exigeant et ferme avec les deux parties. Il faut faire respecter le
calendrier et les détails. Par exemple, lorsque la déclaration de
principe dit : “Rien ne sera entamé qui puisse porter préjudice à
la souveraineté du territoire”, cela veut dire, à mon sens, la fin de la
colonisation. De même, le texte énonçait que les parties s’abstenaient
de “recourir aux armes pour régler des conflits”. Nous n’avons pas
respecté cette clause. S’il y avait eu un arbitre pour nous en empêcher,
nous ne serions pas tous les deux dans le pétrin dans lequel nous sommes
aujourd’hui.
Est-ce que l’on peut revenir à la table des
négociations ?
Bien sûr, même
avec Sharon, un homme qui ne veut pas de la paix. Il a d’ailleurs voté
contre l’ensemble des traités de paix avec l’Egypte, la Jordanie et la
Palestine. Il fait parti de ces généraux qui vivent dans le passé, il
dit encore que la guerre d’indépendance n’est pas terminée… Mais il est
le Premier ministre d’un Etat qui ne vit pas dans une bulle et qui
dépend de fait de ses relations avec les Etats-Unis et l’Union
européenne sur les plans diplomatique et économique. Israël ne peut se
couper des Etats-Unis et de l’Europe. De même, Israël n’a pas les moyens
de briser les accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie et de risquer
une nouvelle guerre avec la Syrie. Pour toutes ces raisons, ce qui
manque, c’est la volonté de la communauté internationale d’assumer sa
responsabilité, comme elle l’a fait dans le Golfe, en Bosnie, au Kosovo
et en Afghanistan au sein de coalitions internationales de guerre. Je ne
vois pas pourquoi le Moyen-Orient ne pourrait pas susciter une coalition
internationale de paix. Une coalition entre Américains, Européens,
Russes, Chinois et les Etats arabes qui ont signé un traité de paix avec
Israël sous l’égide de l’ONU, afin de mettre en œuvre les accords tels
qu’ils sont signés et sauver le Moyen-Orient d’une nouvelle guerre.
Concernant le statut final, nous avons assez avancé à Taba pour régler
ces questions en une année de négociations. Sur chaque dossier, nous
avons pratiquement trouvé une position commune avec les Israéliens.
Barak était sur le point de signer, mais c’était le jour précédant les
élections générales en Israël, et il a préféré abandonner. La seule
chose qui manque est la volonté politique du gouvernement israélien et
de la communauté internationale. Quand Sharon dit qu’il combat son Ben
Laden et qu’il doit détruire ses talibans, en parlant de Yasser Arafat
et de l’Autorité palestinienne, la communauté internationale doit sortir
de sa réserve.
L’Autorité palestinienne ne semble pas être
sur la même ligne
que la population et les islamistes…
Non, la
population palestinienne est en accord avec cette position de compromis
parce qu’elle veut vivre. De même, les islamistes palestiniens sont
avant tout des nationalistes. Ils ne reprochent pas à Arafat de ne pas
être un bon musulman, mais de ne pas libérer les Territoires. Ils ont
certes un programme d’islamisation de la société après la libération et
la constitution d’un Etat. Aujourd’hui, ils n’ont pas de projet
alternatif à la formule “deux Etats côte à côte”. Mais, si nous pouvons
tenir nos promesses d’Oslo, les sondages vont de nouveau revenir en
notre faveur.
Depuis le début de l’intifada, de nouvelles générations font
entendre leur voix, contredisant souvent Arafat. Existe-t-il aujourd’hui
un plan de succession du leader palestinien ?
Yasser Arafat
est le père de la nation, c’est l’homme qui a symbolisé l’autonomie de
la décision politique palestinienne face à la volonté israélienne de
nous faire disparaître et à la tentative arabe d’imposer son hégémonie.
Une période historique se termine donc avec lui. Il n’y aura pas de
deuxième Arafat. De plus, le successeur ne sera pas un militaire, la
société ne le tolérerait pas. Pour l’instant, la dynamique de l’Intifada
montre sa capacité de résistance et le renouvellement de son leadership.
La nouvelle génération de dirigeants (Marwan Barghouti et Hussam Khader)
passe aujourd’hui son examen dans les Territoires. Ils ont la confiance
de la population parce qu’ils luttent contre l’occupation. Une alliance
entre les anciennes générations (Yasser Abed Rabbo, Hanane Ashrawi ou
Nabil Shaath) et la nouvelle génération de dirigeants semble nécessaire.
Le nouveau leadership sera constitué d’ingénieurs, de gestionnaires,
d’informaticiens pour constituer un Etat moderne. Nous n’avons plus
besoin de personnalités charismatiques extraordinaires, nous avons
besoin d’institutions qui gèrent au jour le jour l’économie,
l’éducation, l’agriculture. Malheureusement, on ne peut assurer que la
transition du pouvoir sera démocratique si nous sommes toujours en
guerre.
Des voix s’élèvent en Palestine demandant la création
d’un
gouvernement d’union nationale intégrant les islamistes.
Est-ce une
possibilité ?
L’unité
nationale existe déjà dans la société. En revanche, l’union nationale
n’est pas possible, car il n’y a pas de gouvernement aujourd’hui.
Aujourd’hui, il y a Yasser Arafat et un peuple palestinien, tous les
deux cibles de la guerre de Sharon. Par contre, la société a réalisé
l’union à travers la direction des mouvements nationalistes et
islamistes qui ont coordonné l’action des groupes palestiniens durant
l’Intifada. Le Fatah a ainsi pu convaincre le Hamas de renoncer aux
attentats suicides. C’est la provocation d’Ariel Sharon, les assassinats
extrajudiciaires, qui ont obligé le Hamas et le Djihad islamique à
revenir aux attaques kamikazes. La stratégie du Premier ministre est de
pousser à la guerre civile, beaucoup plus destructrice pour le peuple
palestinien que la répression israélienne. Selon moi, la population
palestinienne défend les militants du Hamas par dépit et pour éviter la
guerre civile. Si vous faites intervenir des observateurs, si vous
arrêtez les blocus, vous verrez que le soutien au Hamas va chuter. De
plus, le sens de la responsabilité des Palestiniens les pousse à éviter
le règlement par les armes de leurs différends politiques. La gauche et
les laïcs, c’est-à-dire le Fatah, ont le sentiment qu’ils peuvent gagner
démocratiquement. Si ce projet, le compromis historique, deux Etats côte
à côte, échoue avec Arafat, ses successeurs en tireront la
leçon.