Evénement
Deux proches du chef du RPF soupçonnées d'avoir détourné une part de l'argent qui aurait été versé pour les otages du Liban.
La rançon du passé pour le clan Pasqua
L'ancien ministre et Jacques Chirac avaient nié en 1988 toute contrepartie financière à la libération.

Par Patricia TOURANCHEAU

Le vendredi 04 janvier 2002

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LES AFFAIRES REPRENNENT

La rançon du passé pour le clan Pasqua
Diplomatie secrète autour du sort de neuf otages
Eaux troubles
Un embarrassant flash-back pour la campagne de Chirac

«Si l'affaire est vraie, seules trois personnes ont pu donner leur accord: François Mitterrand, Jacques Chirac et Edouard Balladur.» Jean-Charles Marchiani

  'ancien ministre de l'Intérieur Charles Pas qua et son expert en diplomatie parallèle Jean-Charles Marchiani se retrouvent au centre d'un scandale lié aux négociations secrètes pour la libération des otages français au Liban en 1987 et 1988. Marie-Danièle Faure, fidèle collaboratrice du candidat du Rassemblement pour la France (RPF) à la présidentielle, et Christiane Marchiani, épouse du député européen du RPF, ont été mises en examen le 21 décem bre dernier par la juge Isabelle Prévost-Desprez, du pô le financier à Paris, pour «recel de blanchiment aggravé» et «recel de trafic d'influence», et placées sous con trô le judiciaire. Elles sont soupçonnées d'avoir blanchi les fonds d'une rançon destinée aux ravisseurs des otages, mais détournée en partie par des négociateurs.

Carte blanche. Durant la première cohabitation, Charles Pasqua et Jacques Chi rac avaient donné carte blan che à Marchiani pour activer son «réseau» et libérer les ota ges, avant les émissaires de la cellule de l'Elysée. Installé au dernier étage d'un immeuble du ministère de l'Intérieur, rue Nélaton (XVe), au-dessus de la Direction de la surveillance du territoire (DST), qu'il utilise au mieux comme une banque de données, le «conseiller» Marchiani disposait de lignes de téléphone et de fax protégées, d'intermédiaires libanais et iraniens, et d'un faux passeport au nom d'«Alex an dre Stéfani» pour ses tractations à l'étranger.

Libérés, Roger Auque et Jean-Louis Nor man din ont atterri à Larnaka (Chypre), dans la nuit du 27 au 28 novembre 1987. Marcel Carton, Marcel Fontaine et Jean-Paul Kauffmann ont été relâchés le 4 mai 1988, quatre jours avant l'élection présidentielle. A leur arrivée, le lendemain à l'aéroport de Villacoublay, Jacques Chirac remercie les Iraniens et les Syriens, rend hommage à Marchiani et à «un ami de la France et de l'Iran». Sibyllin.

Le Premier ministre parlait en fait du Libanais Iskandar Safa, président de la Triacorp, société de négoce international de marchandises en tous genres sise avenue Franklin-Roosevelt à Paris (VIIIe arrondissement), qui eut pour vice-président Jean-Charles Marchiani. Iskandar Safa a mis ses contacts à Damas et à Téhéran au service de «Stéfani» pour convaincre les ravisseurs du Hezbollah. Le soir même de l'arrivée des ota ges, Charles Pasqua jure déjà sur Antenne 2 qu'il n'y a pas eu de ran çon versée: «Nous n'avons accordé quelque subside que ce soit à personne.» La ques tion du prix n'a jamais été élucidée, malgré les enquêtes de l'Elysée, du Quai d'Orsay (Roland Dumas) et du ministère de l'Intérieur (Pierre Joxe) après la réélection de Mitterrand.

«Enveloppes». Quatorze ans plus tard, la «rançon» refait surface dans un dossier d'instruction ouvert en juin 2001. A l'origine, une lettre d'un chef de la DST au procureur de la République de Paris pour dénoncer de possi bles délits, «comme l'exige de tout officier de police judiciaire le code pénal», souligne un commissaire. Le 23 janvier 2001, le contrôleur général Jean-Jacques Martini expose par écrit les renseignements livrés par une «source» de la DST, «persuadée» du «détournement» d'une «partie de la rançon de 3 millions de dollars débloquée par l'Etat français et conservée par les négociateurs, en l'occurrence Jean-Charles Marchiani et Iskandar Safa». Ce sous-directeur de la section «protection du patrimoine» qui entretient de bons contacts avec les banques joint à sa lettre une «note blanche» (sans en-tête ni date) intitulée «Relations entre l'homme d'affaires libanais Iskandar Safa et le député européen Jean-Charles Marchiani» qui, sur deux pages et demie, rapporte qu'une partie de l'argent destiné aux ravisseurs aurait atterri sur le compte en Suisse d'Iskandar Safa, qui en aurait restitué à l'entourage de Marchiani et de Pasqua. Le haut fonctionnaire Martini fournit aussi à la justice, selon l'Est républicain, qui a révélé hier l'affaire, «des photocopies de bordereaux de retrait en espèces du compte des frères Safa au CCF à Paris. 1,2 million de francs aurait ainsi été retiré en liquide durant l'année 2000». Le quotidien lorrain ajoute que le chauffeur d'Iskandar Safa, M. Al-Sayed, a expliqué sur procès-verbal à la brigade financière avoir apporté des «enveloppes» dont il pensait qu'elles contenaient de l'argent au domicile de Jean-Charles Marchiani ­ qui ont été réceptionnées par son épouse ­ et au bureau de Charles Pasqua ­ qui ont été remises à sa collaboratrice, Marie-Danièle Faure.

«Ignominie». En garde à vue le 19 décembre, les deux femmes ont tout contesté. Le chef de mise en examen pour «trafic d'influence» recouvre leur intervention présumée auprès des autorités françaises pour aider des Libanais à obtenir des visas et des naturalisations. Le «blanchiment aggravé» indigne Me Tremolet de Villers, l'ex-avocat de Paul Touvier, qui défend Christiane Marchiani: «Pour que le blanchiment soit constitué, il faut me dire quel est le délit ou le crime initial, d'où provient l'argent et si ma cliente l'a touché. C'est quoi? Un détournement de fonds publics? Ou une infraction imaginaire genre "on a volé la tour Eiffel"?»

L'affaire a beaucoup énervé hier Charles Pasqua et Jean-Charles Marchiani, qui ont répété: «Il n'y a jamais eu de rançon versée», et ont dénoncé une manipulation politique. Le candidat du RPF à la présidentielle a parlé d'une «ignominie» et réclamé «l'ouverture de deux informations judiciaires, l'une pour dénonciation calomnieuse, l'autre contre les organes de presse qui se feront l'écho de ces allégations». Jean-Charles Marchiani a mis en cause le patron de la DST, le préfet Jean-Jacques Pascal, qui eut les beaux postes de sa carrière sous la gauche: «Si ce que dit le préfet Pascal est vrai, c'est très grave, c'est une affaire d'Etat. Et dans cette hypothèse, seules trois personnes ont pu donner leur accord: François Mitterrand, président de la République, Jacques Chirac, Premier ministre, et Edouard Balladur, ministre des Finances. Soit ce que dit le préfet Pascal est faux. Et alors il faudra qu'il explique pourquoi il a monté cette infamie.» La DST n'a pas réagi, sauf pour indiquer que «les notes de transmission à la justice ne sont pas rares», et Daniel Vaillant, le ministre de l'Intérieur, a botté en touche, «c'est une affaire de justice». Rançon ou pas, les fonds secrets dévolus aux services de renseignements de l'Intérieur n'étant pas contrôlés du temps des otages, la «financière» ris que de peiner à trouver la preu ve.


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