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TRAIT POUR TRAIT Michel Sabbah, pasteur des six
Eglises catholiques de Terre sainte
 Mgr Michel Sabbah :
«Israël disparaîtra s'il poursuit ce style
d'hostilités et de guerre contre les Palestiniens et les pays
arabes.» (Photo
N.Behring/AFP.) | Le patriarche en révolte
 Jérusalem : Pierre Prier [01
novembre 2002]
 Dans les
couloirs du Vatican, le nom de Mgr Michel Sabbah fait lever bien des
sourcils ecclésiastiques. Le premier patriarche latin de Jérusalem
dérange. S'il est né en 1933 à Nazareth, la ville où Jésus passa son
enfance, il a parfois du mal à tendre l'autre joue. Souvent, les phrases
de Michel Sabbah commencent en homélie et se terminent en grondement de
colère.
« Toute guerre qui déforme le visage de Dieu dans l'homme est un
mal, écrit-il dans sa lettre aux fidèles d'octobre 2001. Mais le
meurtrier est celui qui pousse au meurtre. C'est celui qui ouvre les
portes de la mort et y fait entrer les gens. Et celui qui ouvre les portes
de la mort dans notre Terre sainte est l'occupant militaire. »
Mgr Sabbah veut toujours comprendre. Même les attentats du 11 septembre
ne doivent pas échapper à une analyse politique : « Ce terrorisme n'est
pas du tout un acte gratuit ; pour ses auteurs, il a des raisons
profondes. » La réponse, dit-il, n'est pas la guerre, mais la
naissance d'un « nouvel équilibre mondial », faute de quoi, même si
Ben Laden disparaît, « il fera des centaines d'émules ». En avril
dernier, sortant d'une audience pontificale à Rome, il réclame une
nouvelle fois la création d'un Etat palestinien et avertit : « Israël
disparaîtra s'il poursuit ce style d'hostilités et de guerre contre les
Palestiniens et les pays arabes. »
Les Palestiniens trouvent leur patriarche réservé pour un Oriental,
mais Sa Béatitude cache une âme inquiète dans un corps rond. La providence
a joué un tour à Jean-Paul II. Le Pape avait hésité à nommer un patriarche
palestinien, après un siècle et demi d'Italiens. Il se décide en décembre
1987. Quinze jours après, c'est la première intifada. Elle inaugure une
rébellion qui dure encore aujourd'hui, après la parenthèse de la paix
ratée d'Oslo.
Michel Sabbah sera le patriarche de la révolte. Yasser Arafat, alors en
exil à la tête de l'OLP, est l'un des premiers à lui téléphoner pour le
féliciter. Pasteur des six Eglises catholiques de Terre sainte, Mgr Sabbah
a la charge des chrétiens d'Israël, des territoires occupés, de Jordanie
et de Chypre. Mais le monde voit d'abord en lui un Palestinien. Il en
plaisante le jour de son ordination comme évêque à Rome, en janvier 1988 :
« Les premiers apôtres étaient aussi des gens du pays... »
Quand on est né à Nazareth, dans une famille qui remonte aux premiers
registres d'état civil, difficile d'échapper à l'histoire. En 1948, la
guerre d'indépendance israélienne le surprend au séminaire de Beit Jala,
près de Bethléem, où il fait ses études en français. Quand les armes se
taisent, il se retrouve jordanien, et sa famille israélienne. En vingt
ans, Michel Sabbah n'obtiendra qu'une seule fois l'autorisation de
repasser le Jourdain pour revoir les siens, à l'occasion de son ordination
en 1957. Il ne pourra pas assister à l'enterrement de son père.
Prêtre et intellectuel, Michel Sabbah revient au séminaire de Beit Jala
comme professeur de littérature arabe. Il obtient une licence de
philologie arabe à l'université Saint-Joseph de Beyrouth, et présente sa
thèse à la Sorbonne en 1973. Aujourd'hui, il est capable de prononcer des
homélies en plusieurs langues, dont l'hébreu et le français. Il sera aussi
professeur d'arabe à Djibouti, avant d'exercer la fonction de curé d'une
paroisse d'Amman, la capitale jordanienne, pendant dix-sept ans. En 1981,
il assure aussi la présidence de l'université de Bethléem.
Entre-temps, à la suite de la guerre de 1967, la Cisjordanie a été
occupée par Israël. Pour se rendre à Jérusalem ou à Nazareth, Abouna
Michel (« notre père », comme les chrétiens arabes appellent leurs
prêtres) passe par les longues files d'attente du pont Allenby, sur le
Jourdain. Quand il le franchit en janvier 1988 pour aller se faire
ordonner évêque à Rome, il fait ensuite la queue dans un bureau de
Jérusalem pour obtenir un laissez-passer de sortie des autorités
israéliennes.
Le nouveau patriarche se confronte à Israël dès son premier Noël à
Bethléem. Les Israéliens ne souhaitent pas d'homélie. Il apostrophe
l'occupant du fond de l'église de la Nativité : « Nous disons à ceux
qui ont recours à la violence en Terre sainte que les frontières sûres
sont les coeurs sûrs et que ni la technologie ni la violence ne peuvent
offrir des frontières sûres. »
Il récidivera. Et ne manquera jamais une occasion de rappeler son
attachement à la nation palestinienne. Yasser Arafat, qui se veut le
protecteur des chrétiens, ne rate jamais une messe de minuit dès que
Bethléem repasse sous contrôle palestinien. L'année dernière, quand
l'armée israélienne bloquait le raïs à Ramallah, Michel Sabbah fit déposer
sur une chaise un keffieh noir et blanc. En août 2000, quand le Vatican
évoqua un statut international pour Jérusalem, le patriarche acquiesça,
mais tend à rappeler en même temps le désir des Palestiniens d'établir
leur capitale à Jérusalem-Est. Mgr Sabbah n'exclut le dialogue avec aucun
leader, même avec Cheikh Yacine, le chef du Hamas islamiste, principal
fournisseur en attentats suicides. Le 10 août dernier, après une rencontre
à Gaza, Mgr Sabbah estime avoir « noté chez Cheikh Yacine un désir pour
la paix ».
Au sein de l'Eglise catholique, Sa Béatitude n'est pas seule, mais elle
a des adversaires influents. Dans le numéro d'octobre des Etudes,
la revue des jésuites, le père Dujardin se livre à une démolition en
règle du livre d'entretiens publié cette année par Michel Sabbah (1).
Selon le père jésuite, le patriarche palestinien s'éloignerait
dangereusement de la vision de l'Eglise vis-à-vis du judaïsme. Le 9
octobre, Michel Sabbah a eu un long entretien avec le Pape. Rien n'en a
filtré. Jean-Paul II veut traiter discrètement avec son patriarche
rebelle.
(1) Paix sur Jérusalem, propos d'un évêque palestinien, par Yves
Teissier d'Orfeuil, Editions Desclée de Brouwer.


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