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Ahmed Meguini, 24 ans, porte-parole d'un mouvement né le 21 avril. Tente de maintenir les consciences éveillées.
Génération Spontané
Par Pascale NIVELLE

mardi 04 juin 2002
Ahmed Meguini en 6 dates
28 juin 1977
Naissance en Haute-Savoie.
1993
Quitte l'école.
1994
Sapeur-pompier.
Octobre
1995
Service militaire.
Juillet 1996
Sarajevo.
Mai 2001
Arrive
à Paris.
 

 

 

amedi 14 h 30, métro Ménilmontant. Les amis du Mouvement spontané des citoyens dans la rue, alias Spontané, se glissent dans la manifestation qui commence. Ahmed, tout petit, tout menu, court vers la tête du défilé, une immense banderole «Urgences sociales» en accordéon sous le bras. «On se met devant», crie-t-il aux deux filles réquisitionnées pour porter. La place étant solidement occupée par le DAL, ils se faufilent au quatrième rang. Ahmed, tout en marchant, sort une banderole plus pratique, plus lisible «Mouvement spontané des citoyens dans la rue» et entraîne les filles sur le côté. Ils cheminent en parallèle. Puis, il refile la banderole à un copain qui porte déjà une guitare, et part lever le poing tout seul devant.

Ahmed Meguini n'est pas né de la dernière manif. «C'est un malin, un charmeur», dit Elise, une copine récente. Porte-parole d'un mouvement né dans le cyclone du 21 avril, il surfe sur la vaguelette citoyenne qui en a découlé. Il a plaqué un boulot de chauffeur-livreur et une formation de comédien, et fait un emprunt pour payer le loyer de sa chambre à Montmartre. Propulsé, au nom des jeunes, des réveillés, des indignés, sur les plateaux de télé et dans les cabinets ministériels, il prêche avec exaltation une «nouvelle citoyenneté» aux contours flous. Le nouveau citoyen est «apolitique» mais pas dépolitisé, libre mais responsable, informé mais pas intoxiqué... Ahmed : «Il ne peut pas y avoir de révolution collective sans révolution personnelle. Que chacun comprenne qu'il est acteur, pas spectateur.»

Sa révolution intime a eu lieu le 21 avril aux alentours de 22 heures. Il a voté Mamère et se retrouve seul, parmi d'autres hébétés, place de la République, ce soir de naufrage. Il monte sur quelque chose, «un poteau peut-être», se voit lever le poing, s'entend crier «à la Bastille». D'autres poings se lèvent devant lui : «J'ai eu comme une vision révolutionnaire, j'ai eu le sentiment qu'on pouvait changer quelque chose.»

Depuis, les Spontanés sèment avec candeur des concepts défraîchis, des cahiers de doléances aux maisons du citoyen dans chaque commune. «On s'inspire de la Révolution française. C'est normal, ce qu'on a demandé à cette époque-là, on ne l'a toujours pas.» Aux législatives, le vote doit être utile.

L'école ne lui a rien appris, mais il a vécu «beaucoup d'aventures». Enfant de divorcés, fils d'«un Algérien qui a servi dans l'armée française» et lui chantait «liberté-égalité-fraternité» en berceuses, il a surtout vécu avec sa mère, Fatiha, une Marocaine qui rêvait de deux fils diplômés. Femme de ménage, serveuse de snack-bar, elle s'est battue jusqu'à ouvrir sa propre entreprise d'électricité en Suisse. «Son moteur, c'était nous», dit Ahmed. Le cadet est en troisième année de Sup de co et roule en Golf. L'aîné lui donne du souci. A 16Êans, Ahmed abandonne la Sainte-Famille, lycée privé de Haute-Savoie où l'a inscrit Fatiha. Il veut voir le monde et être pompier, «par patriotisme et envie d'aider les autres». Il passe son brevet, participe à plusieurs compétitions, termine «champion de France de manoeuvre incendie» avec les jeunes sapeurs-pompiers d'Annemasse. Premiers pas hors du cocon. Certains pompiers, quand ils sont appelés dans un quartier immigré, vont «chez les bougnoules». On l'envoie dépanner les ascenseurs plus souvent qu'à son tour.

A 17 ans, il devance l'appel, se retrouve secrétaire comptable d'un escadron de l'armée de terre à Poitiers. A la fin du service, il veut s'engager. Pour un an, obtient sa mère. Ahmed veut approcher la guerre, mythe paternel, il part à Sarajevo. Dans une compagnie de combat sous mandat de l'Otan, le quatrième escadron anti-char. «Là, raconte-t-il, je suis arrivé en plein dans la laideur du monde.» Les milices, les mines, la peur de mourir. Et l'armée : «J'étais rejeté, juste parce que j'étais musulman et, eux, proserbes.» Il reste trois mois en Bosnie : «Un soir, à la relève d'une garde, je suis tombé dans un guet-apens. Je me suis réveillé dans un hôpital de campagne. Puis, on m'a rapatrié à Clamart. Je suis resté trois semaines en psychiatrie.» Fatiha le récupère : «Cela a été une année d'enfer, se souvient-elle, il était déprimé, se repassait les horreurs qu'il avait vécues là-bas, il était incapable d'en parler.»

Il tire un trait, suit son amoureuse à Lyon, puis en Belgique, revient chez sa mère quand l'histoire s'achève. Entre-temps, il a fait des petits boulots, serveur, livreur de pizzas, vendeur de poissons à Continent, vendeur d'assistance juridique en porte-à-porte. «J'ai appris à vendre des trucs à des gens qui n'en avaient ni envie ni besoin.» A Genève, Ahmed est serveur dans un grand restaurant : «Il n'y avait que des stars là-bas», dit sa mère, «Daniel Lévy, celui qui chante dans "les Dix Commandements" lui a mis le théâtre dans la tête. Il m'a dit qu'il partait à Paris, pour faire du cinéma ou travailler dans les médias. C'est un voyageur.» Il quitte la maison avec vue sur le mont Blanc pour la capitale, avec 6 000 F qui fondent en une semaine. Après, ce sont les foyers d'urgence, la rue, la fauche, bien qu'il ne soit «pas doué pour ça» : «Je n'ai jamais réussi à chourer un truc sans me faire prendre. Ma mère dit qu'on est une famille de gens pieux et que le mal nous est interdit.»

Au bout d'un mois, il suit le Cours Florent grâce à l'assistance sociale, participe à La Villette à la création d'une pièce et se passionne pour le prix Nobel de littérature, Gao Xingjian. Livreur en même temps, il parle de s'acheter une voiture : «Sans le 21 avril, j'étais sur des rails.» Il dit aussi : «J'ai tellement été le mec superbien et le mec super-pas bien, je connais mon fond, il y a tout en moi. ça m'a rendu tolérant. J'ai l'impression de comprendre tout le monde. Le fils à papa qui vit dans 200 mètres carrés avenue Hoche et le pauvre mec qui dort sur un carton.» Il redoute d'être «définitivement instable» comme son père, qui s'est marié cinq fois. Sans inquiétude : «Je jette des trucs en l'air et je regarde comment ça retombe.»

Ahmed dort quelques heures par nuit, mange quand il peut. Il passe sa vie avec quelques autres Spontanés, happés par «la haine de Le Pen». Ils s'embrassent, parlent d'amour et du monde à refaire : «On vit une petite utopie, reconnaît Elise, comme en 68. Sauf qu'eux ont mal tourné, avec la gauche caviar.» Le porte-parole papillonne, un jour chez un ministre, un jour aux basques des policiers qui expulsent un sans-papier. Il dit : «Je me sens à l'aise dans ce truc-là. Je peux mettre à profit mon côté écorché vif».

>photo LUDOVIC CARÊME

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