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• LE MONDE INTERACTIF | 24.10.02 |
12h49
• MIS A JOUR LE 24.10.02 | 16h23
Hacker attitude
Dans toute l'Europe,
les hackers organisent de grands rassemblements pour faire la
démonstration qu'ils ne sont pas des pirates informatiques mais des
militants du Réseau. Retour sur l'expérience italienne.
BOLOGNE,
de notre envoyé spécial
De grandes planches en Formica jetées à la hâte sur des tréteaux soutiennent péniblement des centaines ordinateurs. Des câbles descendent du plafond et courent sur le sol entre les boîtes à pizzas et les sacs de couchage. Des ventilateurs à bout de souffle rafraîchissent à peine une atmosphère suffocante. Sur les écrans, les lignes de codes défilent. Les joints passent de main en main. Et dans les têtes, résonnent les notes de musique électronique que crachent sans discontinuer des enceintes surpuissantes. Malgré l'heure avancée dans la nuit, plus de 200 mordus d'informatique, torse nu ou en T-shirt, la vingtaine à peine atteinte ou tout juste dépassée, continuent à pianoter avec frénésie sur leur clavier. Au début de l'été, toute l'Italie de la contre-culture digitale, soit environ 3 000 personnes, s'est retrouvée au Teatro Polivalente Occupato (TPO) de Bologne pour son cinquième "Hackmeeting". Trois jours et deux nuits pour mettre en pratique son leitmotiv : "Le hacking est une attitude". A l'étage de cet ancien entrepôt transformé en centre socio-culturel autogéré et aux façades de béton couvertes de tags, les autisti (autistes) - comme se surnomment eux-mêmes les fous de programmation - échangent dans la joie tuyaux informatiques et logiciels. Les plus fatigués, eux, essaient tant bien que mal de se reposer sur des duvets couchés à même le sol dans une pièce légèrement à l'écart. Au rez-de-chaussée, l'ambiance est plus explosive. Dans une salle obscure, qui fait habituellement office de cinéma, une assistance nourrie applaudit à tout rompre la diatribe du New-Yorkais Richard Stallman, professeur au Massachusetts Institute of Technologie (MIT) et gourou du logiciel "libre" - de droits de reproduction et de distribution - contre la firme de Bill Gates. "Il faut combattre Microsoft dans le monde entier ! Lutter pour le logiciel libre, c'est lutter pour ses libertés !", lance le fondateur de la Free Software Foundation, barbe et cheveux hirsutes, avant de s'en prendre avec le même succès au président des Etats-Unis, accusé de brader les droits de l'homme au nom de la lutte contre le terrorisme. Plus tôt, à la place du professeur, c'est un jeune homme, crâne rasé, T-shirt et bermuda noirs (l'uniforme de rigueur du hacker italien) qui donne le cours à une centaine de ses condisciples. Au programme: Linux, le plus célèbre des logiciels libres. "Nous ne sommes pas des "nerds" ni de dangereux pirates qui pénètrent des systèmes pour les détruire ou récupérer des informations top secrètes", précise "Maddler" - qui comme la plupart des membres de la communauté hacker répond à un pseudonyme - pour tordre le coup à un "cliché" qu'il juge tenace dans les "mass media". "Le hacking est une éthique basée sur le partage des connaissances", tente de définir ce Romain de 30 ans, programmeur free-lance et membre actif d'Isole nella Rete (des îles sur le Net), principal réseau alternatif italien qui relie depuis 1996 les nombreux "centres sociaux" - squats issus des mouvements autogestionnaire et anarchiste - de la péninsule. Dehors, la chaleur caniculaire de l'après-midi n'est pas retombée. "Blicero", même T-shirt et bermuda noirs que son acolyte mais cheveux beaucoup plus longs, se retrouve malgré lui propulsé dans la piscine - la même que dans Loft Story, la caméra, Loana et Jean-Edouard en moins - devenue avec le bar (1,50 € le demi) l'endroit le plus prisé pour se rafraîchir le corps comme les idées. Blicero est ici comme un poisson dans l'eau. A 26 ans, le Milanais n'a manqué aucun "hackmeeting" depuis l'organisation de la première édition à Florence en 1998. "Contrairement à l'Allemagne ou aux Etats-Unis, les rencontres de hackers italiens sont davantage politiques que techniques, explique le jeune homme qui définit le hacker comme "une personne qui veut comprendre les mécanismes qui régissent le monde pour les déconstruire et les reconstruire dans le sens du progrès social". Et, selon lui, c'est d'abord sur la communication et ses technologies, parce qu'elles "forment la pensée des gens", qu'il faut "interagir" pour "lutter contre le capital et l'Etat". Cette analyse toute théorique, il essaie de la mettre en pratique au sein du Loa Hacklab de Milan, un de scs laboratoires d'"informatique antagoniste" propres à l'Italie et installés dans une dizaine de centres sociaux à Turin, Rome ou Florence pour prolonger l'élan et l'esprit des hackmeetings. Avec le Loa Hacklab, Blicero nourrit de nombreuses ambitions. Il dispense des cours d'informatique "pour que les technologies puissent être maîtrisées et détournées de leurs usages commerciaux par le plus grand nombre" et mène des campagnes publiques pour "le libre accès et la libre circulation des savoirs". La dernière en date : le collage à grande échelle, sur les livres, disques et autres cédéroms, de fac-similé des timbres fiscaux de la Société italienne des auteurs et des éditeurs - qui doivent être apposés sur tous les produits culturels, y compris les logiciels libres ! - pour protester contre le droit "de la mafia des auteurs" et clamer haut et fort que "le savoir est un bien collectif!". Comme la plupart des hackers, Blicero travaille "le moins possible", comme webmestre, "pour manger et [se] payer des voyages". Son ami romain "Graffio", la quarantaine, profite de la rencontre pour faire le tour de la communauté et collecter du matériel informatique qu'il a emmené, en août, au Chiapas, pour y installer un hacklab dans une école zapatiste. Blicero, lui, a mis le cap sur Bethléem, avec la section italienne d'Indymedia (réseau d'information alternatif, international et en ligne qui, depuis le contre-sommet de Seattle en décembre 1999, sert de courroie de transmission au mouvement antimondialisation libérale), pour d'aider à la construction d'un "IMC" (Independant media center) en Palestine. "L'objectif est de favoriser la communication entre les Palestiniens, les réfugiés et la communauté internationale et de renforcer les relations avec Indymedia Israel dont les membres sont considérés comme des traîtres par leur propre famille", explique le hacker, qui s'était déjà rendu en Palestine, en avril dernier, avec des pacifistes européens, pour protester contre le siège de Ramallah et de Bethléem par l'armée israélienne. Sous le porche du TPO, un mur d'écrans de télévision projette des images saccadées : les territoires occupés, Tsahal et ses chars, Sharon, Bush, Berlusconi, les manifestations contre le sommet du G8 à Gênes, les coups de matraque des carabiniers et Carlo Giuliani, mort, allongé dans une flaque de sang. C'était le 20 juillet 2001."Blutaz" et "Rator", deux gaillards d'une vingtaine d'années qui vendent des T-shirts d'Indymedia floqués du mot d'ordre "Don't hate the media, become the media!" (Ne haïssez pas les medias, devenez les medias !), parce qu'il faut bien financer le matériel, étaient au premier rang avec appareils photos et caméras numériques au poing. "Nous ne sommes pas des journalistes mais des media activists [militants de l'information] car notre engagement n'est pas professionnel mais politique", expliquent les deux compères. Ils estiment participer à la "seule expérience de gestion horizontale de l'information", Indymedia ayant la particularité de fonctionner - à l'instar des logiciels libres dont les codes sources peuvent être modifiés par quiconque - selon un modèle de publication ouvert à toute contribution. Un principe qui a ses vertus mais montre aussi ses limites : depuis le début de la deuxième Intifada, le site français d'Indymedia a laissé passer des textes à caractère antisémite. De Gênes, Blutaz et Rator ont ramené plusieurs heures de vidéos qu'ils ont montées sur le site d'Indymedia Italie. Mais, en février dernier, les carabiniers ont perquisitionné le TPO - qui héberge les media activists bolognais - et saisi disques durs et archives. "Le gouvernement a voulu organiser une perquisition médiatique pour intimider le mouvement social en général", interprète Federico, la trentaine et l'un des rares participants du hackmeeting à ne porter ni pseudonyme, ni T-shirt noir. Federico est avocat, spécialisé dans le droit des nouvelles technologies. Il est venu de Florence - où se tiendra en novembre prochain le premier Forum social européen - assister au séminaire sur les cyberdroits. Quand il ne travaille pas, Federico, 31 ans, prend sa caméra pour Indymedia. A Porto Alegre en février dernier, à Gênes il y a un an, le militant met son oeil au service de la cause antilibérale. Le film qu'il a réalisé sur Gênes est sorti en septembre dans une centaine de salles italiennes. "Les gens normaux doivent voir ce qui s'est passé", exhorte le cinéaste amateur. Depuis juillet 2001 et la mise à sac de la salle de presse qu'ils avaient installée dans une école du centre de la capitale ligure pour couvrir le contre-sommet du G8, les media activists italiens sont dans le collimateur du ministre de l'intérieur, Claudio Scajola. "Pendant le G8, des milliers d'internautes ont participé à une Netstrike [NDLR : attaque virtuelle qui consiste à saturer un serveur en le bombardant de courriels] contre les sites du FMI et de la Banque mondiale, rappelle Federico. Aujourd'hui, deux personnes, prises au hasard, sont poursuivies par la justice italienne". Et l'avocat de poursuivre : "Depuis le 11 septembre, l'Union européenne s'est alignée sur les Etats-Unis pour adopter une législation très répressive à l'égard de toutes les formes de dissidence et en particulier du mouvement social. En Italie, par exemple, les juges peuvent désormais s'appuyer sur une nouvelle loi du code pénal qui condamne les "interventions illicites de communication électronique" pour poursuivre les auteurs de Netstrike qui ne font pourtant rien de plus répréhensible que des manifestants défilant dans la rue !" Pour éviter les problèmes avec la justice, Raffaella, rare - mais pas unique - femme dans l'univers très masculin de la communauté hacker, a peut-être trouvé la parade : le boycott électronique. Devant une foule attentive, T-shirt frappé "unhackable" sur la poitrine, la Romaine explique, passablement intimidée et assistée de son ordinateur portable, le concept qu'elle développe - depuis son retour en avril de Palestine - via une liste de diffusion regroupant une cinquantaine de personnes. Et qu'elle entend mettre en pratique contre une première cible : Israël. "Ni le gouvernement italien ni l'Union européenne ne veulent faire d'embargo contre un Etat qui en occupe un autre, nous avons donc décidé de le faire à notre niveau en utilisant Internet. En cherchant sur le Web, nous avons identifié un objectif précis : Gilat, la multinationale leader de la nouvelle économie israélienne, côtée au Nasdaq et au chiffre d'affaires annuel de 600 millions d'euros. Nous avons surtout découvert que Tiscali, le principal fournisseur d'accès à Internet d'Italie, dont toute la communication tourne autour des valeurs de paix et de liberté, est son principal partenaire commercial européen. Nous avons donc décidé de le menacer de boycott s'il ne cesse pas sa collaboration avec Gilat". Raffaella, qui ne cache pas sa difficulté à concilier son emploi dans une grande banque et son engagement militant, compte sur Internet pour démultiplier l'appel. "Grâce au Web, chacun a la faculté de se transformer en agent de diffusion virale, dans sa famille, ses cercles d'amis ou ses réseaux professionnels". Une pétition adressée au PDG de la firme italienne est aujourd'hui prête à l'envoi. A quelques pas de là, à l'ombre d'un arbre, un petit groupe de Barcelonais qui a préféré gagner Bologne plutôt que de se fondre aux dizaines de milliers de militants partis manifester à Séville contre le sommet de l'Union européenne, ne regrette pas son choix. "C'est vraiment fantastique ici, s'enthousiasme l'un d'eux, on a beaucoup appris de nos échanges avec les hackers italiens : ils ont plusieurs longueurs d'avance sur nous". Début octobre, ils ont organisé, à Madrid, leur propre hackmeeting. Leurs homologues français devraient en faire de même fin décembre. Stéphane Mandard
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