1955 : Naissance à Charabiya (Caire).
 
1975 : Service militaire.
 
Fin 80 : 1er album, Ahmad Helmi etgawez Aïda.
 
2000 : Sortie de l'album Je Déteste Israël.
 
2001 : Tournage avec Daoud Abdel-Sayed, Voleur, Citoyen et Indic.
 
2002 : Projection de son nouveau film, Paysan au Congrès (juillet prochain).

 

 

 

Une douzaine de cassettes, un look extravagant, une voix rauque, Chaabane Abdel-Réhim se proclame comme la vox populi. Sa culture marginale choque
et plaît en même temps.
La voie Chaabane

Il levait la tête vers le ciel comme tout le monde, et priait : « Faites qu’autant de monde m’écoute chanter ». C’était la omra (petit pèlerinage) du 10 Ramadan, la foule grouillante à La Mecque, et de retour, le vœu fut exaucé. Son célèbre album, Ana bakrah Israïl (Je Déteste Israël, sorti en l’an 2000), avait déjà fait un tabac, et Mona Al-Husseini, présentatrice à la télévision, l’invite à son émission de prime time « Entretien sincère ». Elle le bombarde de questions ; il lui répond narguant. C’est un véritable exercice de style. Dorénavant, il est toujours un peu narquois. Et a tout à gogo.
« Je choisis des complets, bariolés, qui vont avec le canapé de ma salle de séjour », avait-il précisé durant l’émission, sur un ton sérieux qui frise la naïveté et la raillerie à la fois. L’hilarité est irrésistible. Du coup, le chanteur devient un premier choix pour les journalistes, notamment de télévision, qui veulent capter l’audience. « Dream TV, c’est quasiment ma chaîne. J’y suis toujours », lance-t-il.
 
Et au bout de deux ans, le phénomène Chaabane Abdel-Réhim continue à battre les records et la plupart des spectateurs de se demander, le voyant sur écran : est-il vraiment crédule ou astucieux ? « Durant cette période de célébrité subite, il a dû sans doute fréquenter des gens nouveaux, différents. Il n’est pas possible de rester inchangé. Si vous cherchez une femme de ménage à la campagne pour travailler pour vous, elle change de mœurs, s’adapte en fonction de son nouveau milieu ; impossible de garder la naïveté d’antan ». Khaled, psychiatre, procède ainsi à l’analyse du personnage, comme le fait tout le monde d’ailleurs. « Qu’est-ce qu'il a à faire avec Israël et la politique ? N’importe quoi ! », dit un autre. « Mais non, c’est un journal à lui seul. Il fait le point de l’actualité, dans la plus grande simplicité », ajoute un troisième. Ce dernier est en effet vendeur de cassettes dans le quartier résidentiel d’Héliopolis, où les albums d’Abdel-Réhim partent comme des petits pains. Seulement, les clients du magasin ne vont jamais directement au but ; selon lui ils ont honte de demander tout de suite le nouveau tube de Chaabane. Question de « standing ». Et préfèrent faire un tour et remarquer la sortie d’une nouvelle cassette, comme par hasard. Feignant la surprise, ils achètent la cassette ou les cassettes car d’après le vendeur, rieur, « Chaabane ne joue pas. Il ne perd pas son temps. Les albums se succèdent si rapidement. Ils nous arrivent à peu près deux par deux ».
Apparemment, le chanteur est friand du chiffre deux. Il porte deux montres, l’une pour lui et l’autre pour les gens. Possède deux téléphones portables, l’un pour tout le monde et l’autre exclusivement pour son épouse, « Oum Essam », à qui il tient comme à la prunelle de ses yeux. Il ne faut guère la mécontenter ; ni parler de femmes et d’admiratrices de l’AUC dans ses interviews, ni de la nouvelle institutrice qui lui apprend à lire et à écrire ces derniers temps, selon les rumeurs. Celles-ci font partie intégrante de la propagande du chanteur. « Toutes les fois que l’on parle de moi un peu plus, je vends un peu plus », dit-il tranquille. « Les journalistes, ils veulent travailler eux aussi, avoir de quoi écrire, c’est leur boulot ». Partant de ce principe, Chaabane joue leur jeu. « S’ils veulent se moquer, je les laisse faire. Mes anecdotes plaisent sans compromettre ». Il déballe ses mots sur un air sérieux et sans rancune. Est-ce le même air qu’il affiche à la maison pour se la jouer au père de famille austère ? « Si c’est la bonne humeur à la maison, je perds contrôle ! ».
Et puis, il vire rapidement aux blagues, avec l’affluence d’admirateurs dans sa loge, au théâtre Qasr Al-Nil, où il joue devant Samir Ghanem dans Do Re Mi Fassolia. « Pourquoi tu t’insurges contre les Etats-Unis, Chaabane, dans ton album Amrica Amrica ? Nos voitures et autres proviennent de là-bas. Moi, j’y vis depuis des années », dit un visiteur en le blâmant. La star bredouille, ne sachant pas trop quoi dire, car il est évident qu’il n’est aucunement politisé, or ces derniers albums commentaient l’actualité sociopolitique sur un rythme dansant. Il se veut le porte-parole des petites gens et des marginaux, toujours sur un même air de musique, dont il est l’auteur. Un air singulier qu’il a trouvé en tapotant sur sa table, sans avoir aucune notion des tons et des modes. « Je n’ai rien contre l’Amérique. Je m’adressais simplement à Kofi Annan, lui demandant de rétablir la paix et la justice », réplique Chaabane timidement, comme induit d’erreur.
Car, bien qu’on l’ait rendu responsable de la guerre des chansons déclenchée entre l’Egypte et l’Etat hébreu, au printemps 2001, et qu’on ait écouté ses « monologues » (comme les surnomme la censure) au Congrès américain, le taxant d’antisémitisme, comme l’affirment les journaux, Chaabane ignorait que Sharon et Barak étaient deux premiers ministres ; il les prenait pour une seule personne. Et c’était à son parolier, Islam Khalil, enseignant de langue arabe, de lui expliquer de quoi il s’agit. D’ailleurs, il lui a demandé de suivre l’info, d’où l’intérêt croissant de Chaabane pour les chaînes satellites Al-Jazeera et Al-Manar. « Il doit toujours se tromper en prononçant les mots durant les enregistrements. Parfois, il refuse certains mots, ne comprenant pas leur sens, c’était le cas pour mirage, qui était très compliqué pour lui ».
Islam Khalil a été présenté à Chaabane, qui animait une cérémonie de mariage, vers la fin des années 1980. Le chanteur avait des problèmes graves avec la censure, qui interdisait son tube Kaddab ya Kheicha (Menteur Kheicha), et ce fut le début de leur collaboration. Progressivement, c’est Islam Khalil qui « fomentait les troubles ». C’est lui qui dresse la « ligne éditoriale » de ce journal parlant, aidé ces derniers temps par le producteur Alaa Al-Chazli. Ils étaient d’ailleurs derrière le récent album La Haine n’est pas suffisante, Israël, où Chaabane s’attaque à Sharon qui, « fou de rage commence à déconner. Il doit absolument être interné à l’asile allié », dit la chanson. Le contexte politique donne la licence à ce genre d’injure. Et de toute façon, lorsque Chaabane et Islam chantent pour Mohamad Al-Dorra ou contre le terrorisme de Bin Laden, le peuple et l’Etat y trouvent une échappatoire.
 
Autour de Chaabane, c’est toute une institution (sans locaux) qui se crée, tout un star-system qui se fait de manière très aléatoire. Il en est conscient et content. Il résume sa montée en flèche, par une grâce du ciel. « Je n’ai ni une si belle voix, ni le physique qu’il faut ; mais c’est de la chance. Dieu est notre nourricier à tous. Il m’envoie une fortune pour aider autrui ». De la sorte, il s’est inventé un look : une crinière frisée, vêtu des couleurs de l’arc-en-ciel, la joue traversée par une profonde balaffre-souvenir d’une rixe avec un voisin de Charabiya (quartier informel du Caire) pour des filles. « Je veux avoir un style à part, si non pourquoi mettre des chaussures jaune et vert pareilles ? ».
Il est devenu la poule aux œufs d’or des cinéastes, des agences de publicité, etc., qui cherchent à tourner avec lui. Il vient d’ailleurs de terminer un film intitulé Fallah fil Congress (Paysan au Congrès), un scénario de Hamdi Youssef, où il tient le rôle d’un campagnard roublard, un vrai requin qui finira par se faire avoir au Congrès américain. Un voleur très différent de celui de Daoud Abdel-Sayed dans Citoyen, voleur et indic, car dans cette fiction, Chaabane était plutôt un voleur de cœurs. Sympathique, il fonctionnait suivant son propre code d’honneur, qui d’ailleurs n‘est pas très éloigné de celui de Chaabane lui-même. Al-Margouchi, le voleur d’Abdel-Sayed à titre d’exemple, vole une statuette afin de l’offrir à son ami, le citoyen intellectuel. Mais il refuse catégoriquement la nudité de la statue et lui confectionne des vêtements sur mesure, un cache-sexe. Dans la réalité, nous nous retrouvons face à un chanteur vedette qui n’est pas pro-vidéoclips, car n’aimant pas le show des filles qui se tortillent tout autour. Il a essayé le cannabis, le bango, mais ne boit pas d’alcool, car ayant promis à son père avant sa mort. Les paradoxes des deux personnages se ressemblent. Néanmoins, ils ne constituent pas les seules similitudes entre la fiction d’Abdel-Sayed et la réalité du phénomène Chaabane Abdel-Réhim. En quelque sorte, on a l’impression que le réalisateur a dû lire les archives de Chaabane Abdel-Réhim et s’est inspiré des articles écrits sur lui afin de constater un état de fait très égyptien.
 
Le rapport de complémentarité, à titre d’exemple, entre le citoyen lettré et le voleur illettré, n’est pas sans rappeler le duo formé par Islam, l’enseignant d’arabe, et Chaabane l’interprète populaire. A un autre niveau, sans doute. Une culture propre à Chaabane, sa double vie en tant que repasseur le matin et chanteur dans les mariages le soir enrichissent l’expérience dans un certain sens. « Lorsqu’on a voulu faire une chanson autour du bango, Chaabane s’y connaissait plus que moi, il était surtout très choqué par le fait de voir autant de filles fumer. Alors il m’a fourni tout le vocabulaire, l’argot et les explications nécessaires. Moi j’ai formulé ce qu’il m’a raconté », indique Islam. Il en est de même pour le titre à succès Je Déteste Israël et aime Amr Moussa. Chaabane avoue qu’il avait entendu parler de l’ancien ministre des Affaires étrangères à travers ses gardes du corps. Ces derniers lui faisaient part des déclarations foudroyantes du ministre concernant le conflit arabo-israélien, d’où une admiration grandissante pour une personne qui enfin brandit la dignité arabe. Et ce fut ainsi,
de fil en aiguille, Chaabane s’est transformé, selon les termes des intellectuels, en un nouveau représentant de ce que l’on s’accorde à appeler « la culture du microbus », celle des quartiers champignons. C’est une culture parallèle à celle des médias officiels qui dénigrent la présence des gens comme Chaabane. Et pourquoi le microbus ? Il s’avère que c’est le moyen de transport commun le plus efficace pour arriver à ces tentacules du Caire, la métropole. Tout au long de la route menant vers l’ancienne baraque qu’habitait Chaabane, les microbus se garent de part et d’autre. Le terminus d’Ahmad Helmi, Choubra, le bourg de Mit Nama, et ensuite Mit Halfa, ex-résidence de Chaabane. Là-bas, le béton a remplacé la construction provisoire de l’ancienne baraque, dans les champs. Chaabane n’y habite plus. Il n’a pas visité les lieux depuis plus de huit mois et sa compagnie manque à ses voisins. « Il animait nos soirées en répétant ses chansons au seuil de sa porte. Maintenant, il est toujours aussi gentil avec tout le monde. Car c’est quelqu’un qui a goûté longuement à la pauvreté. Ici il ne reste que son fils, qui y loge avec sa femme mais inutile de chercher à le voir à cette heure ci, car comme le reste de la famille, il ne se réveille que vers 18h ou 19h », lance-t-on dans les parages.
Chaabane lui, est ailleurs. Dans son nouvel appartement de la rue Fayçal (Haram), il voltige et rêve de cinéma ; il n’aspire plus à être comme son maître de chant Anouar Al-Askari, mais veut faire revivre les gloires du comédien Farid Chawqi et être couronné comme le nouveau roi du tierzo.

Dalia Chams

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