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En saccageant les lieux de mémoire, le régime israélien a révélé sa vraie nature.
Crime contre la culture palestinienne

Par Abdellatif LAABI

jeudi 16 mai 2002

Abdellatif Laâbi est écrivain. Dernier ouvrage paru : «Le Fond de la jarre», Gallimard, 2002.

l y a quelques semaines, les écrivains, artistes et intellectuels palestiniens lançaient un appel pressant à leurs homologues arabes et du reste du monde. Cet appel, émis au plus fort de la réoccupation par les forces israéliennes des villes de Cisjordanie, est passé presque inaperçu. Il se concluait ainsi : «Assiégés, nous faisons face, avec notre peuple, à une situation humaine douloureuse. Nous vivons une menace permanente, nous sommes privés d'eau, d'électricité, de communications. Il ne nous reste que notre volonté, notre détermination, notre résistance. A tous les hommes d'honneur, à tous les hommes libres des pays arabes et du reste du monde : nous avons besoin de votre aide et de votre soutien.»

Depuis, on peut mieux comprendre l'angoisse des auteurs de cet appel, car on commence à découvrir l'ampleur de la dévastation et des exactions commises par l'armée israélienne. Tôt ou tard, il y a fort à parier que l'on désignera clairement comme crimes de guerre ce qui a été exécuté de sang-froid et soustrait, par la force, aux regards du monde entier.

Comme si la destruction des infrastructures de l'Autorité palestinienne, des habitations, des écoles, des lieux de culte et jusqu'aux ambulances ne suffisait pas, c'est aux institutions culturelles que l'armée d'occupation s'en est prise. Deux lieux, hautement symboliques, et que l'on peut qualifier de coeur battant de la mémoire et de la culture palestiniennes, ont été dévastés et pillés. Il s'agit, à Ramallah, du prestigieux Centre des arts Khalil Sakakini et de la Maison de la poésie, siège de deux revues littéraires d'une grande tenue : les Poètes et Parenthèses. Par ailleurs, et dans le même ordre du symbolique, la maison du poète Mahmoud Darwich, toujours à Ramallah, a été investie, saccagée, et les effets et souvenirs personnels du poète emportés comme aux temps obscurs de la rapine.

Si les massacres et les destructions aveugles ont déjà soulevé de par le monde une juste vague d'indignation, l'attaque perpétrée contre des institutions culturelles, assimilées ainsi à des cibles de guerre, devrait être appréciée, notamment par les premiers concernés, les intellectuels et les créateurs, à sa terrible mesure : un crime contre la culture, donc un crime contre l'esprit.

Hier, nous étions nombreux et unanimes à être révulsés par le dynamitage, par les talibans, des bouddhas de Bamiyan. Comment pourrions-nous ne pas considérer aujourd'hui que ce qui vient de se passer à Ramallah relève de la même mentalité barbare ?

En décidant de s'attaquer à la culture palestinienne, le gouvernement israélien donne une preuve supplémentaire de son mépris du peuple palestinien et, plus grave, de sa volonté de négation de ce peuple. En lui déniant ainsi le droit à la mémoire et à la création, il lui dénie celui de se projeter dans l'avenir et, tout simplement, d'exister. Une telle attitude démontre sans ambages qu'il est en train de fermer définitivement la porte à toute perspective de paix.

Faut-il rappeler que la culture palestinienne a été et reste, pour qui la connaît, un véritable sanctuaire d'humanisme, d'ouverture à la culture universelle et au dialogue, de main tendue à l'autre, le lieu où s'imagine aussi pour les peuples de la région un futur différent, prenant en compte les blessures et les angoisses des uns et des autres, exorcisant la haine, gardant contre vents et marées le cap de l'espoir ? En profanant ce sanctuaire, le bras armé de Sharon a révélé que celui-ci et ceux qui gouvernent avec lui ou le soutiennent sont à des années-lumière de cet esprit. Ils se sont pitoyablement démasqués.

Reste, pour ceux, celles qui ont mis au centre de leur activité et de leur vie la défense et l'illustration de l'esprit humain, le devoir de s'élever et d'agir contre cette barbarie à visage découvert, et ce, pendant qu'il en est encore temps. Car, au-delà des destructions matérielles et morales, c'est peut-être la vie des poètes, des artistes et des intellectuels palestiniens qui est en grave danger.

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