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Bourhane Ghalioune, professeur de civilisation arabe
"Ce qui caractérise les sommets arabes, c'est l'absence d'une vision"
LE MONDE | 25.03.02 | 12h01
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Bourhane Ghalioune, vous êtes directeur du Centre des études arabes et de l'Orient contemporain à la Sorbonne nouvelle-Paris-3. Comment décririez-vous le monde arabe à la veille du sommet de Beyrouth ?

Les dirigeants du monde arabe sont dans le désarroi, manquent d'orientation et surtout de vision. Ce qui caractérise ce sommet, comme les sommets précédents, c'est l'absence d'un agenda commun. L'initiative du prince héritier saoudien, Abdallah Ben Abdel Aziz, leur a donné un sujet autour duquel je pense qu'il y aura un consensus. Cette initiative a sauvé le sommet. L'opinion publique arabe ne compte pas beaucoup sur ce genre de sommet dont l'expérience nous a appris que le seul but est de publier une déclaration qui répond plus ou moins aux attentes des populations, elles aussi dans le désarroi face à l'agression israélienne et aux problèmes sociaux, économiques, auxquels elles doivent faire face. Ce qui manque à ce genre de sommet, depuis la mort de [l'ancien président égyptien Gamal Abdel] Nasser, c'est un leadership visionnaire qui unifie les buts, stimule les énergies et donne une direction.

A quoi est dû cet état de fait ?

A la crise que traversent la plupart de ces pays et qui les pousse à chercher des solutions immédiates aux problèmes qui surgissent chaque jour. Chacun des dirigeants essaie de tirer le maximum de bénéfices de ce rassemblement, ce qui, loin d'aider à dépasser les divisions interarabes, les consacre.

Quelles sont les attentes des opinions publiques arabes ?

Elles n'attendent plus rien de leurs dirigeants. Il y a une rupture de plus en plus profonde entre les dirigeants et leurs sociétés ; en même temps, sous la pression des événements, les opinions publiques arabes souhaitent que leurs dirigeants se hissent au niveau de leurs responsabilités et entreprennent des actions : par exemple, aujourd'hui, une aide au peuple palestinien qui lui permette de riposter à l'agression israélienne, davantage de coopération au niveau économique pour faire évoluer les choses, une riposte à la campagne de dénigrement au niveau international dont elles s'estiment victimes. Elles attendent que leurs dirigeants remplissent leurs fonctions et dirigent des pays qui sont à la dérive. Les dirigeants arabes ont un grand problème de représentativité et même de légitimité.

Comment expliquer qu'il n'y ait pas de véritable révolte contre eux ?

Depuis vingt ans dans le monde arabe s'est instaurée une crise majeure, qui ressemble à celle que les pays du bloc de l'Est ont connue avant la chute du mur de Berlin : un grand mouvement d'exode et d'émigration vers l'étranger des cadres et des travailleurs, des systèmes politiques dictatoriaux, la violence sous toutes les formes, la répression, la paupérisation, la montée du chômage.

Mais les opinions publiques arabes ne sont pas structurées.

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Proche-Orient

Il n'y a pas de partis suffisamment développés et forts pour suggérer d'autres lignes de conduite politique que ce que les gouvernements proposent. Les opinions publiques exigent des solutions sans savoir lesquelles. Aussi longtemps qu'il en sera ainsi, on doit s'attendre à une perpétuation de la crise. Les dirigeants n'en sont pas conscients pour la bonne raison que la situation sert leurs intérêts et ceux de leur famille. Ce sont des régimes qui se sont approprié les ressources de ces pays et qui n'ont pas intérêt à mettre en cause le système qu'ils ont créé pour assurer leur domination.

Les chercheurs qui travaillent sur le monde arabe semblent ne pas avoir eux non plus compris ce qui se passe. La plupart des recherches relèvent soit de la complaisance, soit au contraire d'un certain esprit de revanche et de la volonté de croire que le monde arabe est archaïque, qu'il rejette la modernité et veut un retour au passé, alors que la réalité est tout à fait différente.

Quels sont les éléments constituants de la crise ?

Les systèmes sociaux n'arrivent plus à satisfaire les besoins de la population. Le système économique crée un nombre de plus en plus grand de chômeurs ; l'enseignement est déconnecté de la production et des besoins du travail, il n'offre pas aux jeunes les moyens de s'intégrer dans un quelconque système social ou international ; et le système politique est fondé sur une gestion militaire, bureaucratique et administrative de la population qui n'ouvre aucun droit à la participation, nie l'existence même de l'individu. L'Etat, tout en se modernisant sur le plan technique, n'accepte pas encore l'autonomie de la société et l'autonomie de l'individu.

L'islamisme est-il l'une des expressions de la révolte contre les régimes ou est-ce un phénomène plus fondamental ?

C'est une sorte de révolte, qui se dissimule derrière des revendications à caractère politique et religieux, mais l'origine de ce phénomène, c'est la crise du système social, politique et idéologique depuis un demi-siècle. C'est l'impasse de la modernité qui provoque ce genre de réaction. Ce n'est pas un refus de la modernité, mais d'un certain type de modernité qui a abouti à une impasse.

En réalité, depuis un siècle et demi, le monde arabe s'est engagé dans la modernité : avant la colonisation, il y a eu, aussi bien en Egypte qu'en Turquie, une véritable politique de modernisation, qui a été cassée par le mouvement colonial. La lutte contre le colonialisme a, elle aussi, été inspirée par une volonté modernisatrice, le souci de rattraper le retard et non de revenir au passé. Le nationalisme a été lui aussi porteur de ce projet de modernisation ; à l'indépendance, les peuples n'ont pas choisi de rétablir le califat, ni de revenir à l'islam traditionnel, ou à la tradition ; au contraire, dans la plupart des cas, ils ont proclamé des républiques et adopté des constitutions et institutions modernes, généralisé l'enseignement, modernisé les instruments juridiques. Le panarabisme avait pour objectif de donner à ces peuples le cadre juridique et économique capable de faire avancer l'économie, de décoller sur le plan industriel.

C'est parce que ce projet a été avorté que cette modernité a été mise en doute, comme cela s'était fait en Europe avant la deuxième guerre mondiale. La première moitié du XXe siècle a été occupée en Europe par le fascisme et par le communisme, non par rejet de la modernité, mais par réaction à l'impasse dans laquelle une forme de modernité a mis les sociétés. C'est sur cette base qu'on peut comprendre l'islamisme, ou un secteur de l'opinion publique qu'incarne l'islamisme. Ce n'est ni l'islam, ni la culture traditionnelle, ni l'absence de modernité, ni le désir d'authenticité ou de particularisme qui sont à l'origine de la crise qui engendre l'islamisme, parmi d'autres phénomènes. L'islamisme, cette nouvelle interprétation de la religion, répond à la réaction d'un certain secteur de l'opinion contre la crise. Si donc on admet que l'origine du problème est la quête d'une véritable modernité qui reconnaît l'individu, la liberté, l'égalité devant la loi, les droits de l'homme, la reconnaissance de l'autonomie de l'individu, les choses changent énormément. Et ce n'est pas en réprimant encore plus cette opinion publique et ces sociétés qu'on aboutit à la paix et qu'on peut faire face au danger de leur exclusion, mais au contraire en les aidant à intégrer encore plus la modernité, à y récupérer un peu leur place, en reconnaissant leurs revendications légitimes à vivre comme des êtres humains, libres et à part entière.

Propos recueillis par Mouna Naïm

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.03.02




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