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En Syrie, la multiplication des procès d'opposants traduit un durcissement du régime

• LE MONDE | 30.05.02 | 16h56

Comme il l'a fait depuis l'ouverture de son procès le 28 avril, l'opposant communiste syrien Riad Turk, qui comparaissait mercredi 29 mai devant la Cour de sûreté de l'Etat à Damas, a refusé de répondre aux questions du juge. Il entend protester contre ce qui est à ses yeux une parodie de procès. Ses avocats ont déjà contesté la compétence de la cour, un tribunal d'exception instauré au début des années 1960 - en vertu de la loi sur l'état d'urgence imposée au pays - et dont les verdicts sont sans appel.

Alors même que le procès est supposé ne pas être à huis clos, les journalistes et les diplomates en ont été exclus dès la deuxième séance. Seuls la famille de l'accusé, ses avocats et un journaliste de l'agence de presse officielle sont autorisés à assister aux audiences.

Les vieilles et méchantes habitudes ont la vie dure en Syrie. Un peu moins de deux ans après l'accession à la présidence de Bachar Al-Assad, dont certains espéraient une libéralisation, même relative, du régime, les opposants sont pourchassés et condamnés. Les rares lucarnes de liberté qui avaient été autorisées par le pouvoir dans les premiers mois de 2001 ont été fermées. Les procès d'opposants se succèdent, alors que "le seul objectif des accusés, souligne un universitaire syrien,est d'acquérir le droit à la libre parole, à la réflexion sur l'avenir du pays, après en avoir été totalement écartés ainsi que l'ensemble de la société civile pendant une trentaine d'années, par le régime d'Hafez Al-Assad", père de l'actuel président.

La comparution devant une juridiction d'exception est un signe du durcissement du régime, ajoute cet universitaire. Et la nature des accusations portées contre les accusés - "agression contre la Constitution par des moyens illégaux", "atteinte au moral et à l'image de la nation", "tentative de saper l'unité nationale -ou-le sentiment patriotique"- révèle un retour aux méthodes éprouvées des organes politique et répressif, inchangés depuis des décennies, et qui ont fait main basse sur tous les rouages du pays, souligne-t-il.

La mise en cause de trois de leurs avocats, Anouar Bouni, Haytham Al-Maleh et Abdel Majid Manjouna, qui risquent de se voir sanctionnés pour avoir prétendument transgressé la déontologie de la profession en se mêlant de politique, et la convocation fréquente par les services de renseignement de certains intellectuels, pour "discuter", traduit elle aussi la raideur retrouvée.

La loi sur la presse, destinée à autoriser les publications privées, et supposée libéraliser quelque peu la parole, est au contraire extrêmement sévère. L'octroi d'une licence est du ressort du seul gouvernement, qui n'est pas tenu de justifier un éventuel refus.

INTERPRÉTATIONS ARBITRAIRES

Tout ce qui peut "porter atteinte à l'économie ou aux finances du pays", à "la sécurité nationale", au "prestige ou à l'honneur de l'Etat" ou encore à "l'unité nationale" est passible de sanctions sévères, alors que toutes ces expressions sont sujettes aux interprétations les plus arbitraires. Sans oublier, ajoute cet universitaire, les règles intangibles imposées aux publications dans des domaines tels que la publicité, la distribution, la périodicité, le nombre de journalistes...

Les membres de la presse étrangère ne sont pas en reste, qui sont dans le collimateur du pouvoir. Le correspondant de l'Agence France-Presse, Maher Chmaytelli, s'est ainsi vu refuser le renouvellement de son accréditation fin avril, pour avoir, selon les autorités, "violé les règles d'accréditation des correspondants en Syrie et les principes fondamentaux et usages du métier de journaliste".

Envolés, donc, les maigres espoirs suscités par l'accession à la présidence de Bachar Al-Assad. Les Syriens, dit cet universitaire, ont voulu prendre le nouveau président au mot lorsqu'il a affirmé qu'il entendait respecter la diversité des opinions. C'est ce qui explique la multiplication, en 2001, des salons politiques, déjà tolérés du temps d' Hafez Al-Assad, pour peu que leur audience demeurât confidentielle. La nouveauté, en 2001, fut leur ouverture à ceux qui souhaitaient y participer et l'affluence qu'ils ont connue. "Encore ne s'agissait-il que d'une infime minorité de gens, hommes politiques, intellectuels, penseurs !", remarque cet universitaire.

Cela n'en a pas moins provoqué une vive réaction des "vieux routiers, qui détiennent le pouvoir au sein de l'armée, des services de renseignement et du parti Baas". Paniqués à l'idée de se retrouver devant le fait accompli d'un début de liberté d'expression, ils ont crié au dérapage et au risque de déstabilisation.

FORUMS INTERDITS

Une campagne de dénigrement des intellectuels et du concept même de société civile a d'abord été lancée, avant que les salons politiques soient interdits. Tout forum de ce genre doit désormais faire l'objet d'une autorisation préalable, mais nul ne sait à qui en faire la demande. Qui plus est, les organisateurs doivent remettre deux semaines à l'avance aux services de renseignement la liste des invités au forum et le texte du discours de l'orateur principal, tenu de ne pas s'en écarter, pas même dans ses réponses à d'éventuelles questions de l'audience...

Ce à quoi l'on assiste, résume cet universitaire, n'est que la suite du léger infléchissement que feu Hafez Al-Assad avait déjà imprimé au pays vers le milieu des années 1990 ; à savoir, le glissement d'une dictature brutale et musclée vers une autre seulement plus ordinaire.

Jusqu'en 1995-1996, le pays avait été placé en coupe réglée, le plus petit quartier, la moindre rue étant soumis par les services de renseignements à un "quadrillage systématique et volontairement ostensible dans le but de faire peur. Désormais, un arsenal de lois incorporant les dispositions de l'état d'urgence est en place, qui permet un contrôle tout aussi systématique de la société mais de manière beaucoup moins brutale".

Mouna Naïm


Dix opposants traduits en justice

L'opposant syrien Riad Turk (71 ans), qui comparaît actuellement devant la Cour de sûreté de l'Etat, a déjà passé dix-sept ans en prison pour opposition au régime de feu Hafez Al-Assad (le père et prédécesseur de l'actuel président), avant d'être remis en liberté en 1998. Il partage le dernier épisode de sa saga avec neuf opposants, arrêtés comme lui à l'été 2001. Deux d'entre eux, les députés Maamoun Al-Homsi et Riad Seif, ont déjà été condamnés à cinq ans de prison chacun par une cour pénale. L'avocat Habib Issa, le médecin Walid Bouni, l'économiste Aref Dalila et l'homme d'affaires Habib Saleh ont été traduits devant la Cour de sûreté de l'Etat. Les procès de trois autres, Kamal Labouani, Hassan Saadoune et Fawaz Tello, n'ont pas encore commencé.

Tous sont "coupables" d'avoir critiqué le pouvoir, lors de forums de discussion qui ont fleuri dans les premiers mois de 2001. La prochaine audience du procès de M. Turk a été fixée au 10 juin.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.05.02

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