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• LE MONDE |
30.09.02 | 12h09
Manal Khader, Cendrillon
palestinienne
Dans le film d'Elia
Suleiman, "Intervention divine" la journaliste, qui a grandi à Ramallah,
interprète une "wonderwoman" qui franchit un barrage israélien pour
rejoindre son amant.
Elle est, dans le film Intervention divine, du Palestinien Elia Suleiman (en salles le 2 octobre), l'aimée du personnage principal, interprété dans une veine keatonienne par le cinéaste lui-même.
A la croisée du clip publicitaire, du dessin animé et d'un avatar moyen-oriental de James Bond, cette scène savoureuse ne révèle pas seulement l'humour ravageur d'Elia Suleiman à l'égard d'une situation politique qui confine au désespoir, elle témoigne aussi du fait que l'occupation n'anéantit ni la vie ni le désir, et celui qu'inspire au cinéaste son électrisante égérie lui ferait manifestement traverser tous les barrages de la terre. D'où le mystère Manal Khader, que le film est loin de dévoiler. A Paris pour quelques jours, la jeune femme à l'élégance élancée ne correspond pas vraiment à ce que ses apparitions filmées laissent supposer d'elle. Née en 1968, à Jérusalem, de parents palestiniens de confession orthodoxe, elle a grandi à Ramallah, où elle a suivi sa scolarité dans une école privée tenue par des quakers américains. Elevée par ses parents dans le souvenir de la terre perdue – la famille de sa mère a dû fuir Jaffa du jour au lendemain, lors de la guerre de 1948 –, elle conserve un souvenir de son enfance que l'amertume n'a pas entaché : "Paradoxalement, l'atmosphère à Ramallah n'était pas si étouffante que cela au début de l'occupation, il y avait même place pour une certaine expansion économique. J'en conserve un bon souvenir, en dépit des récits de ma mère, qui pour moi appartenaient à une réalité lointaine, féerique. C'est dans les années 1980 que les choses ont commencé à changer, sans doute à cause de la maturité, mais aussi de la présence israélienne qui se faisait de plus en plus lourde et oppressante. J'ai senti alors que mon espace vital se rétrécissait." En 1986, c'est le début de la première Intifada. Manal, inscrite à l'université de Bir-Zeit, est envoyée par son père, qui craint pour elle, à l'étranger. Ce sera l'Allemagne, chez un oncle installé de longue date. Elle a dix-sept ans, c'est son premier voyage hors de Palestine. Seule à Berlin, elle est censée y étudier la politique et la sociologie. En fait, elle cède aux tentations de la ville. Le rappel à l'ordre paternel est sans appel : elle doit déménager à Bielefeld, en Rhénanie, où elle achève ses études de sociologie cinq ans plus tard. Elle envisage alors de s'installer durablement en Allemagne, et, se destinant au journalisme, décroche un stage dans un journal local. ENTRÉE DANS LE JOURNALISME C'est, encore une fois, compter sans la volonté paternelle. Six années passées loin de sa fille ont amplement suffi à M. Khader, qui profite du retour de l'enfant prodigue au bercail pour lui interdire toute nouvelle escapade. On est en 1992, Manal a vingt-quatre ans et, après avoir goûté à la vie trépidante d'une grande ville occidentale, l'horizon de Ramallah lui paraît plus rétréci que jamais : "Lorsque je suis retournée à Ramallah, le couvre-feu imposé par les Israéliens commençait à 17 heures. En Allemagne, la vie commençait pour moi à 20 heures. C'était horrible." Qu'à cela ne tienne. La jeune femme va mettre à profit son expérience et sa connaissance des langues étrangères (elle parle au moins arabe, français, anglais et allemand) pour rétablir le lien avec l'extérieur, en devenant productrice pour la chaîne de télévision allemande ARD ainsi que pour MBC, une chaîne satellitaire arabe installée à Londres. C'est aussi l'occasion pour la jeune femme, basée à Tel-Aviv pour les besoins de son métier, de se familiariser avec l'hébreu, et partant avec ses locuteurs : "Je ne connaissais jusqu'alors les Israéliens que comme occupants et je les détestais. Le fait de côtoyer des collègues israéliens ou de devoir assister aux enterrements des victimes d'attentats a indéniablement changé mon état d'esprit et m'a appris à considérer ceux d'en face comme des êtres humains. Mon métier, avec ce qu'il suppose d'objectivité, m'a également forcée à infléchir l'expression passionnelle de la militante palestinienne que je suis et que je reste. Je trouve qu'on est en train de perdre beaucoup de temps dans la solution de ce conflit, qui est simple : il faut que l'occupation cesse immédiatement et que deux Etats existent l'un à côté de l'autre, même si, personnellement, la notion d'Etat a tendance à me rendre claustrophobe." Manal Khader a en tout cas beaucoup de mérite à professer cette opinion, elle qui, résidant durant un an à Jérusalem avec son mari, journaliste de l'AFP, s'est vu délivrer par les autorités israéliennes une autorisation de séjour qui lui interdisait de demeurer en ville au-delà de minuit. La moderne "Cendrillon", comme elle se nomme aussitôt, a donc dû trafiquer la carte d'identité d'une amie pour pouvoir vivre avec son prince charmant et donner naissance, en 1996, a sa fille Yasmine. Et le cinéma dans tout cela ? Il arrive dans la vie de Manal Khader par une voie détournée, sur une ligne de destin dénommée Elia Suleiman. Elle a fait sa connaissance en 1992, au cours de la présentation d'un de ses films à Jérusalem. Le courant passe, l'amitié suit, ainsi que l'implication grandissante de la jeune femme dans le processus d'écriture des films du cinéaste. Elia Suleiman finit par lui proposer d'interpréter l'héroïne de son nouveau film, dont l'épisode du passage en force et en charme du barrage israélien est directement inspiré de leur histoire commune. D'un naturel plutôt réservé, Manal Khader a fini par se piquer au jeu, sans pour autant rêver de faire carrière. Ce rôle lui va en tout cas à merveille, elle qui estime que les femmes palestiniennes "sont plus fortes, plus entreprenantes et plus intelligentes que les hommes". Le film, qui n'a pas encore été montré à Ramallah en raison de la dégradation de la situation politique, vient d'être acheté par un distributeur israélien, qui donne sans le savoir raison à cette femme trop éprise de sa liberté pour la sacrifier au désespoir. Jacques Mandelbaum Biographie
1968 1986 1992 2002 • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
01.10.02
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