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• LE MONDE |
12.10.02 | 11h27
Carmen contre les Bin
Ladin
L'adresse est discrète, sans aucun nom sur la boîte aux lettres. Le visiteur remarque juste un interphone, à droite du portail automatique. Une fois dans le parc, on aperçoit, côté pelouses, un filet de badminton. Et là-bas, le long des murs d'enceinte, des arbres centenaires. La maison se dresse plus loin, au bout de l'allée. C'est une demeure bourgeoise, plafonds hauts et volets en bois, dont la terrasse domine l'arrière-pays genevois.
Même si elles n'ont jamais vraiment fréquenté le leader islamiste, ce lien de parenté a bouleversé la vie de Carmen Bin Ladin et de ses filles, Wafah (26 ans), Najia (25 ans) et Noor (15 ans). Leur nationalité helvétique ne les préserve pas de la suspicion. Peu importe également, aux yeux de l'extérieur, qu'une procédure de divorce oppose Mme Bin Ladin à son époux... C'est ainsi : ce nom est leur prison. Pas un jour sans une remarque, un regard gêné, une porte qui se ferme. Pas une semaine sans craindre qu'un paparazzi ne piège les trois sœurs. Changer d'identité ? Impossible : le soupçon n'en serait que plus grand. Autant assumer. S'exprimer à visage découvert. Dénoncer le terrorisme. Saluer l'Amérique. Et prendre ses distances avec l'Arabie saoudite, le pays d'une belle-famille présentée comme omnipotente. C'est ce que Mme Bin Ladin, née Dufour, avait fait dans quelques médias après le 11 septembre 2001. Un an plus tard, elle a recommencé, en publiant une tribune dans le hors-série du Monde consacré à l'anniversaire des attentats. Ce texte, intitulé "Le choix de parler", auquel son époux a répondu dans une lettre publiée dans Le Monde du 12 octobre, a surpris par sa virulence. Au-delà de l'hommage aux victimes, l'attaque était violente, ciblée, et peut-être dangereuse : l'auteur accusait les Bin Ladin, à commencer par son propre mari, de n'avoir pas renié le chef d'Al-Qaida, contrairement à ce qu'ils prétendent. Sans doute fallait-il voir dans ces accusations la double marque d'un divorce conflictuel et d'un destin peu commun... L'histoire commence à l'été 1973. Yeslam Bin Ladin, étudiant saoudien, séjourne alors en Suisse avec sa mère. La propriétaire de leur maison de location, Mme Dufour, a quatre filles, dont l'une se prénomme Carmen. Les deux jeunes gens commencent à se fréquenter, puis partent ensemble à Los Angeles suivre des études d'administration commerciale. Yeslam a les moyens de s'exiler aux Etats-Unis : son père, le très riche et très respecté Cheikh Mohammed Bin Ladin, décédé dans un accident d'avion en 1967, avait noué des liens privilégiés avec la famille royale saoudienne. A sa mort, son entreprise de travaux publics a été placée sous la tutelle du pouvoir afin d'aider les cinquante-quatre héritiers, nés de plusieurs mères. Yeslam passe pour être l'un des plus brillants. Ses frères ou demi-frères ont pour prénoms Salem, Baker, Hassan... Sans oublier Oussama, né en 1957. En 1976, deux ans après son mariage avec Carmen, Yeslam Bin Ladin décide de quitter la Californie. Au pays, la société familiale a besoin de lui. Le couple s'installe donc à Jeddah, sur la mer Rouge, avec son premier enfant, la petite Wafah. Leur maison, sans être luxueuse, est confortable. Sa belle-mère vit sur place, ainsi que quelques frères et sœurs de son mari. D'autres membres du clan habitent dans les environs, sur la route de La Mecque. Peu à peu, la jeune femme découvre les rigidités locales. "Avant de sortir sans voile, il fallait prévenir les hommes. Que ce soit le jardinier, le chauffeur ou des ouvriers venus effectuer des travaux, personne ne devait nous voir. En fait, on ne sortait presque pas car il n'y avait rien à Jeddah, pas de restaurant, pas de cinéma, juste du sable et cette chaleur étouffante... Malgré cette sensation d'emprisonnement, je gardais l'espoir d'une évolution, avec le soutien de Yeslam. J'avais des relations assez normales avec ma belle-mère et certaines de mes belles sœurs." Alors que l'argent du pétrole enrichit le pays, l'entreprise poursuit son essor. Elle deviendra le puissant Saudi Bin Ladin Group (SBG), dont la tour Bin Ladin Plaza se dressera à Jeddah. Il faut dire que les héritiers de Cheikh Mohammed, toujours aussi appréciés de la famille royale, bénéficient d'un quasi-monopole sur la construction ou la rénovation des lieux saints. Chaque membre du clan a ses fonctions dans ce groupe promis à un destin international. Mais, à en croire son épouse, l'ex-étudiant de Los Angeles est au cœur de tout : "Mon mari était le plus intelligent, assure-t-elle. Il a beaucoup travaillé sur la structure financière. Les autres sont devenus un peu jaloux. Quand ils venaient dîner à la maison, Yeslam m'autorisait à rester et je les écoutais. La plupart d'entre eux ne m'adressaient presque pas la parole quand il était question de business ou de famille. Une fois seule avec mon mari, je donnais mon avis." Oussama, qui n'est pas né de la même mère que Yeslam, occupe une place particulière dans la fratrie. C'est un héros, admiré pour avoir combattu les Soviétiques aux côtés des résistants afghans. On le dit pieux jusqu'à l'intransigeance. "Tout le monde l'aimait, y compris mon mari, c'était un peu la conscience religieuse de la famille", poursuit Carmen Bin Ladin. Selon elle, le "héros" est si rigide qu'il refuse de voir ses belles-sœurs. Dès que sa venue est annoncée, celles-ci doivent s'éclipser. Mme Bin Ladin affirme en fait l'avoir entrevu trois fois. D'abord en 1977, à Taef, à l'occasion d'une fête ; il discutait avec les hommes, loin des femmes voilées. Ensuite chez elle, alors qu'il rendait visite à sa sœur Faouzia, sur le point de se marier. Et puis, il y eut cet incident, dont Mme Bin Ladin garde un souvenir amusé : "J'étais en train de jouer avec les petites et quelqu'un a frappé à la porte en appelant "Yeslam !" J'ai ouvert, sans voile. Oussama se tenait là, devant moi, avec un neveu. Après un instant d'hésitation, il est entré en tournant la tête. J'ai essayé de lui parler, mais il continuait d'avancer. Le neveu m'a lancé : "Non, non, Oussama ne veut pas voir de femme !" Alors, j'ai dû me rendre dans une autre pièce." Dans l'Arabie saoudite des années 1980, le couple Bin Ladin mène une vie sociale très active. Le jeudi soir, Carmen organise des tournois de tennis et des barbecues où se côtoient hommes d'affaires et diplomates étrangers. Il y a là des Suisses, des Français, des Belges, un médecin américain... Quelques Saoudiens, aussi. "Au premier abord, ils sont très avenants, analyse Mme Bin Ladin, mais, au fond, la plupart d'entre eux méprisent l'Occident. Avec le temps, j'ai compris que cette société très fermée ne changerait jamais. J'ai eu peur pour mes filles, Wafah et Najia, je voulais qu'elles soient libres. Un jour, j'ai eu un accrochage avec l'institutrice de Wafah parce qu'elle avait ordonné à la petite d'écrire sur son cahier : "J'aime la Palestine, je hais les juifs." Il était hors de question que ma fille grandisse avec ce sentiment de haine ! En 1986, après des vacances à Genève, nous avons décidé de rester ici." La Suisse est un pays familier pour l'ensemble du clan. Hommes et femmes y séjournent souvent, surtout l'été. Yeslam Bin Ladin a même monté une société financière, la Saudi Investment Company (SICO). Le siège se trouve à Genève, à quelques kilomètres de la propriété où il habite avec son épouse et ses enfants. A partir de 1987, le couple se déchire, malgré la naissance d'une troisième fille (Noor). Carmen reproche à son mari de vouloir élever ses enfants à la saoudienne, voire de projeter un retour à Jeddah. Leur séparation, en janvier 1988, marque le début de relations plus dures encore. En 1994, après des années de tension, une procédure de divorce est engagée. Les trois sœurs, elles, ont déjà pris position, à l'image de Wafah, l'aînée : "Mon père se montrait distant vis-à-vis de nous, comme si notre évolution, en tant que femmes, le gênait par rapport à sa famille. Nous nous sommes toujours battues pour des valeurs occidentales." Sa sœur Najia confirme : "Aujourd'hui, quand je le croise en ville, il m'ignore." Sans le 11 septembre, ce conflit serait resté privé. Mais les attentats ont propulsé cette famille déchirée à l'avant-scène. Le nom Bin Ladin est devenu un fardeau. Noor, la benjamine, a dû s'habituer aux blagues -"sans méchanceté" - de ses camarades. Najia, étudiante en économie, a eu toutes les peines du monde à décrocher un stage en entreprise. Wafah, diplômée en droit de l'université Columbia (New York), a sans doute été la plus marquée par cet "acte de barbarie", elle qui "adore" les Etats-Unis. Des journaux américains n'ont-ils pas évoqué sa "mystérieuse disparition" peu avant les attentats ? Elle se trouvait juste en Suisse, avec sa mère. Depuis, la jeune femme n'a pu retourner à New York, où l'attendaient un emploi et de nombreux amis. "On a dit des horreurs sur moi, insiste-t-elle, alors que j'ai dû voir ce type (NDLR : Oussama Ben Laden) une seconde dans ma vie, quand j'étais bébé !" En réaction à ces dérives, leur mère a donc décidé de sortir du silence et de livrer ses certitudes sur les Bin Ladin : à ses yeux, il est impossible qu'ils aient réellement renié le chef d'Al-Qaida. Au-delà, ses attaques visent les Saoudiens, qualifiés de "talibans dans le luxe". Yeslam Bin Ladin, naturalisé suisse au printemps 2001, n'a pas souhaité répondre aux questions du Monde. Ses avocats, Mes Dominique Poncet et Vincent Solari, voient dans les accusations de son épouse la conséquence d'une séparation douloureuse. Selon eux, Mme Bin Ladin aurait profité du 11 septembre pour "jeter la suspicion" sur leur client, ses parents et son pays. Son but, à les entendre, serait avant tout financier : en décrivant son mari comme l'un des leaders du clan, voire en lui attribuant une fortune cachée et des pratiques financières nébuleuses, elle chercherait à faire pencher la balance du partage. "Sans aucune preuve, elle a créé un climat pénible, estime Me Solari. Cela a porté tort à notre client. Celui-ci n'est pas un milliardaire. Il ne dirige pas les affaires familiales et n'est plus retourné en Arabie saoudite depuis la fin des années 1980." Les deux avocats rappellent qu'en 2001 M. Bin Ladin avait exprimé sa sympathie aux autorités américaines. "Cela fait des années qu'il n'a plus de relations avec son demi-frère !", poursuit Me Solari. Quoi qu'il fasse, M. Bin Ladin reste néanmoins au cœur de la tourmente. Depuis le 11 septembre, la presse s'est s'interrogée à la fois sur ses liens éventuels avec le leader islamiste et sur son train de vie. La propriété La Bergerie, à Cannes ? "Elle appartient à sa sœur", rétorque Me Solari. La maison de Los Angeles ? "L'un de ses frères en est propriétaire", précise l'avocat. S'estimant injustement mis en cause, M. Bin Ladin n'a cessé de proclamer la "transparence" de ses activités. Début 2002, il a aussi obtenu l'interdiction en Suisse du livre Ben Laden, la vérité interdite (Editions Denoël) jugé attentatoire à son "honneur". Ses conseils rappellent que "toutes les enquêtes" effectuées à ce jour n'ont "rien donné". Me Poncet dépeint même son client comme un "Suisse moyen", un "père tranquille". Son épouse, elle, continue d'en douter. En attendant l'issue de la procédure de divorce, elle prépare un livre sur sa vie. "Je ne veux pas pleurer sur mon sort, juste alerter l'opinion sur notre situation", prévient-elle. Ses filles la soutiennent dans ce "combat", mais les amis saoudiens se font rares. Quant à la belle-famille, dont le groupe constitue désormais une multinationale, elle ne s'est pas manifestée depuis une dizaine d'années. Le seul lien entre les deux parties reste en fait un nom, plus gênant que jamais : Bin Ladin. Philippe Broussard • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
13.10.02
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