y a Mourad
et il y a Momo. Tous les jours, ils se croisent.
Parfois, ils sont le même homme. Parfois, non. Mourad
est un beau gars, qui a fait fortune à Londres en
faisant le beur. Riche du succès foudroyant de son
restaurant de couscous, le Momo's, il ouvre dans la
capitale britannique un complexe de 2 500 mètres carrés.
Nom de baptême du «bateau» : Sketch. En anglais :
croquis, esquisse, griffonnage, comme on voudra. Londres
n'aura jamais vu cela, promet son entourage : brasserie,
restaurant, salon de thé, pâtisserie, galerie d'art
vidéo... Toute la partie restauration sera conçue par le
plus inventif des cuisiniers français, Pierre
Gagnaire...
Inutile de dire que Mourad aurait les moyens de
parader en costume Armani au volant d'une décapotable
rouge. Momo, lui, n'est pas d'accord. Il préfère garder
un look décontracté, se déplacer en scooter, louer un
appartement, ou, mieux encore, loger chez des copains
que de posséder une maison. Momo, c'est un jeune
Berbère, poussé comme une herbe folle à Alger, parti à
Paris, reparti ailleurs et ailleurs encore, revenant à
Paris pour, finalement, rencontrer un écho inattendu à
Londres. Qu'il dit «ne pas comprendre», prenant
l'air ahuri de celui qui, effectivement, a le sentiment
que ce succès le dépasse. Et faisant la moue de celui
qui n'est pas sûr d'apprécier. Car Momo n'est pas sûr
d'aimer Mourad. Ce qui fait que, tous les deux, ils ont
une vie un peu compliquée. «Je ne suis pas drivé par
l'argent», souffle-t-il, d'un air sincère... quand
son alter ego engage seize millions d'euros pour épater
l'Angleterre. «Il n'a pas le goût du gain. Il a envie
de construire», commente le comédien Smaïn, en
soulignant le «désir de revanche» des enfants
d'Algérie.
Mourad est tout en ambition, Momo tout en séduction.
Son personnel forme une bande de copains. Il tutoie ses
110 employés (270 à l'ouverture du Sketch) et les
appelle par leur prénom. Son ancien bras droit, Stuart
Goldman : «Un jour, une ancienne employée est venue
en larmes, la veille de l'expulsion de son appartement.
Le lendemain, Momo lui prêtait la somme nécessaire.
Qu'il n'était pas du tout sûr de revoir.» Cela
n'empêche pas Mourad d'avoir l'oeil à tout et de
réprimander, à l'occasion, un employé un brin négligent.
«Si j'avais un pépin, il me prêterait sans sourciller
15 000 euros, témoigne un de ses collaborateurs.
Mais si je réclamais une petite augmentation, il me
dirait non.» Momo et Mourad, toujours...
Ce mélange de soif de réussir et de fragilité, Momo
le doit sans doute aux complications de la vie. Il est
né en 1962, au lendemain de l'indépendance de l'Algérie,
dans l'anfractuosité d'un couple franco-algérien. Les
parents se sont séparés. Il avait 7 ans, le père l'a
gardé en Algérie, la mère n'a rien dit. Il ne l'a plus
revue de toute son enfance. Encore aujourd'hui, il
n'aime pas parler de cette part d'enfance volée. De
toute manière, des rues d'Alger, il garde l'orgueil du
garçon qui ne trahit pas ses sentiments... Il passe
l'année scolaire à Alger, au lycée Descartes, et l'été
dans l'atmosphère chaleureuse de la Kabylie, où les
enfants dorment sur des matelas posés à terre. Chaque
carte postale de la mère est une fête. A quinze ans, il
revient à Paris retrouver la reine absente de sa vie.
Qu'il ne connaît pas, qu'il ne reconnaît pas. Elle vit à
Ivry, remariée à Robert, chauffeur de taxi. «J'ai
trouvé deux étrangers», souffle-t-il. Alors,
l'enfant rebelle découche. A seize ans, il fait des
ménages la nuit dans les bureaux, ou expérimente sa
tchatche en vendant des calendriers de porte à porte.
Premiers pourboires comme garçon de café. Pour ne pas
faire trop arabe, il prend un pseudo : Xavier. Le prénom
que sa mère aurait aimé lui donner. Chaque nuit, il sort
en boîte, se liant d'amitié avec les autres beurs et les
séfarades. Un soir, au Kilt, il rencontre Smaïn. Ils ne
se lâchent plus. A 18 ans, ils partagent une chambre de
bonne. Aujourd'hui qu'ils se sont éloignés l'un de
l'autre, Smaïn dit de lui : «Momo est le sirocco et
le mistral. Il est un melting- pot à lui seul.»Ê
Momo a une âme de voyageur et un coeur d'artichaut. A
vingt ans, rompant avec sa compagne, il saute dans le
premier avion venu. Fait un tour du monde pour se
retrouver à Los Angeles. Retour à Paris pour une année,
toujours dans la communication. Il s'occupe notamment du
spectacle de Smaïn, devenu une célébrité.
A 24 ans, nouvelle rupture sentimentale. Nouveau
départ. Californie, Caraïbes, Bali. Retour à Paris,
toujours comme garçon de café. Aux Coste et autres
clients, il annonce : «Un jour, j'ouvrirai mon
café.» Ils rigolent. Le Bascou, sympathique bistrot
près de la République, est à vendre. Smaïn lui avance
une bonne partie des fonds. Puis, l'aide à ouvrir le
404, un couscous branché, dans le Marais. Il n'a pas
d'argent pour décorer : le minimalisme séduit.
L'amour, encore, le conduit à Londres. Dans une
ruelle à poubelles du centre, il ouvre un restaurant
d'inspiration marocaine. Il pense l'appeler 404. Ce sera
Momo's. Le Maghrébin étonne le Londonien. Une cuisine
inconnue, une ambiance décontractée qui s'affiche
«familiale», un accueil spontané, un désordre
très frenchy. Pour l'ouverture, il demande à une
quinzaine de potes d'inviter chacun 15 ou 20 personnes.
Pas de liste d'invités, pas de cerbères. La cave est
vidée la nuit de la fête, ce qui posera quelques
problèmes pour servir les clients le lendemain...
La semaine suivante, un des participants appelle :
«Madonna veut réserver le restaurant.» La folie des
stars fait le reste. Les limousines affluent dans
l'impasse crado, devenue soudain pimpante. Il faut
chasser les paparazzi, qui font le pied de grue pour
débusquer Tom Cruise, Nicole Kidman, Naomi Campbell ou
Kate Moss. La clientèle se fait tellement pressante
qu'il faut ouvrir un salon en sous-sol, où se produisent
les orchestres berbères, et un salon de thé-brocante.
Mourad sort trois compiles de raï et musique africaine
et un livre de recettes, qui sera publié en France en
septembre. Il dit «adorer mélanger les genres, les
races, les couleurs». Affiche, au-dessus du bar, en
arabe, la première phrase de la déclaration universelle
des droits de l'homme. Démago ? Pas sûr. Un investisseur
a mis seize millions d'euros sur la table pour qu'il
ouvre six restaurants au Moyen-Orient. Mourad était
intrigué. Momo a dit non. Stuart a sa version : «Il a
jeté un oeil sur la carte ; il s'est dit : "Merde, aucun
de mes potes juifs ne pourra jamais venir !" Il a laissé
tomber.» L'investisseur était un des frères Ben
Laden.
Aujourd'hui qu'il porte ce projet du Sketch, Momo est
plus que jamais habité par le doute. Un soir de virée,
il confie : «Si cela foire, je perds tout... Je m'en
fous.» Frimeur ou sérieux ? «Il me restera
toujours mon 404... Mon île à moi.» Où il pourrait
redevenir tout entier Momo ?.