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Tower Hamlets dans l'est de Londres, capitale politique de l'islamisme international | Martin Godwin
 Tower Hamlets dans l'est de Londres, capitale politique de l'islamisme international | Martin Godwin
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Villes d'islam (1)
Au cœur du Londonistan
Londres a vu passer la moitié des kamikazes du 11 septembre. Un an après, les prêches vont bon train.

Au début, on lui donnerait Allah sans confession. Enfin, presque. Regard franc, large sourire, forte poignée de main : Omar Bakri Mohamed, accueillant l'infidèle, n'a rien d'un aigre imprécateur inoculant sa fièvre haineuse au nom du Miséricordieux. Deux heures plus tard, "OBM" - comme il aime à s'appeler - est toujours aussi cordial.

Mais le visiteur, prenant congé, s'est fait sa religion : ce quadra chaleureux, à la barbe épaisse, père de sept enfants, est bien, comme le dit sa réputation, l'un des chefs islamistes londoniens les plus radicaux : charmeur, volubile, et tranquillement inflexible.

"OBM" ne règne sur aucune mosquée. Il prêche et enseigne là où on le lui demande. Et bien sûr, dans son QG de Tottenham, au nord de Londres. C'est un ancien atelier, mi-loft, mi-salle de classe, avec pour tout décor quelques chaises, une longue table noire, un ordinateur portable et une banderole ornée, en caractères majuscules, du premier verset du Coran. Il a, sous la main, deux éditions du livre sacré, l'une bilingue arabe-anglais, l'autre en urdu, langue de la majorité de ses ouailles, d'origine pakistanaise.

Car ce fils de la bourgeoisie syrienne, né à Alep en 1959, a pour cibles privilégiées les citoyens britanniques issus des familles venues du sous-continent indien, notamment les étudiants. Ici, "OBM", "cheikh" autoproclamé, rend la justice deux fois par semaine. Il préside un tribunal religieux indépendant créé en 1992, régit les mariages, divorces, et autres contentieux "entre frères et sœurs en islam". Il est intraitable envers les ingrats qui préfèrent la justice civile : "On les traite en apostats." De temps à autre, il émet une fatwa (décret religieux). La plus récente est vieille de près d'un an : elle promettait "la mort ou la crucifixion" au président pakistanais, le général Moucharraf. Depuis, "OBM" semble en panne d'inspiration divine. Comme si Allah l'incitait à la prudence.

Omar Bakri Mohamed se présente ainsi : "Je suis un salafiste. Je crois aux livres sacrés de l'islam. Je vis selon les règles de la charia [la loi islamique]. Et je suis prêt, si besoin, à mourir pour le djihad, la guerre sainte." Le salafisme est un mouvement de réforme né à la fin du XIXe siècle qui prône un retour aux sources du message coranique. Le chercheur français Dominique Thomas, qui a étudié le Londonistan, classe "OBM" parmi les prédicateurs "salafistes-djihadistes", dont le discours s'apparente à un "bricolage de textes ponctués de thèmes d'actualité en tous genres".

"OBM" a un pedigree islamiste impeccable. Jeune homme pieux à Damas, il fréquente le Hizb at-Tharir, un mouvement idéaliste, qu'il trouvera trop tiède. Il étudie et combat au Liban, puis s'exile en Arabie saoudite. Homme d'affaires et agitateur, il séjourne à Peshawar, et fonde à Djeddah en 1983 l'embryon de sa future organisation, créée en 1996, Al Muhâjiroun (Les Emigrants). Persona non grata chez les Saoud, il arrive à Londres en 1986, demande l'asile politique, et obtient une carte de résident, aujourd'hui encore provisoire. Comme tous les islamistes, il méprise la démocratie et ses lois imparfaites, inventées par les hommes. Il observe la charia, la loi de Dieu, seule légitime. Il rêve d'un Etat islamique unique, le califat, qui régnerait jusqu'en Grande-Bretagne, "territoire infidèle" par excellence. Il refuse l'intégration des musulmans dans le royaume. Citoyens de vieille date ou non, ils sont, à ses yeux, des "musulmans en Grande-Bretagne", et non des "musulmans britanniques". La notion même de "musulmans modérés" lui semble une ineptie : "Ce ne sont que des déviants !"

"OBM" nie, bien sûr, avoir le moindre lien avec Al-Qaida. "J'ai condamné les attaques du 11 septembre, et je n'ai pas changé d'avis." Aurait-il quelques trous de mémoire ? Il s'était pourtant alors "déclaré heureux", tout en "regrettant la mort d'innocents". Ses partisans promettaient une guerre sainte à l'Occident, menée par "des armées d'anges". Sur la page d'accueil de son site Web, le film de l'explosion des tours du World Trade Center passe en boucle, et Al Muhâjiroun informe qu'elle commémorera l'événement à Londres au soir du 11 septembre 2002. Avec, sous la photo des tours fumantes, une annonce en forme de jeu de mots à leur sujet : "11 septembre : un jour GÉANT dans l'Histoire (a TOWERING day in History)."A Londres, observe le journaliste d'Al HayatCamille Tawil, un débat agite les islamistes autour d'une question-clé : n'était-ce pas une erreur stratégique de s'attaquer à l'Amérique, provoquant ainsi la disparition du seul véritable Etat islamique ? "OBM" évite de répondre. Il blâme surtout les talibans pour avoir, aux yeux de l'islam, commis l'erreur de vouloir entrer à l'ONU, une organisation hautement "apostate". Il n'approuve pas "les méthodes" de Ben Laden, mais il "partage beaucoup de choses avec lui".

Et il se plaît à inventorier "toutes les victoires" dont il sait gré au chef d'Al-Qaida : "Un petit pays comme l'Afghanistan a obligé les Etats-Unis à lui faire la guerre. Bush avait promis d'écraser Al-Qaida. Echec. Ben Laden n'a pas été capturé. Il était presque inconnu, il est plus populaire que jamais. A Kaboul, Karzaï, cette marionnette, ne peut même pas sortir de son palais. Les régimes arabes fantoches n'ont jamais été autant sur la défensive. Ben Laden avait promis à l'Amérique qu'elle ne se sentirait plus en sécurité. Il a tenu parole." Sans oublier les conversions à l'islam, en forte hausse depuis le 11 septembre, et dont "OBM" livre, par on ne sait quel prodige, un décompte minutieux : "38 conversions quotidiennes en Occident auparavant, 60 aujourd'hui, dont hier 11 en Europe, et 17 aujourd'hui."

Les deux autres grandes figures du Londonistan, Abu Hamza Al-Masri et Yasser Al- Serri, n'éludent pas le débat. C'était une erreur, estiment-ils, de "laisser tranquille son proche ennemi pour aller punir un ennemi lointain". Autrement dit, d'attaquer l'Amérique au lieu de frapper les dirigeants arabes "apostats". Pensent-ils cela parce qu'ils sont tous deux d'origine égyptienne et qu'ils abhorrent le régime d'Hosni Moubarak ? Mustapha Kemal, alias Abu Hamza, possède sa mosquée, à Finsbury Park, au nord de Londres, à deux pas du magasin d'Arsenal, le club de foot, où des gamins font la queue pour acheter les nouveaux maillots rouge et blanc de leurs idoles, Henry, Pirès ou Vieira. Une mosquée conquise de haute lutte dans les années 1990 avec l'appui des islamistes algériens exilés. Ceux-ci sont toujours en force dans les couloirs de cet immeuble en brique, au minaret de béton. Comme le dit l'un d'eux, Fouad, 24 ans, en riant : "C'est Barbès, ici !" Le CV islamiste d'Abu Hamza est bien rempli, mais sa vocation fut tardive. Né à Alexandrie en 1958, il s'installe à Brighton, où il obtient un diplôme d'ingénieur civil. Marié à une Anglaise, dont il divorcera vite, il s'intéresse au Coran grâce à elle. Gagné à la cause, il rejoint "la caravane du djihad", à Peshawar, puis en Afghanistan, où il construit des routes et... manipule des explosifs. En 1993, il perd un œil et ses mains, un handicap qui contribuera plus tard, photos obligent, à sa notoriété. Rentré à Londres en 1994, il s'autoproclame cheikh. Dans le petit bureau où il nous reçoit, au-dessus de la salle de prière, deux de ses jeunes fils jouent en silence. Idéologiquement proche d'Abu Qatada, l'imam disparu dans la nature en décembre 2001, Abu Hamza est un "dur". Exemple": il justifia l'assassinat, "conforme à la charia", par le GIA des moines de Tibéhirine. Interdit de sermon par les autorités britanniques, il n'en a cure : "Je prêcherai jusqu'à ma mort."

Dans les mois qui ont suivi le 11 septembre, les chefs du Londonistan ont fait le gros dos. Le tour de vis policier, le vote, en décembre, d'une nouvelle loi antiterroriste autorisant la détention sans jugement, la crainte d'une poussée d'islamophobie justifiaient cette prudence qui, aujourd'hui, n'est plus de mise. "Ils ont testé le gouvernement. Ils pensent maintenant pouvoir hausser le ton", note Camille Tawil. Ils n'ont, d'ailleurs, pas subi le même sort. "OBM", le plus chanceux, n'en revient pas : "Depuis 1986, on m'avait interrogé seize fois, et libéré sous caution. Depuis le 11 septembre, pas un policier n'est venu me voir."Il ajoute : "Le gouvernement britannique est intelligent. Il prend garde de ne pas nous transformer en martyrs."Abu Hamza est du même avis, bien que les autorités aient confisqué son passeport et gelé ses avoirs. Yasser Al-Serri, 39 ans, a payé le plus lourd tribut, sept mois de prison, inculpé - à tort, semble-t-il - de complicité dans le meurtre du commandant Massoud en Afghanistan. Les policiers britanniques, mais aussi français, nous dit-il au téléphone, "continuent de me harceler". En juillet, une équipe de Scotland Yard a enquêté au Yémen sur Abu Hamza et Yasser Al-Serri. Ces trois militants islamistes professionnels s'expriment à nouveau publiquement, et mènent des actions communes. Le 12 juillet, ils ont donné une conférence de presse et diffusé un e-mail d'Abu Qatada, où celui-ci dénonçait "l'oppression" des musulmans. Le 25 août, ils organisaient ensemble un "rassemblement pour l'islam" à Trafalgar Square.

SI les chefs du Londonistan se sentent plus à l'aise, c'est surtout parce que la police n'a pas déniché le moindre indice les compromettant, eux ou d'autres, de près ou de loin, dans les attentats du 11 septembre. "Ils croyaient trouver des fusils encore fumants", ironise Abu Hamza. Yasser Al- Serri ? Libéré faute de preuves. Lotfi Raissi, le pilote algérien soupçonné par le FBI ? Idem. Sulayman Zain-ul-Abidin, l'un des 15 000 Anglais convertis ? Innocenté après plus de dix mois en prison. Trois inculpations, trois enquêtes, trois échecs. Sans oublier Abu Qatada, introuvable. Qu'il soit ou non protégé par la police, sa disparition est aussi un échec, puisqu'il est celui sur qui pèsent les plus lourds soupçons d'une vieille connivence avec Al-Qaida. Les "opérationnels" du 11 septembre vivaient un peu partout ailleurs en Europe, pas à Londres. L'argent circulait entre Dubaï et Hambourg.

Cela ne veut pas dire qu'Al-Qaida ait "boudé" Londres. C'est même tout le contraire. Une trentaine d'extrémistes soupçonnés de liens avec elle restent sous intense surveillance. Neuf islamistes sont détenus sans jugement dans le cadre de la législation antiterroriste. Plus de 500 musulmans auraient quitté le Royaume-Uni pour des camps d'Al-Qaida au Pakistan et en Afghanistan dans les années ayant précédé le 11 septembre. La plupart sont revenus, sans être jamais inquiétés, faute de preuves. Quant aux autres, on a perdu la trace d'une cinquantaine d'entre eux. Surtout, la moitié des pilotes kamikazes étaient passés un jour ou l'autre en Grande-Bretagne ou y avaient séjourné, ainsi que le Français Zacarias Moussaoui, en attente de jugement aux Etats-Unis.

Selon une classification citée par The Guardian, la police distingue trois catégories de suspects : les membres actifs d'Al-Qaida, terroristes prêts à tout, dont aucun ne résiderait en Grande-Bretagne ; les sympathisants, pouvant avoir reçu une formation de terroriste, ou avoir noué des contacts fréquents avec le réseau, comme Abu Qatada, ou Abu Doha, un Algérien détenu à Londres, dont Washington réclame l'extradition ; les extrémistes agissant seuls, comme Richard Reid, l'homme aux chaussures piégées.

La tradition d'accueil du royaume, la générosité de son droit d'asile, sa tolérance religieuse, son attachement à la li- berté et sa diversité culturelle ont fait de Londres depuis vingt ans la capitale politique de l'islamisme international. Une capitale du verbe et de l'argent. Profitant du maillage médiatique et bancaire, les sous-prophètes, les sergents recruteurs et les bailleurs de fonds y ont trouvé un champ de manœuvre idéal. Il est facile de financer des réseaux à partir d'un pays qui abrite 4 000 associations charitables et 50 banques islamiques. La zakat, l'impôt musulman obligatoire, récolterait, à elle seule, 3 millions de livres par an (4,5 millions d'euros), auxquels s'ajoutent les sadaqa, les dons volontaires des croyants.

En outre, la philosophie policière britannique provoque un effet de loupe. Alors que la France est prompte à "judiciariser" les extrémistes, l'Angleterre préfère les "sanctuariser". En d'autres termes, leur laisser une certaine liberté d'expression pour les surveiller et ne pas les pousser vers la clandestinité. Cette stratégie amplifie la caisse de résonance islamiste, sans transformer Londres en foyer terroriste. Comme le résume l'éditorialiste du Times, Peter Riddell, "les grandes gueules sont rarement les poseurs de bombes".

Jean-Pierre Langellier

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.09.02

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