"Ce qui caractérise
les sommets arabes, c'est l'absence d'une vision"
Bourhane Ghalioune, vous êtes directeur du Centre des études
arabes et de l'Orient contemporain à la Sorbonne nouvelle-Paris-3.
Comment décririez-vous le monde arabe à la veille du sommet de
Beyrouth ?
Les dirigeants du monde arabe sont dans le désarroi, manquent
d'orientation et surtout de vision. Ce qui caractérise ce sommet,
comme les sommets précédents, c'est l'absence d'un agenda commun.
L'initiative du prince héritier saoudien, Abdallah Ben Abdel Aziz,
leur a donné un sujet autour duquel je pense qu'il y aura un
consensus. Cette initiative a sauvé le sommet. L'opinion publique
arabe ne compte pas beaucoup sur ce genre de sommet dont
l'expérience nous a appris que le seul but est de publier une
déclaration qui répond plus ou moins aux attentes des populations,
elles aussi dans le désarroi face à l'agression israélienne et aux
problèmes sociaux, économiques, auxquels elles doivent faire face.
Ce qui manque à ce genre de sommet, depuis la mort de [l'ancien
président égyptien Gamal Abdel] Nasser, c'est un leadership
visionnaire qui unifie les buts, stimule les énergies et donne une
direction.
A quoi est dû cet état de fait ?
A la crise que traversent la plupart de ces pays et qui les
pousse à chercher des solutions immédiates aux problèmes qui
surgissent chaque jour. Chacun des dirigeants essaie de tirer le
maximum de bénéfices de ce rassemblement, ce qui, loin d'aider à
dépasser les divisions interarabes, les consacre.
Quelles sont les attentes des opinions publiques
arabes ?
Elles n'attendent plus rien de leurs dirigeants. Il y a une
rupture de plus en plus profonde entre les dirigeants et leurs
sociétés ; en même temps, sous la pression des événements, les
opinions publiques arabes souhaitent que leurs dirigeants se hissent
au niveau de leurs responsabilités et entreprennent des
actions : par exemple, aujourd'hui, une aide au peuple
palestinien qui lui permette de riposter à l'agression israélienne,
davantage de coopération au niveau économique pour faire évoluer les
choses, une riposte à la campagne de dénigrement au niveau
international dont elles s'estiment victimes. Elles attendent que
leurs dirigeants remplissent leurs fonctions et dirigent des pays
qui sont à la dérive. Les dirigeants arabes ont un grand problème de
représentativité et même de légitimité.
Comment expliquer qu'il n'y ait pas de véritable révolte
contre eux ?
Depuis vingt ans dans le monde arabe s'est instaurée une crise
majeure, qui ressemble à celle que les pays du bloc de l'Est ont
connue avant la chute du mur de Berlin : un grand mouvement
d'exode et d'émigration vers l'étranger des cadres et des
travailleurs, des systèmes politiques dictatoriaux, la violence sous
toutes les formes, la répression, la paupérisation, la montée du
chômage.
Mais les opinions publiques arabes ne sont pas structurées.
Il n'y a pas de partis
suffisamment développés et forts pour suggérer d'autres lignes de
conduite politique que ce que les gouvernements proposent. Les
opinions publiques exigent des solutions sans savoir lesquelles.
Aussi longtemps qu'il en sera ainsi, on doit s'attendre à une
perpétuation de la crise. Les dirigeants n'en sont pas conscients
pour la bonne raison que la situation sert leurs intérêts et ceux de
leur famille. Ce sont des régimes qui se sont approprié les
ressources de ces pays et qui n'ont pas intérêt à mettre en cause le
système qu'ils ont créé pour assurer leur domination.
Les chercheurs qui travaillent sur le monde arabe semblent ne pas
avoir eux non plus compris ce qui se passe. La plupart des
recherches relèvent soit de la complaisance, soit au contraire d'un
certain esprit de revanche et de la volonté de croire que le monde
arabe est archaïque, qu'il rejette la modernité et veut un retour au
passé, alors que la réalité est tout à fait différente.
Quels sont les éléments constituants de la
crise ?
Les systèmes sociaux n'arrivent plus à satisfaire les besoins de
la population. Le système économique crée un nombre de plus en plus
grand de chômeurs ; l'enseignement est déconnecté de la
production et des besoins du travail, il n'offre pas aux jeunes les
moyens de s'intégrer dans un quelconque système social ou
international ; et le système politique est fondé sur une
gestion militaire, bureaucratique et administrative de la population
qui n'ouvre aucun droit à la participation, nie l'existence même de
l'individu. L'Etat, tout en se modernisant sur le plan technique,
n'accepte pas encore l'autonomie de la société et l'autonomie de
l'individu.
L'islamisme est-il l'une des expressions de la révolte contre
les régimes ou est-ce un phénomène plus fondamental ?
C'est une sorte de révolte, qui se dissimule derrière des
revendications à caractère politique et religieux, mais l'origine de
ce phénomène, c'est la crise du système social, politique et
idéologique depuis un demi-siècle. C'est l'impasse de la modernité
qui provoque ce genre de réaction. Ce n'est pas un refus de la
modernité, mais d'un certain type de modernité qui a abouti à une
impasse.
En réalité, depuis un siècle et demi, le monde arabe s'est engagé
dans la modernité : avant la colonisation, il y a eu, aussi
bien en Egypte qu'en Turquie, une véritable politique de
modernisation, qui a été cassée par le mouvement colonial. La lutte
contre le colonialisme a, elle aussi, été inspirée par une volonté
modernisatrice, le souci de rattraper le retard et non de revenir au
passé. Le nationalisme a été lui aussi porteur de ce projet de
modernisation ; à l'indépendance, les peuples n'ont pas choisi
de rétablir le califat, ni de revenir à l'islam traditionnel, ou à
la tradition ; au contraire, dans la plupart des cas, ils ont
proclamé des républiques et adopté des constitutions et institutions
modernes, généralisé l'enseignement, modernisé les instruments
juridiques. Le panarabisme avait pour objectif de donner à ces
peuples le cadre juridique et économique capable de faire avancer
l'économie, de décoller sur le plan industriel.
C'est parce que ce projet a été avorté que cette modernité a été
mise en doute, comme cela s'était fait en Europe avant la deuxième
guerre mondiale. La première moitié du XXe siècle a été occupée
en Europe par le fascisme et par le communisme, non par rejet de la
modernité, mais par réaction à l'impasse dans laquelle une forme de
modernité a mis les sociétés. C'est sur cette base qu'on peut
comprendre l'islamisme, ou un secteur de l'opinion publique
qu'incarne l'islamisme. Ce n'est ni l'islam, ni la culture
traditionnelle, ni l'absence de modernité, ni le désir
d'authenticité ou de particularisme qui sont à l'origine de la crise
qui engendre l'islamisme, parmi d'autres phénomènes. L'islamisme,
cette nouvelle interprétation de la religion, répond à la réaction
d'un certain secteur de l'opinion contre la crise. Si donc on admet
que l'origine du problème est la quête d'une véritable modernité qui
reconnaît l'individu, la liberté, l'égalité devant la loi, les
droits de l'homme, la reconnaissance de l'autonomie de l'individu,
les choses changent énormément. Et ce n'est pas en réprimant encore
plus cette opinion publique et ces sociétés qu'on aboutit à la paix
et qu'on peut faire face au danger de leur exclusion, mais au
contraire en les aidant à intégrer encore plus la modernité, à y
récupérer un peu leur place, en reconnaissant leurs revendications
légitimes à vivre comme des êtres humains, libres et à part
entière.
Propos recueillis par Mouna Naïm