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Internet ne peut pas être rentable. Le grand reflux de la
nouvelle économie semblait avoir laissé cette certitude en
héritage. Il y avait certes quelques exceptions notoires
(Yahoo, eBay...), mais le gros des troupes paraissait voué à
des pertes éternelles, autant dire à une mort certaine.
Pourtant, on assiste aujourd'hui à l'émergence d'une nouvelle
génération d'entreprises Internet. Moins connues parce
qu'elles ne font aucune publicité en dehors du réseau, moins
dispendieuses parce qu'elles ne reçoivent plus la manne des
investisseurs et des entrées en Bourse. Mais avec une priorité
absolue: faire des bénéfices. De plus en plus nombreuses sont
celles qui y parviennent - on en a recensé une trentaine, mais
cet inventaire n'est pas exhaustif -, en serrant les coûts, en
délaissant les recettes publicitaires, en faisant payer leurs
utilisateurs et en utilisant toutes les astuces propres à
l'Internet pour développer leur chiffre d'affaires.
Pour les entreprises qui, en 1999 et en 2000, avaient
profité de la largesse des investisseurs, la conversion s'est
souvent révélée impossible. «Celles qui restent sont celles
qui n'ont pas connu la folie Internet, diagnostique
Guillaume Charmant, de Sexy Avenue (lire page suivante). Ce
sont des sociétés qui ont été gérées dès le départ dans une
optique de rentabilité.» Sous la pression des
investisseurs, les start-up de la bulle Internet
privilégiaient le développement de leur audience. «J'ai
passé plus d'un an sans jamais regarder mon chiffre
d'affaires», raconte le dirigeant d'une de ces
entreprises. L'ampleur des pertes était considérée comme un
signe avant-coureur de bénéfices futurs.
«Si on s'était adossés à des financiers, on n'en serait
pas là aujourd'hui, estime Christophe Charle, l'un des
fondateurs du site de commerce CDiscount. On aurait fait
les fous comme les autres.» Soulagement partagé par
Jean-Philippe Cartier (Autoreflex): «Grâce à Dieu, on a
loupé notre levée de fonds. On aurait forcément mal géré cet
argent. Pas de la même manière, en tout cas, que celui que
l'on gagne au jour le jour.»
La réussite de cette deuxième génération montre que l'échec
des start-up de la fin des années 1990 n'était pas tant celui
de l'Internet que celui d'une spéculation financière imposant
à des sociétés naissantes un développement à marche forcée.
«Le but n'était pas de créer des entreprises pérennes, mais
des entreprises vendables», se rappelle Fabrice Dariot,
PDG du site de tourisme Bourse des voyages. Cette nouvelle
génération montre aussi que certains secteurs profitent mieux
du réseau en apportant un service que seul l'Internet est
capable d'offrir. Tour d'horizon.
Voyages
C'est de loin le secteur le plus rentable. «Un client
effectue en trois minutes ce qu'un agent de voyages apprenait
autrefois en un mois sur des systèmes informatiques
extrêmement lourds», explique Olivier Kervella, directeur
général d'Anyway.com (136 personnes), qui a dégagé un résultat
positif entre mai et juillet 2002. Ainsi, le client peut-il
comparer instantanément les offres disponibles. Autre
avantage: «Le billet d'avion devient un produit immatériel.
Au début, les gens avaient peur. En septembre, 45% des clients
ont choisi le ticket électronique (on se présente au
comptoir d'enregistrement avec un code de réservation,
ndlr).» Lastminute (qui a absorbé Degriftour et
Travelprice) se dit rentable en France et au Royaume-Uni pour
l'année 2002. Et le site Bourse des voyages est «toujours
rentable depuis la création», en 1997.
Informatique
Laurent de La Clergerie a «commencé tout seul dans [sa]
chambre», en 1997, en assemblant des ordinateurs et en les
mettant en vente sur le Web. Aujourd'hui, la société lyonnaise
LDLC emploie 70 personnes. «Rentable tous les mois depuis
juillet 2001», elle vise la clientèle des passionnés
d'informatique. Basé dans un village de l'Eure, Vepenet (6
personnes) est bénéficiaire depuis fin 2001. Eurisko, quant à
lui, a atteint l'équilibre en 2000.
Photo numérique
Les trois sites qui se disputent le marché de l'appareil
photo numérique - Nomatica (42 personnes), Pixmania (25) et
Digital Shopping (18) - ont en commun d'afficher un bénéfice.
«On change nos prix deux fois par semaine, explique
Christophe Cornuejols, le PDG de Nomatica, qui expédie 220
colis par jour dans sept pays européens. Un catalogue
papier serait toujours en retard de six mois.» Photoways,
qui propose des tirages papier de photos transmises sous forme
numérique, a atteint l'équilibre le mois dernier.
Commerce
Avec 250 employés, CDiscount (filiale de Casino) est un
mastodonte méconnu du commerce électronique. Il vend un peu de
tout (CD, informatique, vêtements, etc.) et prévoit 4 millions
d'euros de bénéfice pour 2002 (sur un chiffre d'affaires de
140 millions). Dans un autre genre, Fromages.com (5 personnes)
réalise 98% de ses ventes à l'exportation et se dit
bénéficiaire en 2002.
Guides d'achat
Leur rôle est de mettre en relation l'offre et la demande.
Bénéficiaire en France, Kelkoo (110 personnes) compare les
offres de plusieurs centaines de sites marchands dont il
touche des commissions. Son concurrent Monsieur Prix (3
personnes) détient le record du taux de rentabilité: 460 000
euros pour un chiffre d'affaires de 640 000 euros. «Un
robot s'occupe de la mise à jour du site», explique son
fondateur, Said Saad. Assurland (25 personnes), qui compare
les tarifs de dizaines d'assureurs, a aussi atteint
l'équilibre, ainsi que Meilleurtaux (40 personnes), qui
compare les offres de crédit, ou Bestofmicro (45 personnes),
guide d'achat informatique regroupant sites web et
revendeurs.
Petites annonces
Les deux sites qui se disputent le marché de la petite
annonce pour les biens d'occasion ont claironné ces dernières
semaines avoir atteint l'équilibre. «Avant, ce marché était
restreint au cercle des proches, à la cour de récré ou à
certaines boutiques spécialisées, observe Aymeric Chotard,
cofondateur du site 2xmoinscher (10 employés). On apporte
une envergure nationale à ce type de transactions.» Comme
son concurrent PriceMinister (20 employés), il prélève une
commission sur les produits revendus. Intérêt: «On ne paye
pas les produits à l'avance, on ne paye pas la
logistique», explique Olivier Mathiot, directeur marketing
de PriceMinister. Dans le domaine de l'emploi, Emailjob (95
personnes dont 70 commerciaux) est rentable depuis 2001.
Gratuites pour les candidats, les annonces sont payantes pour
les entreprises. Autoreflex (10 personnes) a atteint
l'équilibre en mettant en relation les internautes et des
concessionnaires, qui payent un abonnement pour passer des
annonces. «Le boulot numéro un, c'est de démarcher les
garages.» Une activité qui aurait semblé terre à terre à
nombre de start-up voici trois ans.