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Débats/Opinions / ARTICLE
 
TERRORISME Après l'explosion d'un camion piégé contre la synagogue de Djerba
Les leçons d'un attentat


PAR MEZRI HADDAD *
[20 avril 2002]

On le sait depuis Clausewitz si ce n'est depuis Machiavel, la désinformation et le mensonge sont les moyens intrinsèques et « naturels » du politique, particulièrement en temps de guerre. On l'a vu dans le conflit du Golfe en 1990, comme on vient de le vivre avec la guerre que les Etats-Unis ont menée contre la bande à Ben Laden en Afghanistan, la désinformation est au stratège militaire ce que le mensonge est au politique : un moyen moralement hideux à des fins politiquement « supérieures ». C'est à celà qu'ont du penser la plupart des observateurs en songeant que les autorités tunisiennes avaient prémédité une vérité entrompe-l'oeil dans le tragique attentat qui a visé, le jeudi 11 avril, la synagogue de la Ghriba à Djerba. Car il s'agit bel et bien d'un attentat terroriste, assurément antisémite, qui plus est frappé de l'estampille de l'islamisme radical. Les autorités tunisiennes, inhabituées à ce genre d'attaque, comme le furent les pays occidentaux le 11 septembre dernier, ne pouvaient pas la définir dans la précipitation et encore moins gloser sur sa portée générale. Si paradoxal que cela puisse paraître, la thèse de l'accident, d'emblée soutenue par le gouvernement tunisien, émanait de considérations louables, en tout cas parfaitement conformes à la raison d'Etat. Et pour cause : la thèse aujourd'hui de plus en plus avérée d'un attentat suicide aurait exposé la Tunisie à une probable désaffection des touristes à l'égard d'une des destinations les plus avantageuses économiquement et les plus sûres sécuritairement. Il faut rappeler que le tourisme – que certaines ONG spécialisées dans la défense des droits de l'homme visent depuis près de trois ans – est un secteur clé de l'économie tunisienne en ce sens qu'il profite à 250 000 familles (1 Tunisien sur 6 vit de cette activité). Vouloir le protéger est donc un réflexe politiquement légitime et moralement louable.

C'est d'autant plus louable que les décideurs tunisiens auraient pu faire un autre choix, celui des dividendes politiques, diplomatiques, médiatiques et idéologiques au détriment des intérêts économiques. En d'autres termes, ils auraient pu, en effet, tirer, et de la manière la plus cynique et la plus machiavélique, le meilleur avantage de cet attentat suicide. Comment ? En disant tout simplement que la Tunisie reste une cible exposée au terrorisme intégriste, en exigeant encore plus de ses partenaires occidentaux aide et assistance pour faire face à ce fléau, en confondant certains observateurs étrangers qui croient à la fable de « l'intégrisme modéré » par opposition, et pour contrecarrer « l'intégrisme radical », en culpabilisant surtout les éléments philo-islamistes de l'opposition tunisienne, ceux qui avaient franchi le Rubicon en tissant une alliance tactique avec Ennahda. Ils auraient ainsi balayé d'un revers de la main toute la campagne médiatique dont ils font l'objet, que certains mènent au nom de la démocratie et du respect des droits de l'homme et dont l'argument principal est le suivant : puisque l'islamisme a été « éradiqué », puisque la paix et la sécurité règnent, le pouvoir tunisien n'a aucune excuse, pas la moindre raison de s'obstiner dans sa « dérive sécuritaire » ; le péril intégriste n'est qu'un « épouvantail » qu'il agite pour renvoyer aux calendes grecques les réformes démocratiques. Combien de fois n'a-t-on pas entendu ce refrain des pères fouettards, des directeurs de conscience, des opposocrates et des coutumiers des mondanités droit-de-l'hommiennes ?

Par-delà le dilemme devant lequel se sont trouvés les décideurs tunisiens la préservation de l'industrie touristique ou l'exploitation cynique d'un drame humain, c'est sur le sens et les conséquences de l'action terroriste du 11 avril qu'il faudrait réfléchir. Outre la symbolique, sans doute pas contingente, du onzième jour (11 septembre, 11 avril), il y a dans l'attaque de la synagogue de Djerba, haut lieu du judaïsme nord-africain, un sinistre message qu'il faut savoir décrypter et qui s'adresse à toutes les nations du monde : nul n'est à l'abri de notre vengeance, nous avons attaqué la première puissance mondiale, nous venons de frapper le pays arabe le plus sécurisé ; où qu'ils soient, les « soldats de Dieu » pourchasseront les « mécréants » et leurs complices. En d'autres termes, à l'exception bien évidente des pays où l'islamisme est déjà au pouvoir, toutes les autres nations sont les cibles potentielles de la canaille intégriste. Le choix de la Tunisie n'était pas fortuit. Plus que n'importe quel autre pays de tradition musulmane, la Tunisie de Bourguiba à Ben Ali a tout fait pour déplaire aux fanatiques qui ont réduit l'islam à une idéologie de combat : un Code du statut personnel qui fait de la femme l'égale de l'homme, un enseignement scolaire et universitaire largement laïcisé, un droit nettement sécularisé, une politique radicalement antidiscriminatoire qui fait des juifs tunisiens des membres à part entière de la nation et qui plonge ses racines dans le célèbre Pacte fondamental décrété par Mhammed Bey en 1859. Si l'on ajoute à tout cela, d'une part, le combat sans merci que Bourguiba, ensuite Ben Ali, ont livré contre la subversion islamiste, d'autre part, le rôle important que les services tunisiens semblent avoir joué dans le démantèlement des réseaux dormants d'Al Qaida en Europe, nous avons, réunis, tous les ingrédients qui font de la Tunisie une cible privilégiée du terrorisme, un parfait représentant de « l'axe du mal » version benladienne.

Selon les premières investigations des enquêteurs allemands, relayées notamment par le journal Sueddeutsche Zeitung et le magazine Stern, c'est précisément l'ONG de Ben Laden, le réseau Al Qaida, qui serait derrière l'attentat de Djerba. Cette hypothèse est confirmée par le communiqué publié par les quotidiens arabes Al-Hayet et Al-Quds al-Arabi, revendiquant l'opération et nommant Nizar Nawar comme l'auteur présumé de ce qui ressemble beaucoup à un attentat suicide. La famille de ce jeune Tunisien ne veut pas le croire : « Nizar n'a pas pu faire ça, ce n'est pas son genre. Il ne faisait pas la prière, il buvait de l'alcool et il aimait les femmes. » Propos qui sèment le doute dans l'esprit de certains journalistes ou commentateurs qui ont toujours candidement cru que les candidats au martyr sont de pieux musulmans, de purs produits de la vertu coranique. Bien au contraire, avant de basculer dans le fanatisme, le sujet terroriste est en effet un jeune « normal », un boulimique épicurien souvent porté sur l'alcool et sur les femmes. L'exemple de Djamel Beghal, celui de Mohamed Atta qui pilotait l'un des deux avions qui ont réduit en cendre le World Trade Center, le prouve amplement. Sans parler des criminels du GIA qui étaient, dans leur écrasante majorité, de petits caïds du proxénétisme et du grand banditisme algérois avant de s'ériger en gladiateurs d'un islam dont ils ne sont que l'infamante souillure. Comme nous l'avons toujours écrit, l'analyse du terrorisme islamiste ne relève point de la théologie mais de la psychanalyse.

Ce n'est pas seulement une économie florissante ou une politique sécuritaire jugée excessive et disproportionnée par certains critiques, que la bande à Ben Laden a voulu frapper en Tunisie. C'est aussi un exemple de concorde et d'harmonie entre juifs et musulmans qu'ils ont voulu anéantir. Si, d'aventure, les touristes venaient à bouder la Tunisie, ça serait là une victoire des fanatiques sur un pays qui a fait du dialogue des civilisations et des religions un choix stratégique. Si la thèse d'une connexion entre le ou les acteurs de l'attentat contre la synagogue de Djerba et ce qui reste des réseaux terroristes qui hibernent en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie et en Grande-Bretagne, se confirme, nous serons alors en droit de conclure que ce n'est plus les pays du Sud qui exportent vers les pays du Nord leurs déchets « radioactifs » intégristes, mais l'inverse. C'est ce que les plus hautes autorités tunisiennes, algériennes ou égyptiennes disent, depuis bien longtemps, à leurs partenaires occidentaux qui, par leur laxisme ou leur cynisme, ont contribué à la métastase de la gangrène islamiste. L'autre conclusion, celle qui n'a pas besoin d'attendre les résultats de l'enquête en cours serait la suivante : toute secousse au Proche-Orient aura désormais de graves conséquences architectoniques en Europe et à plus forte raison au Maghreb. Cela devrait tempérer les pulsions génocidaires de Sharon, le suivisme aveugle de Bush et l'attentisme affligeant des chefs d'Etat européens.

* Philosophe tunisien. Dernier ouvrage édité (coauteur), Pour un islam de paix, éd. Albin Michel, décembre 2001.



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