l y a
quelques semaines, les écrivains, artistes et
intellectuels palestiniens lançaient un appel pressant à
leurs homologues arabes et du reste du monde. Cet appel,
émis au plus fort de la réoccupation par les forces
israéliennes des villes de Cisjordanie, est passé
presque inaperçu. Il se concluait ainsi : «Assiégés,
nous faisons face, avec notre peuple, à une situation
humaine douloureuse. Nous vivons une menace permanente,
nous sommes privés d'eau, d'électricité, de
communications. Il ne nous reste que notre volonté,
notre détermination, notre résistance. A tous les hommes
d'honneur, à tous les hommes libres des pays arabes et
du reste du monde : nous avons besoin de votre aide et
de votre soutien.»
Depuis, on peut mieux comprendre l'angoisse des
auteurs de cet appel, car on commence à découvrir
l'ampleur de la dévastation et des exactions commises
par l'armée israélienne. Tôt ou tard, il y a fort à
parier que l'on désignera clairement comme crimes de
guerre ce qui a été exécuté de sang-froid et soustrait,
par la force, aux regards du monde entier.
Comme si la destruction des infrastructures de
l'Autorité palestinienne, des habitations, des écoles,
des lieux de culte et jusqu'aux ambulances ne suffisait
pas, c'est aux institutions culturelles que l'armée
d'occupation s'en est prise. Deux lieux, hautement
symboliques, et que l'on peut qualifier de coeur battant
de la mémoire et de la culture palestiniennes, ont été
dévastés et pillés. Il s'agit, à Ramallah, du
prestigieux Centre des arts Khalil Sakakini et de la
Maison de la poésie, siège de deux revues littéraires
d'une grande tenue : les Poètes et
Parenthèses. Par ailleurs, et dans le même ordre
du symbolique, la maison du poète Mahmoud Darwich,
toujours à Ramallah, a été investie, saccagée, et les
effets et souvenirs personnels du poète emportés comme
aux temps obscurs de la rapine.
Si les massacres et les destructions aveugles ont
déjà soulevé de par le monde une juste vague
d'indignation, l'attaque perpétrée contre des
institutions culturelles, assimilées ainsi à des cibles
de guerre, devrait être appréciée, notamment par les
premiers concernés, les intellectuels et les créateurs,
à sa terrible mesure : un crime contre la culture, donc
un crime contre l'esprit.
Hier, nous étions nombreux et unanimes à être
révulsés par le dynamitage, par les talibans, des
bouddhas de Bamiyan. Comment pourrions-nous ne pas
considérer aujourd'hui que ce qui vient de se passer à
Ramallah relève de la même mentalité barbare ?
En décidant de s'attaquer à la culture palestinienne,
le gouvernement israélien donne une preuve
supplémentaire de son mépris du peuple palestinien et,
plus grave, de sa volonté de négation de ce peuple. En
lui déniant ainsi le droit à la mémoire et à la
création, il lui dénie celui de se projeter dans
l'avenir et, tout simplement, d'exister. Une telle
attitude démontre sans ambages qu'il est en train de
fermer définitivement la porte à toute perspective de
paix.
Faut-il rappeler que la culture palestinienne a été
et reste, pour qui la connaît, un véritable sanctuaire
d'humanisme, d'ouverture à la culture universelle et au
dialogue, de main tendue à l'autre, le lieu où s'imagine
aussi pour les peuples de la région un futur différent,
prenant en compte les blessures et les angoisses des uns
et des autres, exorcisant la haine, gardant contre vents
et marées le cap de l'espoir ? En profanant ce
sanctuaire, le bras armé de Sharon a révélé que celui-ci
et ceux qui gouvernent avec lui ou le soutiennent sont à
des années-lumière de cet esprit. Ils se sont
pitoyablement démasqués.
Reste, pour ceux, celles qui ont mis au centre de
leur activité et de leur vie la défense et
l'illustration de l'esprit humain, le devoir de s'élever
et d'agir contre cette barbarie à visage découvert, et
ce, pendant qu'il en est encore temps. Car, au-delà des
destructions matérielles et morales, c'est peut-être la
vie des poètes, des artistes et des intellectuels
palestiniens qui est en grave danger.