La marée noire de l'jeunesse

Ali au pays des merveilles
Du Caire à Bagdad, que lisent les enfants? A la rencontre de la littérature arabe, invitée d'honneur à Montreuil.

Par CHRISTOPHE AYAD

Le jeudi 29 novembre 2001

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Sésame ouvre-toi
Plusieurs ouvrages touchant au monde arabe et destinés au jeune public sortent à l’occasion du XVIIe Salon de Montreuil. Deux courts livres méritent une mention particulière, car il sont le fruit de coéditions entre la France et la Palestine, particulièrement difficiles à mener à bien en raison du bouclage des territoires palestiniens. Un monde palestinien (Ed. Thierry Magnier) est une succession d’images «racontant» la Palestine; le Bûcheron et la petite fève (Syros Jeunesse) est un conte, hélas! hâtivement traduit.
Le Chant des génies (texte de Nacer Khemir, illustrations d’Emre Orhun) et l’Ombre du palmier (texte d’Eglal Errera et illustrations de Sébastien Mourrain), tous deux parus chez Actes Sud Junior, figurent parmi les plus beaux livres de l’année avec la magnifique édition bilingue du Cadi et la mouche, d’Al-Jahiz, illustré par le grand peintre tunisien Ahmed Hajeri (Ipomée-Albin Michel/IMA).
Plusieurs ouvrages s’attaquant à des questions politiques complexes méritent d’être cités. Un été algérien (texte de Jean-Paul Nozière et illustrations de Chantal Montellier, Folio Junior) donne une image réaliste de la guerre d’Algérie: la torture n’est pas éludée (voir aussi page V). Les tagueurs de Jabalya, d’Ouzi Dekel (Syros Jeunesse), raconte la découverte par un soldat israélien de la souffrance et des espoirs des réfugiés palestiniens de Gaza. A la rencontre du Maghreb, d’Akram B. Ellyas (La Découverte/IMA), est un ouvrage plus didactique. Les Exilées, histoires de Nabile Farès, illustré par Kamel Khélif, s’inspire du drame de l’immigration (Amok Editions).
Plus traditionnel, le Trésor d’Hor Hotep (texte de Katia Sabet, illustrations de Philippe Biard) ravira les amateurs de chasse au trésor pharaonique (Folio Junior) et Sur les traces d’Aladdin (texte de Thierry Aprile, illustrations de François Place) éclairera la lanterne de ceux qui veulent en savoir plus sur l’univers dans lequel ce conte est né. C.A.


 


l faut un sens égyptien de l'humour pour surnommer «Mister Millimètre» un type qui en mesure près de 2000. Millimètres bien sûr. Mohieddine Ellabbad est un drôle de bonhomme, une contrariété ambulante, jamais satisfait du travail des autres et encore moins du sien. Son perfectionnisme légendaire a traumatisé des générations d'ouvriers du livre. Pourtant, à 61 ans, Ellabbad est un illustre illustrateur, à peu près aussi respecté dans le monde arabe que peut l'être Tomi Ungerer en Europe. Un artiste qui porte en lui un univers d'images, de codes, de sens qu'il maîtrise à la perfection.

Ellabbad se définit comme un «faiseur de livres»: dessinateur, écrivain, caricaturiste, graphiste, maquettiste et iconographe tout à la fois, il a beaucoup réfléchi sur la représentation dans le monde arabe et, comme les enfants, il s'est posé des questions simples. «Pourquoi Saladin chevauche-t-il toujours de droite à gauche alors que Superman fend les airs de gauche à droite? Pourquoi le tube de couleur "rose chair" que j'achète chez le marchand qui les importe d'Europe et d'Amérique n'a pas la même couleur que ma peau? Comment dessine-t-on un loup quand on n'en a jamais vu en vrai? Pourquoi nos personnages de bandes dessinées ont-ils des sourcils clairs alors que nous, les Arabes, nous avons des sourcils sombres et épais?» Dans le Carnet du dessinateur, son seul ouvrage traduit en français (1), il répond à toutes ces questions.

Avec quelques autres, Mohieddine Ellabbad a révolutionné la manière de faire des livres pour enfants dans le monde arabe des années 70. Jusque-là, seul l'hebdomadaire Sindibad, édité au Caire à partir de 1952 par la maison d'édition Dar al-Maaref, tranchait avec les contes moralisateurs et les magazines aux illustrations directement inspirées, voire copiées, de l'Occident. «Cela n'était ni réel ni imaginaire», explique Ellabbad qui a été marqué par Hussein Bikar, le directeur et l'illustrateur de Sindibad mais aussi l'un de ses professeurs à l'Ecole supérieure des beaux-arts du Caire. Mais c'est surtout dans la «rue» que s'est forgée sa culture visuelle: timbres, billets de banque, réclames, paquets de cigarettes, emballages, tout était bon. Plus tard, il a «redécouvert» le patrimoine de son pays: l'art pharaonique, précurseur de la BD, les icônes coptes, la calligraphie arabe...

Durant les années 60, les jeunes Etats arabes ont largement subventionné la littérature pour enfants, avec l'aide des «pays frères» du bloc socialiste dont les affichistes polonais et les dessinateurs tchécoslovaques ont inspiré toute une génération de créateurs arabes. Cette période a connu quelques belles réussites en Irak (2), en Algérie où la BD a pris son essor. En Syrie, la revue pour enfants s'intitulait Oussama ­ ce qui veut dire «le lionceau», sachant que le patronyme du tout-puissant maître du pays, Hafez al-Assad, signifie «le lion»! En 1974, Mohieddine Ellabbad participe à la fondation de Dar al-Fata al-arabi, une maison d'édition privée palestinienne basée à Beyrouth dont le patron n'est autre que Nabil Chaath, l'actuel ministre palestinien de l'Aide internationale. Il en est le directeur artistique. Pour Farouk Mardam-Bey, directeur de collection chez Actes Sud et excellent connaisseur des littératures arabes, «cela a été une révolution. Pour la première fois, le contenu des livres pour enfants avait un rapport avec la réalité vécue par les enfants du monde arabe.» Mais l'expérience, subventionnée par l'OLP, a périclité à la fin des années 80.

C'est qu'entre-temps, les Etats se sont désengagés, laissant la place au seul secteur privé qui propose un choix plus large que par le passé mais de moindre qualité. Le meilleur (les maisons Dar al-Shorouq en Egypte, Rama en Palestine, Tala au Liban, etc.) côtoie le pire comme les traductions sans aucune adaptation de produits américains, européens ou japonais de bas de gamme. La mondialisation... de la médiocrité. Pourtant, le livre d'enfants est un marché porteur, étant donné la structure démographique du monde arabe. Mais, à l'image du paysage éditorial, il est sinistré: «Il s'édite en tout 20000 ouvrages par an dans tout le monde arabe qui représente pourtant 300 millions d'habitants. C'est moitié moins qu'en France», constate Yves Gonzalez-Quijano, spécialiste de l'édition arabe.

Les handicaps sont d'abord d'ordre structurel: l'analphabétisme et surtout l'illettrisme touche une personne sur deux; le livre est devenu cher, souvent inabordable pour des classes moyennes paupérisées par les plans d'ajustement. «Peut-être que, dans les années à venir, les nouvelles technologies vont favoriser une meilleure diffusion et l'ouverture de nouveaux marchés, espère Yves Gonzalez-Quijano. Mais, pour l'instant, seuls les islamistes ont pris ce virage en exploitant à fond la synergie entre le livre, le CD-Rom et la vidéo.» Un véritable changement des mentalités est aussi nécessaire. «Les écrivains arabes continuent, à de rares exceptions près, de considérer que la littérature pour enfants est une sous-littérature.» Quant à l'Etat, il préfère les opérations de prestige au travail de fond: une bibliothèque de jeunesse ultra-moderne a ouvert récemment à Dokki, l'un des quartiers les plus huppés de la capitale égyptienne...

Comble de malchance, lorsque les éditeurs occidentaux songent à puiser dans le patrimoine arabe de littérature enfantine, ils recourent à des adaptations, presque jamais de traductions. Une frilosité (3) qui s'explique par le souci d'éviter les coûts de traduction et surtout par la «prépondérance éditoriale» en France des auteurs d'origine maghrébine capables d'écrire directement en français et très portés sur une littérature de l'immigration propre à leur histoire. Résultat: un personnage aussi important dans l'imaginaire arabe que le malicieux et naïf Joha (connu en Egypte sous le sobriquet de Goha, de Nasr Eddin Hodja en Turquie et de J'ha au Maghreb) n'est quasiment pas connu en France. «C'est un peu désespérant, déplore Ouardia Oussedik, responsable des activités éducatives de l'Institut du monde arabe (IMA). Comme si notre patrimoine se limitait aux Mille et Une Nuits, notre histoire aux pharaons et nos paysages au désert.» Pour essayer de remédier à cette lacune, l'IMA encourage la coédition d'ouvrages bilingues comme le Carnet du dessinateur, mais aussi Kalila wa Dimna d'Ibn al-Muqaffa (4), le précurseur arabe au VIIIe siècle de La Fontaine qui paya de sa vie l'impertinence de ses fables animalières. «Il n'y a pas que Shéhérazade tout de même!» Meilleure illustration des rapports complexes et parfois paradoxaux entre les deux rives de la Méditerranée: les contes des Mille et Une Nuits n'étaient traditionnellement pas illustrés dans le monde arabe; au XIXe siècle, les éditions illustrées de gravures orientalisantes rencontrent un succès immédiat en Europe; inspirés par cette vogue, des éditeurs arabes commencent à les publier agrémentées de (rares) illustrations elles-mêmes inspirées de Gustave Doré et consorts! Et c'est ainsi qu'Allah est grand et que le monde est petit...

(1 Mango Jeunesse/IMA, 1999. Le travail d'Ellabbad est exposé en ce moment à la médiathèque de Noisy-le-Sec.

(2) L'Irak a imprimé au total pas moins de 7 millions d'exemplaires de livres de jeunesse avant 1991. Depuis la guerre du Golfe, la seule publication disponible est une revue réalisée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) distribuée gratuitement.

(3) Deux ouvrages font exception: l'Ogresse (Syros, 2001), magnifique recueil bilingue écrit et dessiné par Nacer Khemir et ses sœurs à partir des récits de leur mère et Quand deux fables se rencontrent (Arléa, 1997), une mise en regard de deux contes de La Fontaine et d'Ibn al-Muqaffa.

(4) Ipomée-Albin Michel, 1997.



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