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Steve Jobs : un
«bobo» avant l'heure |
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Ce 20 juin, dans les couloirs de
l'Olympia, on pouvait croiser Mathilda May, Patrice Carmouze,
Raphaël Mezrahi, Henry Chapier, mitraillés par les
photographes. Même Fabrice (le Savoyard du Loft I, vous vous souvenez?) avait fait
le déplacement. Sur la scène, le DJ Dimitri from Paris mixait
son dernier tube. Un gala en faveur des enfants défavorisés?
Un enregistrement d'une compilation pour les Restos du cœur?
Non, une soirée de démonstration... d'ordinateurs. Le logiciel
iTune, qui permet de programmer de la musique sur un iMac,
l'ordinateur phare d'Apple, mais aussi l'iPod, le lecteur MP3
maison. Car chez Apple, même pour parler gigabits et
mégahertz, il faut des stars, du «fun». Bienvenue sur la
planète Apple, à peine 5% des utilisateurs d'ordinateurs, mais
qui résiste encore et toujours au géant Microsoft.
Comme chaque année, les membres de
la communauté seront plusieurs dizaines de milliers à se
réunir dans la ferveur à New York du 15 au 19 juillet, et
à Paris du 10 au 14 septembre. Qui sont-ils? Comment
expliquer leur fidélité à un univers qui, depuis sa création
en 1976, a souvent été menacé de disparition par les grands
standards informatiques? Et pourquoi acceptent-ils de payer
des produits plus chers qu'un simple PC?
Difficile de comprendre la tribu
Mac - de 25 à 30 millions de personnes dans le monde -
sans évoquer son chef spirituel, Steve Jobs. Passionné
d'informatique, orphelin élevé dans une famille ouvrière de
San Francisco, nourri de contre-culture américaine, il a même
hésité, dit-on, à devenir moine bouddhiste. Un «bobo» avant
l'heure. Sweat-shirt noir et jean délavé de rigueur. Lorsqu'en
1976, à sa sortie de Stanford, il lance Apple avec un copain
de promo, Stephen Wozniack, leur idée est révolutionnaire:
proposer pour la première fois, en série, un «ordinateur
personnel», c'est-à-dire destiné uniquement aux
particuliers.
Mais Jobs veut quelque chose en
«plus», ce «plus» qui sera toujours l'image de marque d'Apple:
sa machine doit être sexy. Elégante. «L'utilisateur, dit Jobs,
doit pouvoir la laisser dans le salon où il reçoit des amis à
dîner.» Le premier Apple sera donc couvert de bois. Et, en
1997, lorsque, rappelé par les actionnaires, Jobs reviendra
dans l'entreprise après sept ans d'absence, c'est une fois
encore sur l'apparence qu'il jouera pour relancer la firme
alors au plus mal. En donnant une liberté totale au designer
londonien Jonathan Ive, décrit aujourd'hui par la presse
anglo-saxonne comme le Giorgio Armani de l'informatique.
Résultat: sur les conseils d'un fabricant de... bonbons, Ive
impose ses couleurs (raisin, myrtille, citron vert, mandarine,
fraise) au premier iMac. Ajoutez à cela un peu de translucide
et vous obtenez un produit - la marque en vendra
6 millions d'exemplaires - qui marque son époque. Assez
en tout cas pour que le Centre Pompidou et même le Guggenheim
Museum à New York décident de l'exposer. Efficace. «Nous
recevons souvent nos clients avant de signer un contrat, c'est
pour les impressionner que nous nous sommes équipés!» explique
le gérant parisien d'une entreprise de tourisme
d'affaires.
Mais, outre l'esthétique de leurs
machines, les Applemaniacs peuvent
aussi vous parler des heures de leur «convivialité». Ancien
rédacteur en chef d'une revue consacrée au monde Mac, Olivier
Magnan se souvient de la première fois où il a allumé un
Macintosh: «Ce matin-là, une image se forme sur le petit écran
intégré. C'est petit, joyeux, ça sourit. Et ça affiche
"Bienvenue". Alors se produit un phénomène quasi mécanique: je
souris. Tous les futurs Macmaniaques sourient. Vous savez
quoi? Apple a gagné son pari à cet instant: réussissez à faire
sourire quelqu'un, vous l'avez séduit...» Au fil des années,
une foule de petites innovations vont améliorer le quotidien
des accros de la pomme. Les menus déroulants - ils grossissent
au passage de la souris - la fonction copier-coller qui permet
de travailler un texte à l'envi, la fameuse poubelle, vers
laquelle on envoie les documents obsolètes... Astucieux, et si
simple. «En fait, le principe du drag and
drop, qui permet de sélectionner et de faire glisser un
document, rend l'interface tellement intuitive qu'un
utilisateur en sait parfois davantage qu'un technicien»,
détaille Grégory, maquettiste dans une agence de
communication. On comprend pourquoi Adobe décide de travailler
avec Apple pour mettre au point Photoshop, son logiciel de
traitement de l'image. «Découper une photo, la colorer,
l'agrandir ou encore la rendre floue sont des opérations
délicates à réaliser sur un ordinateur; il est donc normal que
nous nous soyons tournés vers Apple, qui offrait alors
l'interface la plus simple», se rappelle le responsable de la
maquette d'un journal québécois. Depuis, Apple n'a jamais
perdu la confiance des maquettistes et des illustrateurs, qui
ont pu découvrir en exclusivité Illustrator, ou encore
QuarkXPress, deux logiciels phares dans ce milieu.
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La confiance des
maquettistes et des illustrateurs |
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Cette spécialité de l'image fait
la force d'Apple. Et pas seulement chez les maquettistes. Au
cinéma aussi: le réalisateur Steven Soderbergh revendique son
affinité avec la marque à la pomme. Réalisateur de Traffic, Erin
Brockovich, Ocean 11 ou
encore Sexe, mensonges et vidéo,
ce lauréat de nombreux Emmy Awards s'apprête à tourner Cat Woman avec Final Cut Pro, l'outil
phare de montage vidéo de la firme. Soderbergh travaille avec
Pitof. Ce gourou des trucages de films en France, à l'origine
notamment des effets spéciaux pour La
Cité des enfants perdus, de Marc Caro et Jean-Pierre
Jeunet, appartient lui aussi à la «planète Apple»; c'est avec
des produits de la marque qu'il a mis au point Dutruc, son
logiciel de trucage préféré.
Car la firme, dont le logo
original représentait sir Isaac Newton assoupi sous un arbre -
d'où la pomme... - dépense 6 à 8% de son chiffre d'affaires en
recherche appliquée. Le lecteur de disquettes, le graveur de
DVD intégré, la technologie sans fil Airport... autant de
nouveautés maison. Plus récemment, la marque a fait un carton
auprès des profs avec sa «classe mobile», un chariot destiné à
transporter le matériel informatique d'une classe à l'autre en
restant connecté à Internet par une liaison sans fil. Et
iTune, témoigne le chanteur Gérald de Palmas - c'est avec du
matériel Apple qu'il a enregistré Marcher
dans le sable, 1,7 million d'exemplaires écoulés -
apporte énormément à l'industrie musicale. Le chanteur anglais
Jon Anderson prépare, de son côté, un album en solo en
utilisant un équipement Apple. En attendant, ces innovations
sont souvent très vite copiées mais jamais égalées, du moins
aux yeux des fans.
Nicolas - une petite vingtaine
d'années dont plus de la moitié passée devant des écrans - en
fait partie. Pour lui, 2001 a été la pire année de sa vie: ce
fut celle de l'annulation d'Apple Expo, le grand rendez-vous
de septembre à Paris. Un drame! Pour patienter en attendant la
session 2002, il appartient avec une dizaine d'amis à Apple
Expo sauvage (AES), une association qui se réunit une fois par
mois dans un bar à bières parisien, pour parler nouveautés,
trucs et astuces... L'AES appartient à une communauté très
dynamique. Plusieurs milliers de sites Internet sont ainsi
consacrés aux rumeurs, dernières nouvelles et conseils
d'utilisation des produits Apple. Parmi les plus complets:
Macgeneration.com et le très riche
Apple-aventure.com. Autant de débordements
d'amour qui ne doivent pas cependant masquer la
réalité.
Très forte identité
Car la firme de Cuppertino a dû
aussi, depuis sa création, affronter de sérieux flops. Ainsi,
il y a quinze ans, elle rêvait de lancer un mini-écran du
savoir, précurseur du Palm et du Psion. Bonne idée, mais trop
en avance. Lancé en 1993, le Newton sera retiré du marché cinq
ans plus tard; seuls 300 000 exemplaires auront été
vendus, contre plusieurs millions pour les autres fabricants
d'assistants personnels aujourd'hui... Plus récemment, l'Apple
Djinn, un fax-modem lancé au début des années 1990, comportant
trop de bogues, n'a jamais été véritablement pris au sérieux
par les clients. Autre raté, celui des jeux vidéo: très peu de
titres sont développés pour le Macintosh. «Je n'ai jamais
compris pourquoi la marque n'a pas accompagné ce secteur,
pourtant en plein boom depuis cinq ans», regrette Emmanuel,
employé d'un éditeur de jeux, qui, en 1995, a abandonné son
Mac à sa petite sœur.
Qu'importe! Plus encore que sur le
design ou l'innovation, Jobs joue sur la communication. Grâce
à de simples panneaux publicitaires - en 1980, âgée d'à peine
4 ans, Apple habillait une voiture aux 24 Heures du Mans.
Ou encore - et c'est diablement plus efficace - à l'aide de
campagnes de communication au message habilement distillé.
D'abord, Apple joue à fond la carte David contre Goliath. Au
cours de ses premières années d'existence, la bête noire de
l'entreprise s'appelle IBM. En 1985, Mac Victorious, un spot
de motivation diffusé aux salariés américains d'Apple,
brocardait la firme aux vendeurs en costume bleu: des
mercenaires, infiltrant une entreprise équipée par Big Blue,
remplaçaient l'imposant PC qui trônait sur le bureau d'une
secrétaire par un Mac, plus léger et plus simple. Cette guerre
contribue à forger une identité, à souder la
communauté.
A partir des années 1990, c'est au
tour de Microsoft d'endosser le rôle du méchant. Car
l'entreprise de Jobs a une particularité dans le monde
informatique: elle construit non seulement des ordinateurs -
et affronte alors IBM au début des années 1980 - mais aussi
Mac OS, son propre système d'exploitation, concurrent de
Windows, celui de Microsoft. Cette inimitié connaîtra une
seule parenthèse. Lorsque Steve Jobs revient, fin 1996, la
firme est au plus mal, écrasée par le succès des tubes de
Microsoft. L'enfant prodigue choisit alors de pactiser avec
l'ennemi de toujours, la firme de Bill Gates, qui, en plein
procès antitrust, accepte de réinjecter de l'argent dans la
société. En échange, les deux partenaires décident d'améliorer
la compatibilité de leurs logiciels. Mais les fans continuent,
sur des forums de discussion enflammés, à écrire Microsoft
avec un S comme dollar: «Micro$oft», synonyme pour eux de
profit et de monopole. Et, même s'ils se sont calmés, ils ne
semblent pas prêts à enterrer la hache de guerre.
Ce positionnement contribue à
forger une très forte identité. «C'est la seule marque
d'informatique qu'un jeune est susceptible d'arborer fièrement
sur un tee-shirt», remarque Jean-Louis Gassée, l'homme qui a
monté la filiale française avant de s'installer en Californie.
Et Apple monnaie avec brio cette «différence», dans le marché
de plus en plus difficile de la vente d'ordinateurs. Ainsi,
alors que les constructeurs de PC classiques comme Compaq,
Hewlett-Packard et même Dell, le très performant leader du
secteur, rament pour dégager des marges - les prix sont
massacrés à chaque période de Noël - Apple ne baisse pas ses
prix. Résultat: avec des ventes cinq fois moins importantes
que Compaq en 2001 - 7 milliards d'euros, contre 39
milliards - Apple, qui compte aujourd'hui
22 000 employés, dégage un bénéfice supérieur à
celui du fabricant texan. Un tour de force.
Place à la conquête des marchés
Reste que la «planète Apple»,
peuplée en majorité de profs, de designers, de chanteurs et de
cinéastes, pourrait bien voir débarquer de bien curieux
arrivants. Des cols blancs s'invitant chez les créatifs. Pour
la nouvelle campagne de publicité, exit le slogan «Pensez
différemment!» placardé sur de grands portraits de Gandhi,
Muhammad Ali, Picasso, ou encore Maria Callas, qui installait
Apple dans le rôle du rebelle de la micro. Aujourd'hui, on
ratisse large: «Voilà pourquoi votre prochain PC devrait être
un iMac», claironne la firme dans tous les journaux depuis
début juin. Objectif avoué: casser tout le mythe de l'outsider
sympa qui colle à Apple. «Nous voulons être une marque comme
les autres. Nous n'avons plus peur de nos concurrents»,
explique une directrice marketing. Place à la conquête des
marchés. Et d'expliquer que le moment est bien choisi; la
fusion Hewlett-Packard-Compaq rencontre des
difficultés...
En ligne de mire: les entreprises.
«Le marché professionnel est aujourd'hui le nerf de la
guerre», confirme Pascal Cagni, directeur de la marque pour
l'Europe. Comme si, adoubé par ces nouveaux clients, Apple
cherchait à sortir pour toujours de l'isolement auquel l'a
toujours condamné le manque de compatibilité de ses logiciels
avec le monde PC. Premières cibles, les bureaux des
professions libérales. La firme est ainsi fière d'annoncer que
chez Kahn et Associés, un cabinet de droit des affaires on ne
peut plus chic situé près de l'Arc de triomphe, le personnel
travaille aujourd'hui à 100% sur Apple. La marque courtise
aussi le milieu médical. En mai dernier, plus de
10 000 cardiologues, réunis spécialement à
Saint-Pétersbourg, écoutaient sagement les dernières solutions
d'opération assistée par ordinateur. «Nous sommes présents
aujourd'hui chez un professionnel de santé sur cinq en France;
nous aimerions doubler cette proportion d'ici à 2005», chiffre
Pascal Poitevin chez Apple France. Gestion locative, de
copropriété, transactions de biens, comptabilité, suivi des
clients... le logiciel Crypto s'adresse, lui, aux agents
immobiliers. Entre autres services, une visite d'appartement à
360 degrés. Enfin, la firme de Cuppertino fait également
les yeux doux aux architectes et autres paysagistes.
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Des logiciels
compatibles avec l'environnement PC |
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La marque ne compte pas s'arrêter
là. «Cette année, détaille Cagni dans le
Journal du Net, nous pensons qu'après le tout-Internet
nous entrons dans l'ère de la digitalisation. Toutes les
entreprises vont éprouver rapidement le besoin de communiquer
en exploitant totalement les possibilités du numérique. C'est
une vague de fond.» En clair: à nous les poids lourds de
l'économie. Pour, après cela, ne plus être considéré comme une
exception sympathique par les directeurs informatiques du
Fortune 500, le classement annuel des plus grosses firmes
mondiales. Ce n'est pas gagné d'avance. «Des progrès ont
certes été réalisés depuis l'accord avec Microsoft en 1997;
mais, pour que la marque gagne en crédibilité, il faut que ses
logiciels soient dorénavant tout à fait compatibles avec
l'environnement PC.» Et que ses produits «gagnent en
stabilité»; en clair: qu'ils ne connaissent plus de
bogues.
Mais, dans cette offensive ultime,
Apple doit maintenant compter sur un nouveau challenger, Unix.
Ce langage de programmation, libre et ouvert, et mis au point,
depuis une vingtaine d'années, par plusieurs dizaines de
chercheurs américains, gagne du terrain. En effet,
commercialisé en masse par des sociétés comme Red Hat ou
MandrakeSoft, qui en assurent le service après-vente, le
langage séduit aujourd'hui les grandes entreprises, comme
Auchan, le GAN ou le CEA en France. Un danger que la marque
essaie de transformer en opportunité. Ainsi, les programmeurs
Apple ont écrit le langage du Mac OS X, son dernier système
d'exploitation destiné aux entreprises, à partir de lignes de
code d'Unix. Résultat: ce système combine la stabilité d'Unix
et la simplicité du Mac. Signe des temps, Jean-René Cazeneuve,
directeur d'Apple France, vient d'amorcer, en commençant par
Nantes, Lyon, Strasbourg, Lille et Marseille, un tour du pays
des directeurs informatiques, un pack du logiciel Mac OS X
sous le bras. «Peut-être, enfin, le début d'une reconnaissance
universelle pour Apple», imagine un analyste. Très bien, mais
ce jeu n'est-il pas un peu dangereux? En entamant ce virage de
la «professionnalisation», Apple risque d'abandonner un peu de
son âme. Ou au moins de dérouter ses fans. «En travaillant
avec Mac OS X, l'environnement est tellement sérieux que j'ai
l'impression d'avoir affaire à un logiciel Microsoft. Jobs
serait-il à ce point en manque d'imagination», soupire un
«chatteur» habitué des forums consacrés au Mac. Un autre lui
répond: «Tu as raison, j'ai l'impression que nous allons
assister à un remake de la grenouille qui veut manger le
bœuf.» Les fans sont impitoyables avec leurs
idoles.