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Hatem Ben Arfa, 15 ans, footballeur. Sur les traces de Zidane, il vient de signer à Lyon. Réussira-t-il à endosser la succession?
Les yeux dans le petit Bleu


vendredi 28 juin 2002
Hatem
Ben Arfa
en 6 dates
7 mars 1987
Naissance à Clamart (92).
Juin 1998
Joue en première partie
d'un match de coupe du Monde à Montpellier.
Septembre 1999
Entrée
en pré-formation
à l'INF Clairefontaine.
Septembre 2000
Redoublement scolaire.
3 avril 2002
Signature d'un contrat avec l'Olympique lyonnais.
Juillet 2002
Première sélection en équipe de France des moins de 16 ans.
 

 

 

es maillots partout. Ceux que les clubs qui se l'arrachaient lui offraient dans l'espoir de s'attirer ses bonnes grâces. Aux murs de sa chambre : le vert de l'AS Saint-Etienne, le rouge et noir du Stade rennais, le bleu du Racing Club de Strasbourg, etc. Floqués à son nom, Ben Arfa, ou à son prénom, Hatem. Numérotés 10, milieu offensif, son poste de prédilection. Ou 92, son numéro fétiche, celui de son département de naissance et de résidence, les Hauts-de-Seine. Très fier et très pro à la fois, le futur Zidane à la moustache naissante et aux propos intimidés a placé à son chevet le saint suaire qu'en nouveau petit Jésus du foot, il va désormais revêtir : la tunique blanche de l'Olympique lyonnais. Jean-Michel Aulas, le président du flambant champion de France, a donné le faste nécessaire à la cérémonie d'embauche de ce môme de 15 ans. Sommes en jeu : au strict minimum 150 000 euros de prime à la signature, et un salaire mensuel passant de 1 500 euros à 8 400 euros en cinq ans, avec gratifications selon les sélections nationales engrangées dans les catégories jeunes (1). Pour Ben Arfa, c'est au moins ça, sûrement plus.

L'histoire commence à Châtenay-Malabry. La famille est d'origine tunisienne. Kamel, le père, est un ancien ailier droit réputé. Il a ensuite entraîné quelques équipes de banlieue avant qu'un accident cérébral ne lui vaille une pension d'invalidité. La cité est tranquille. Sur les terrains de jeu, les gamins se râpent la semelle à se prendre pour des stars du foot. Hatem est tout petiot mais déjà il a un dribble dévastateur et une vista précoce. Michel Ouazine, voisin et ex-journaliste spécialisé, le repère illico : «A 9-10 ans, il avait déjà tout pour lui. L'agilité physique, l'habileté technique, mais surtout, il manifestait une surprenante intelligence du jeu. A la sortie d'un slalom dans la défense, il n'avait pas le nez dans ses chaussettes, il gardait la tête en l'air avec cette façon de voir loin qu'ont tous les grands. Et il ajoute : Et puis, il était assez rebelle, il avait son caractère et ça aussi, c'est important.» Le gamin qui vénère Maradona, enfant prodige lui aussi, joue à Montrouge, à Versailles. Il tape déjà dans l'oeil des recruteurs de clubs qui draguent le fretin de plus en plus menu, à mesure que le foot français se doit d'investir sur des tendrons pour ne pas être pris de vitesse par Manchester ou le Milan AC, ces Big Brothers ayant l'oeil à tout.

Hatem n'a pas 12 ans, mais les propositions affluent. Ouazine, qui connaît la musique, conseille aux parents de ne pas se lier illico avec un club, de laisser le gamin grandir et les enchères monter, et de rallier plutôt l'ENA des jeunes footeux, l'Institut national du football à Clairefontaine. Henry, Anelka ou Christanval sont sortis de cette pouponnière officielle qui accueille chaque année 24 pioupious du ballon pour trois ans de «préformation». Aux 22 heures de cours en collège, s'ajoutent 15 heures d'entraînement hebdomadaire mené par la crème des éducateurs. Et comme l'image est reine, une caméra de Canal +, tendre et complice (2), suit déjà le quotidien de ces marie-louise, façon «Les yeux dans les petits Bleus.»

Fini la chambre partagée avec le grand frère dans le trois pièces à la déco très chamarrée, Hatem découvre un pensionnat cosy et moderne. Ses compagnons de la promotion 1999 sont très blacks-blancs-beurs, se nomment Helmi, Abou, Bastien, Geoffrey, etc. Gueule d'angelot, babil rauque d'avant la mue et curiosité de commère, Hatem est le benjamin du groupe. Les radios du poignet sont formelles : demain, il mesurera 1,82 mètre, mais là, il est encore tout riquiqui et ne doit qu'à son talent de tenir la distance face aux gaillards qui bombent déjà le torse.

Le quotidien est intense. Lever à l'aube, bus pour l'école. La greffe footeux-collégien a du mal à prendre. Jalousie, bagarres, chahut. Hatem peine sur ses devoirs. Son père a beau sévir, sa mère le consoler et Claude Dusseau, le responsable de la formation, tonner, les résultats restent médiocres. Objectif de repli : un BEP de comptabilité. Mais l'important se joue l'après-midi sur les somptueux terrains au gazon léché. Là, le jeu devient métier, l'amusement se mue en obligation. Les apprentis font leurs gammes au vu et au su des caïds du foot.

Car Clairefontaine accueille en stage le gratin des terrains, Bleus y compris. Alors, au crépuscule, les futurs pros redeviennent des chasseurs d'autographes. Et Hatem de s'extasier devant la carrure de Dessailly («T'as vu les cuisses ?»), de célébrer la bienveillance de Thuram («Il est trop gentil»), ou de renifler tant et plus les gants que Zidane lui a abandonnés, avant de les mettre sous clef dans sa cachette aux trésors. Cette proximité génère imprégnation et adoubement. Et attire comme des mouches les renifleurs de notoriété à venir.

Le soir, la gaminerie reprend ses droits. Tchatche avec les parents via les inévitables portables, fiestas vraiment pas mixtes et concours de rap. Hatem écoute «du RnB, du funk, du rap», lit des magazines de foot, aime Pacino dans Scarface, et, en musulman hésitant, fait sa prière de temps à autre, s'excusant d'un : «J'ai pas trop le temps.» L'actualité leur parvient assourdie dans cet univers étrange, hyperenfantin et ultramature à la fois. Bruno Sevaistre, le réalisateur du documentaire : «Le 11 septembre, les présidentielles, ils sont loin de tout ça. Ils vannent de-ci de-là pour montrer qu'ils sont au courant mais ils ne s'attardent pas. Ce qu'ils regardent à la télé, c'est le Loft.»

Le week-end, la cavalcade continue. Les clubs multiplient les invitations pour emporter la faveur des très courtisés. Hatem et sa famille ont ainsi fait le tour de France du foot-business. Grands hôtels, bons restos, tête-à-tête avec les décideurs, cadeaux gratifiants. Et câlineries des recruteurs qui suivent le moindre match et donnent du «petit guerrier» au fils Ben Arfa. Lequel peut se permettre de faire la moue devant ces danses du ventre : «Y a des clubs, ils me veulent que pour leur intérêt. Ça m'agace. J'ai pas envie qu'ils me prennent comme un bijou.» Quinze clubs se sont manifestés. Le père les a fait grimper à l'échelle. Lyon a haussé la mise pour la rafler. Ce qui permet à Hatem de rester en France et de calmer le protectionnisme de dirigeants furibards de voir les poulains élevés sur les deniers nationaux passer la frontière, tels Jérémie Allardière à Arsenal ou Mourad Mehgni à Bologne.

Le lundi, quand il voit Hatem et les autres revenir les yeux cernés de leurs tournées des grands ducs, Dusseau peut bien tempêter, il sait qu'il a perdu. Le vieil éducateur peine à comprendre une génération courtisée et bravache, qui parle beaucoup de respect mais ne file droit que pour garder l'estampille «Clairefontaine». Qui mène d'autant ses parents à la baguette que pour beaucoup, elle va assurer leur train de vie. Dusseau a beau faire de la résistance, l'avenir appartient à Ben Arfa et compagnie. Portés aux nues avant d'avoir commencé mais lâchés en rase campagne s'ils se blessent, s'ils trébuchent, s'ils déçoivent.

photo J...R'ME BREZILLON
(1) Selon le mensuel Grand Stade. Les différents interlocuteurs refusant de confirmer.
(2) Documentaire de Bruno Sevaistre, diffusé sur Canal + à partir du 1er juillet 2002.

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