ON LE SAIT depuis longtemps déjà, le Front national prospère sur les
trous de mémoire de la nation française, sur son rapport malsain aux zones
d'ombre de son passé, sur la façon dont elle préfère occulter les épisodes
sombres de son histoire plutôt que de les affronter avec courage et
lucidité. Ce n'est pas un hasard si Jean-Marie Le Pen a d'abord bâti une
partie de sa notoriété politique sur quelques déclarations provocatrices
qui mettaient en jeu les mauvais souvenirs de l'Occupation.
L'autre grand impensé du XXe siècle en France est, à coup sûr,
celui de la colonisation et notamment de la guerre d'Algérie.
Or celle-ci est présente, de
diverses manières, dans la mémoire collective, sans que jamais les
Français aient été capables de mettre au net leur relation avec ces
événements douloureux. Cette relation est pourtant au cœur de notre
histoire contemporaine. Elle commande, sur le plan intérieur, le processus
d'intégration des populations issues de l'immigration, dont on mesure, en
particulier depuis le premier tour de l'élection présidentielle, les
immenses difficultés. Elle détermine largement, sur le plan extérieur, la
position de la France dans le monde arabe.
Comment négliger, dans ces conditions, le succès d'une extrême droite
qui a construit l'essentiel de son fonds de commerce sur le rejet de
l'étranger, surtout quand celui-ci vient de l'autre côté de la
Méditerranée ? Comment ne pas voir, dans l'extraordinaire malaise qui
s'est emparé de la France et qui s'est exprimé le 21 avril, les
traces d'une nouvelle arabophobie, qui s'ajoute à la vieille judéophobie
et contribue à nourrir les fantasmes exploités par le Front
national ? Comment, surtout, oublier le passé personnel de son chef
en Algérie, qu'attestent maints témoignages, depuis ceux qu'a rendus
publics il y a quarante ans l'historien Pierre Vidal-Naquet jusqu'à ceux
que produit aujourd'hui Le Monde ? Jean-Marie Le Pen est, depuis une
vingtaine d'années, au centre du débat politique français. Il est donc
normal que notre journal s'emploie, inlassablement, à éclairer sa
personnalité, comme il l'a fait en se penchant sur les années de jeunesse
d'autres dirigeants politiques, de François Mitterrand à Lionel Jospin, en
dévoilant des épisodes qu'ils n'assumaient pas.
La justice a donné raison à ceux qui ont dénoncé les actes de torture
commis par Jean-Marie Le Pen, en les relaxant des poursuites en
diffamation. La plus haute juridiction française, la Cour de cassation, a
ainsi confirmé, en juin 2001, un arrêt de la cour d'appel de Paris en
faveur de Pierre Vidal-Naquet. Quelques mois auparavant, elle avait pris
la même décision en faveur de Michel Rocard, qui, en 1992, à la
télévision, avait accusé Jean-Marie Le Pen d'avoir torturé. La Cour avait
estimé en particulier que l'ancien premier ministre "avait poursuivi un
but légitime en portant cette information à la connaissance des
téléspectateurs". Le Monde se réclame du même "but légitime" pour
continuer de porter cette information à la connaissance de ses
lecteurs.