· Les grèves ont encore coûté l'équivalent
de 1,5% du PIB!
· Un profond désordre s'est installé,
qui entraîne anarchie et misère
· Les pouvoirs
politiques sont totalement inconscients du danger que leur inaction
fait courir au Maroc
Les questions soulevées cette
semaine par la Chambre de Commerce allemande au Maroc (DIHK) doivent
en toute priorité retenir l'attention. Avec le concours de
L'Economiste, la DIHK attire l'attention des partenaires sociaux et
particulièrement du (ou des) pouvoir(s) politique(s) sur le danger
qu'il y a à laisser se développer des situations incompréhensibles
dans les relations de travail (cf. www.leconomiste.com, 11 et 12
juin 2002). Pour l'année 2001, les journées de grève
comptabilisées par le ministère de l'Emploi se montent à
l'équivalent de 1,5% du PIB, si on effectue la simple multiplication
de journées perdues par le montant du Smig. C'est une
catastrophe économique nationale. Inutile d'engager une
discussion byzantine sur le mode de calcul des marchés perdus, des
investissements manqués… Contentons-nous de rapprocher deux chiffres
pour nous faire une idée de la catastrophe nationale qui se produit
chaque année. Quand on sait qu'une croissance continue du PIB de
6% donnerait la suppression du chômage en moins de 10 ans, il est
facile de comprendre qu'un niveau aussi élevé de conflits du travail
a un fort impact sur l'emploi lui-même. Nul besoin d'être grand
clerc pour le voir! Cependant, ce phénomène reste ressenti par
les pouvoirs politiques d'une manière très éloignée. Il est vécu
comme la conséquence presque normale de la liberté individuelle, de
la démocratisation…
· Désordre dans les pratiques et les
esprits
En fait de liberté et de démocratisation, le
séminaire du 11 juin (sur "les conflits sociaux comme frein à
l'investissement") a parfaitement montré qu'un profond désordre
s'est installé dans les pratiques et même dans les esprits. Le
désordre des pratiques a été souligné par les cas pratiques exposés
et les débats auxquels ils ont donné lieu. Là, un inspecteur du
travail se fait médiateur dans un conflit. A-t-il agi de bonne foi
ou a-t-il servi les intérêts d'une des parties? C'est déjà un
premier désordre, mais l'affaire ne s'arrête pas là car en réalité,
cet inspecteur ne devait pas interférer dans la négociation. Son
ministère de tutelle se montre très net: "L'inspecteur du travail
n'a pas la moindre compétence pour se faire médiateur". Voilà
comment à la première couche de désordre dans les procédures, s'en
ajoute une deuxième, celle des compétences. A aucun moment cet
inspecteur, qui pourtant devrait connaître son travail, ne signale
qu'il est en train d'outrepasser ses pouvoirs. A aucun moment non
plus, l'avocat de l'employeur ne fait remarquer à son client, que
l'engagement qu'il prend suite à la médiation de l'inspecteur n'a
aucune valeur juridique. Pourtant, lui aussi devrait connaître son
travail. Aux désordres des procédures à celui des compétences,
s'ajoute une troisième couche celle de la négligence. A moins
naturellement que cet avocat-là ne soit pas négligent. Se serait-il
ménagé la possibilité d'un procès, peut-être plus juteux, que le
Conseil juridique? L'hypothèse s'insinue dans les
esprits. Qu'elle soit exacte ou fausse, le résultat est le même.
Une quatrième couche de désordre s'ajoute celle du doute
systématique. Or, on le sait depuis longtemps et Feu Hassan II
l'avait dit et répété: pas le moindre développement à espérer sans
la confiance. Les instances ordinales sont en principe là pour
connaître des plaintes du client, vérifier et, si la faute est
réelle, sanctionner de manière à protéger l'honorabilité et la
fiabilité de tous les autres avocats. Mais dans le désordre ambiant,
l'ordre a-t-il la sérénité nécessaire? Nouveau doute.
· La
forme à la place du fond
L'entreprise fait pourtant
confiance à l'inspecteur du travail et à son avocat. Elle paye les
indemnités. Procès. Elle est condamnée à repayer! Le jugement
s'appuie sur la seule forme des actes, pas sur leur sens. Puisque
l'inspecteur n'avait pas le droit de jouer les médiateurs, sa
médiation est nulle. En poursuivant la logique, si la médiation est
nulle, l'argent déjà versé ne compte pas, donc il faut repayer.
Une cinquième couche de désordres s'ajoute: celle de
l'absurdité. Les représentants consulaires de l'entreprise vont
"s'étonner" auprès du ministère de la Justice. "Faites appel", leur
répond-t-on, en les envoyant vers la reproduction du même piège
d'incompétence, de négligence, de méfiance et d'absurdité. Dans ce
contexte, que signifie réellement l'indépendance judiciaire? A
l'autre bout de la chaîne, celui des travailleurs, mêmes couches
successives de désordres. Dans une cave en plein centre de
Casablanca, des femmes piquent à longueur de journée des chemises.
Pas d'aération, la seule issue, une porte en fer, a été fermée à
clef par l'employeur qui ne la rouvrira qu'à son retour, à la tombée
de la nuit. Là, les inspecteurs du travail sont compétents, mais
personne dans le quartier ne les a jamais vus. Les employées,
elles, protègent mordicus leur patron: pas question de dire quoi que
ce soit qui aboutirait à leur licenciement. D'ailleurs, peut-être
que la justice les débouterait, puisque sans contrat de travail,
elles ne sont pas censées travailler. Si elles ne travaillent pas,
elles n'ont donc pas droit à des couvertures sociales, pas droit à
l'assurance accident du travail. Qui des deux employeurs a
raison? Celui qui s'est adressé à son inspecteur du travail, à son
avocat, au juge, ou bien celui de la cave sans air? Depuis
quelques années, des inspecteurs du travail ont tenté de sortir des
situations absurdes, d'expliquer à leurs collègues moins formés ou
moins consciencieux, de montrer à leur ministère de tutelle que sur
le terrain, la loi est quotidiennement violée et pis encore, qu'elle
se retourne contre ceux qui l'appliquent. Las de ne recevoir aucune
réponse des pouvoirs politiques, ces inspecteurs du travail ont
multiplié les colloques et les rencontres (cf. www.leconomiste.com).
Sans plus de résultats.
· La misère et l'anarchie
engendrent l'obscurantisme
Les désordres dans et autour
de relations de travail engendrent, chaque année, une catastrophe
nationale. On ne peut pas se cacher derrière la liberté et la
démocratisation pour ne rien faire. C'est faire le lit du chômage,
de la misère et de l'anarchie. Et c'est dans ce lit-là que sera
conçu l'obscurantisme. Sur le terrain, quand les institutions
administratives, judiciaires et ordinales (les ordres
professionnels) fonctionnent de travers, la liberté et la
démocratisation deviennent des mots sans aucun sens. Des hochets qui
n'amusent que le monde politique. Pourtant, les désordres qui se
sont installés n'intéressent pas le monde politique, sauf si c'est
pour y chercher des voix, avec cette démagogie qui dit tout le
mépris qu'a le monde politique vis-à-vis du monde du
travail. Nadia SALAH
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