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Les banques tunisiennes face
aux créances douteuses
Remue-ménage en coulisses
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Les créances
douteuses représentent aujourd'huit 20% du PIB du pays. (sur notre
photo le siège de la Banque Centrale de Tunisie
| C'est un problème très ancien qui remonte à près de vingt ans et
qui a été longtemps occulté pour des commodités de bilan. Actuellement, au
moment où s'ouvrent les frontières, où les banques tunisiennes doivent se
soumettre au rating, les pourvoyeurs de fonds étrangers ne peuvent
désormais se permettre de placer leur argent sans pour autant s'assurer
que le système financier du pays fonctionne d'une façon convenable. Toutes
ces raisons ont posé la problématique des impayés bancaires, plus
particulièrement des créances douteuses, représentant aujourd'hui une
masse de 5 milliards de dinars.
Les pratiques de crédits et de contrôle des
banques ont entraîné la constitution d'un important stock de créances
douteuses. Il s'agit de créances pour lesquelles les retards de paiement
des intérêts et du principal sont supérieurs à 360 jours et qui
nécessitent une provision requise de 100%, conformément à la circulaire de
la Banque centrale N° 91-21 en date du 7 décembre 1991, invitant les
banques à provisionner leurs pertes avant la distribution des bénéfices.
Les créances douteuses représentent aujourd'hui 20 % du produit intérieur
brut du pays, dont plus de la moitié est couverte par des provisions. Les
normes internationales situent le poids des créances douteuses acceptables
autour de 2 % des crédits, le taux est de 21,6 %.
Cela concerne
tous les types de projets : tourisme, agriculture, industrie, artisanat,
ainsi que des particuliers. Il s'agit de crédits accordés durant plusieurs
années et pour lesquels les procédures de recouvrement judiciaire existant
ou de recouvrement extrajudiciaire n'étaient pas adaptées. Aussi,
apprend-on de sources bien informées qu'une banque de la place, dont le
capital s'élève à 150 millions de dinars, a cédé à sa société de
recouvrement une enveloppe de 400 millions de dinars de créances
extrêmement difficiles à recouvrer, vendues à 20 millions de dinars ! Le
système financier tunisien est arrivé à une situation où son développement
est devenu très difficile : le coût de l'argent est devenu très élevé, la
concurrence très vive et la marge bénéficiaire de plus en plus réduite.
Pour subvenir aux besoins de sa clientèle, les banques se trouvent dans
l'obligation d'emprunter plus cher. Les banques tunisiennes ont besoin de
liquidités et la meilleure source de liquidités serait de récupérer leur
argent.
Un
manque de transparence flagrant Ce qui est réellement étonnant au sujet des créances douteuses,
c'est ce volume croissant des impayés en dépit de l'effort considérable
déployé pour contrer le marasme, la mise en place de règles prudentielles
: provision des risques, ratio de solvabilité (ratio cook),
l'assainissement des portefeuilles des banques à travers la prise en
charge par l'Etat des créances impayées des entreprises publiques et la
consolidation de l'assise financière des banques par la constitution de
réserves et par l'augmentation du capital. Cette démarche n'a pas, en
fait, empêché la montée du volume des créances compromises, qui était il y
a quelques mois aux alentours de 3 milliards de dinars.
Les
banques tunisiennes sont prises dans un réel engrenage, avec des bilans
pas assez provisionnés pour couvrir d'éventuelles dettes douteuses. " La
consolidation de la santé et la solidité financière du système bancaire
passe inévitablement par l'amélioration de la qualité du
portefeuille-crédit qui comprend un volume relativement élevé de créances
classées par rapport aux normes internationales, et ce, en dépit de
l'effort déployé pour réduire leur part dans le total des engagements ",
souligne le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie. Mais qu'en est-il
des situations cachées et qui commencent à se manifester en plein jour ?
Un observateur avisé nous révèle qu'à l'heure actuelle aucune banque n'a
fait l'évaluation de son actif.
Toujours selon la même source, la
grande majorité des établissements de crédits sont en train de classer une
catégorie de créances contentieuses comme étant des créances recouvrables,
provisionnées à 50 %. " Mais en fait, est-ce qu'elles sont réellement
recouvrables ? Et tous ces clients mis sous perfusion, est-ce qu'on a
évalué leurs actifs ? La réponse est non. Le manque de transparence sur
les bilans des banques, ainsi que l'insuffisance du système de contrôle
bancaire, est si l'on veut l'unique explication de la montée du nombre des
contentieux malgré les efforts de recouvrements entrepris tout au long des
dernières années.
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La
consolidation de la santé et la solidité financière du système
bancaire passe inévitablement par l'amélioration de la qualité du
portefeuille-crédit qui comprend un volume relativement élevé de
créances classées par rapport aux normes internationales, et ce, en
dépit de l'effort déployé pour réduire leur part dans le total des
engagements |
En effet et pour des raisons
d'équilibre de bilan, les banques présentent des créances mauvaises comme
étant recouvrables ", soutient notre source qui a requis l'anonymat. A
propos de cette question de transparence, est-ce l'effet d'une coïncidence
que les banques qui ont refusé de répondre à nos questions dans le cadre
de cette enquête sont celles qui considèrent encore le service "
recouvrement " comme étant une fonction interne, soigneusement cachée
derrière une structure hiérarchique très fidèle à ces traditions en
matière de retentions de l'information !
" La seule solution est d'amener les
gens à payer " Une
partie des créances compromises représente un ancien héritage lié au fait
que le système bancaire a été, à un moment donné de l'histoire de ce pays,
contraint de contribuer activement dans la construction d'une base
économique nationale. Cette dynamique de construction caractérisant les
premières années de l'indépendance a engendré une culture d'assistance
dont les retombées sont perceptibles aujourd'hui. M. Omar El Farouk
Bennia, directeur de SUD-Recouvrement, nous fait part de ses réflexions
dans ce sens. " Nous avons en Tunisie une tradition de gens habitués à
être assistés, à considérer le crédit comme si c'était presque un don,
voire un devoir ; ayant de ce fait tendance à moins payer, à traîner le
pied, à retarder les échéances tout en sachant que lorsque la créance
vieillit, elle devient provisionnée à cent pour cent et la banque aurait
tendance à transiger plus facilement ". Il ajoute : " Il y a aussi la
volonté de l'Etat de conserver et de sauvegarder le tissu économique, et
qui a été à l'origine de certaines dispositions relatives au
rééchelonnement de paiement des créances, telle la loi 95-34 du 17 avril
1995 portant sur le redressement des entreprises en difficulté.
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La
face cachée du métier de recouvreur |
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Les
procédures de recouvrement judiciaires constituent parfois un
handicap pour les banques à récupérer leur argent. " Quand la banque
fait le recouvrement, c'est presque administratif. Il n'y a pas
vraiment une grande recherche dans le détail. En fait, la banque n'a
ni les moyens ni le temps pour pouvoir procéder à des investigations
approfondies et trouver des solutions. Au niveau des sociétés de
recouvrement, on a recours à des gens qui vont regarder de près le
client, se renseigner sur son patrimoine et sur son activité. Chose
faite, ces informations se transforment en moyens de pression pour
amener le client à composer. " Quand nous contactons un client, la
question qui se pose pour nous est de savoir si le client veut payer
et s'il est en mesure de le faire? C'est une approche personnalisée
dans laquelle nous procédons à des encouragements et nous proposons
plusieurs avantages étudiés ", explique M Amor Farouk Bennia,
directeur de SUD-Recouvrement. La procédure judiciaire est le
dernier recours pour le " recouvreur ", c'est une opération pouvant
entraîner beaucoup de pertes pour la société de recouvrement. M. A.
Bennia évoque à ce propos l'exemple d'une société de la place qui
avait des créances d'une valeur de 55 millions de dinars. Lors du
contentieux, la société a été évaluée, par les experts, à 7 millions
de dinars et au moment de sa vente elle n'a valu que 1,8 million de
dinars !
A.B.A |
Le principal souci exprimé par
cette loi est de sauver l'entreprise et de sauvegarder les emplois. Dans
les tribunaux on ne se demande jamais pourquoi on est arrivé là. La
mauvaise gestion est une question rayée de la carte. D'autant plus que le
corps de magistrats n'a pas réellement les moyens de vérifier les
informations, de se pencher sur la question avec profondeur. Et le prix,
qui va le payer ? Bien sûr ce sont les banques. Lesquelles se trouvent
dans la situation de ne plus pouvoir récupérer leurs créances ". Tout cela
explique l'actuelle réticence du système bancaire tunisien à subvenir au
besoin de financement des entreprises privées et des agents économiques
tels que les agriculteurs et les commerçants. Le système bancaire est
parvenu à ce résultat qu'il vaut mieux récupérer son argent que de prêter.
" En réponse à ce mécontentement général dans le milieu des affaires quant
à l'attitude des banques à privilégier le recouvrement, je dirai que les
banques tunisiennes d'une façon générale ont impérativement besoin de
récupérer leur argent pour pouvoir continuer à prêter.
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Ouvrir le
marché financier au secteur privé: est-ce la solution pour améliorer
le secteur bancaire | La seule
solution est d'amener les gens à payer, surtout que certaines banques sont
actuellement dans une situation d'insuffisance de provisions ", devait-il
soutenir. Comme si vous aviez la conviction que certains débiteurs
possèdent de l'argent et refusent de payer la banque ? " En partie c'est
ça. Si les gens qui ont de l'argent payaient, le problème se poserait
moins pour les autres. D'ailleurs, il existe une approche qui dit que si
les grosses créances, celles supérieures à 50.000 dinars, étaient
récupérées, le système bancaire serait capable d'abandonner toutes les
créances inférieures à 50.000 dinars ", affirme notre interlocuteur.
Les banques
contrôlent mal leur argent Parmi les causes du phénomène des impayés bancaires, il y a ce
qu'on appelle les mauvais crédits. Avant, on croyait que pour réussir un
projet, il fallait un grand technicien, or ce n'est pas toujours vrai. "
Un chef d'entreprise doit être beaucoup plus gestionnaire que technicien.
Nous savons aujourd'hui que dans la plupart du temps, le problème des
impayés bancaires est dû à des défauts de gestion au sein de l'entreprise
", explique M. Bennia. En outre, les banques contrôlent mal leur argent.
La meilleure preuve en est la circulaire de la Banque Centrale fixant les
normes prudentielles.
Cette circulaire s'inspire de l'expérience
vécue concernant le suivi du crédit, de son fonctionnement et des alertes
précoces concernant le mauvais fonctionnement du crédit, obligeant la
banque à provisionner ses créances. Maintenant, si l'on a évoqué toute
cette démarche, c'est qu'il y a un vrai problème là-dessus. On a donné de
mauvais crédits et on les a mal suivis par la suite, on n'a pas su
dépister les difficultés du client et trouver enfin des solutions plus
efficaces que les schémas de redressement qu'on a l'habitude d'appliquer
dans de telles situations. " Objectivement, le profil du banquier est en
train de s'améliorer techniquement. Mais le professionnalisme n'est pas
uniquement la technique, c'est plutôt une combinaison de la technique et
de la culture du milieu qui fait qu'on devient banquier, suffisamment
sensible aux problèmes de son environnement financier et économique ", a
fait remarquer M. Amor Bennia, ajoutant : "Je suis d'accord sur le fait
que l'Etat doit avoir une participation importante dans les banques pour
pouvoir agir sur le système en faveur de l'intérêt public. Mais le métier
de banquier doit être un métier privé. Un banquier doit être plus
professionnel, beaucoup plus prudent, plus vigilant et mieux intégré dans
la société ". D'après les témoignages recueillis, le redressement de la
situation des impayés bancaires, notamment les créances douteuses, est
possible, mais sur une longue période.
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Nous avons
en Tunisie une tradition de gens habitués à être assistés, à
considérer le crédit comme si c'était presque un don, voire un
devoir ; ayant de ce fait tendance à moins payer, à traîner le pied,
à retarder les échéances tout en sachant que lorsque la créance
vieillit, elle devient provisionnée à cent pour cent et la banque
aurait tendance à transiger plus facilement
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Il faut un effort de transparence
au niveau des banques et également une meilleure adaptation de
l'environnement juridique et économique en vue de faciliter le
recouvrement en limitant le recours aux procédures judiciaires, diminuant
sensiblement la valeur économique des biens. De l'avis des spécialistes,
seule la privatisation du secteur bancaire est en mesure d'améliorer son
efficacité. Ouvrir le marché financier au secteur privé, telle est la
recommandation principale émise par nos interlocuteurs. Pour ce qui est du
rôle des banques étrangères, il pourrait être bénéfique pour le système
bancaire tunisien, à condition de ne pas tolérer une participation au-delà
de 50 %.
Ahlem Ben
Ali
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