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«Nous poursuivrons les trafiquants
de drogue quels que soient leur position ou leur statut, et
cela dans n'importe quel pays...» Cet avertissement, c'est la
Drug Enforcement Administration (DEA), la toute-puissante
agence américaine de lutte contre le trafic de drogue, qui
l'envoie. Qui vise-t-il? Rien de moins qu'un personnage
particulièrement important d'un pays, l'Arabie saoudite, que
les Etats-Unis considèrent pourtant comme un allié
privilégié.
L'homme que les agents américains
mettent en cause s'appelle Nayef bin Sultan bin Fawwaz
al-Shaalan. Il est l'époux d'une princesse de sang royal et
banquier, installé en Suisse. C'est lui qui, selon les
services américains, aurait importé, en mai 1999, dans un
avion protégé par l'immunité diplomatique, 2 tonnes de
cocaïne sur le territoire français, un chargement qui devait
inonder toute l'Europe. Une affaire dont
L'Express avait fait état (
lire l'article) et qui, après trois ans
d'enquête, révèle désormais ses secrets.
©
J. Witt/Sipa Press
 Les valises de cocaïne exposées Quai des
Orfèvres.
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Doris Mangeri est de toute
évidence une femme d'affaires. Le site Internet sur lequel
elle détaille ses activités d'agent immobilier, dans la région
de Miami, en Floride, rappelle qu'elle a noué des contacts à
travers le monde entier, en Amérique latine ou au
Moyen-Orient. Agée d'une quarantaine d'années, cette élégante
blonde, mère de deux enfants, dort, depuis le 17 juillet
dernier, derrière les grilles d'une prison de Floride sans
qu'il lui soit possible d'en sortir. Même en échange d'une
caution. Pour justifier cette détention, la DEA expliquera -
par la voix de son agent spécial, Thomas Raffanello - que
Doris Mangeri se trouve sous le coup d'un mandat d'arrêt
fédéral pour «possession de cocaïne dans l'intention de la
distribuer» (conspiracy to possess with
intent to distribute cocaine).
Al-Shaalan et Doris Mangeri:
telles sont, selon les services américains, les deux têtes
d'affiche - têtes pensantes, devrait-on dire - de cet
incroyable trafic de cocaïne. Al-Shaalan a résidé à Miami dans
les années 1970-1980. Lui et son frère jumeau ont épousé des
filles du prince héritier saoudien. De quoi en faire des
personnalités saoudiennes de tout premier plan, même s'ils
n'appartiennent pas directement à la famille royale.
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| Coke en
stock
La production colombienne de
cocaïne ne cesse de croître. Les cultures de coca,
dont la superficie était estimée à 50 000
hectares en 1995, auraient occupé 170 000
hectares en 2001. Cette augmentation est
vraisemblablement la conséquence de l'éradication
des plantations lancée en Bolivie et au Pérou, où
50 000 hectares seraient néanmoins encore
cultivés. La Colombie peut donc «exporter»
annuellement de 600 à 700 tonnes de poudre blanche
par différentes filières. L'Europe, un marché en
pleine expansion, est d'ailleurs particulièrement
visée. L'Espagne serait ainsi le principal point
de passage des trafiquants, et surtout la Galice,
actuellement touchée par une marée noire. Une
catastrophe écologique qui risque de compliquer la
tâche des passeurs espagnols, qui utilisent des
bateaux pour acheminer la drogue.
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Al-Shaalan et Doris Mangeri se
connaissent depuis les années 1970, époque à laquelle ils ont
fréquenté la même université de Floride. C'est cette intimité
qui, selon la DEA, leur permettra de monter le réseau
d'importation de cocaïne. Doris Mangeri, qui possède également
la nationalité colombienne, aurait mis en relation le prince
saoudien et le représentant des cartels de la drogue en
Colombie. Selon l'acte d'accusation de la justice américaine,
Al-Shaalan aurait accepté de transporter 2 tonnes de
cocaïne par avion jusqu'à Paris. Une opération juteuse, qui
lui aurait rapporté 20 millions de dollars, affirme
Jacqueline Arango, le procureur américain chargé de
l'affaire.
Pour mettre au point les détails
de l'acheminement de la drogue, plusieurs réunions auraient
été organisées au domicile d'Al-Shaalan, à Riyad, la capitale
saoudienne. L'une d'elles se serait même tenue, en décembre
1998, en plein désert. Et la justice américaine dit en détenir
les preuves: des photos, retrouvées au domicile de la belle
Doris Mangeri, où elle figure en compagnie du prince
saoudien.
Ce n'est pas tout: les autorités
américaines, qui ont pisté les deux suspects des mois durant,
ont mis la main sur des copies de billets d'avion, des doubles
de fiches d'hôtel et des tampons de passeport. Enfin, indice
supplémentaire de la possible implication du prince: en
septembre 1998, grâce à un ami de Doris Mangeri, un habitant
de Miami toujours recherché, Al-Shaalan aurait été présenté, à
Marbella, aux dirigeants colombiens du cartel.
Une fois ces préparatifs et autres
rendez-vous organisés, les Colombiens ont pu acheminer la
marchandise dans un hangar situé quelque part à Caracas
(Venezuela), avant de l'expédier vers Riyad puis de la livrer
à Paris, le 16 mai 1999. Dissimulée dans des valises, la
poudre sera déchargée d'un avion saoudien sur l'aéroport du
Bourget, avant d'être enfin transportée jusqu'à un pavillon de
la banlieue parisienne, où elle devait être répartie entre les
différents acheteurs européens.
| L'Europe,
marché en croissance
La cocaïne est peut-être en
passe de devenir une drogue plus usitée en Europe
qu'en Amérique du Nord. Le nombre d'usagers dans
le monde, estimé à 14 millions, serait en effet en
importante diminution outre-Atlantique, où la
consommation est désormais en chute libre. Cette
perte de «clientèle» pour les cartels colombiens
explique, pour l'essentiel, l'intérêt qu'ils
portent au marché européen, où le prix de la
drogue n'a cessé de baisser. On estime ainsi que
1 gramme de cocaïne est désormais vendu en
France 70 euros, soit deux fois moins que
dans les années 1990. La consommation de crack,
dérivé de la cocaïne, reste pour sa part stable,
son utilisation ne touchant qu'une petite partie
des
toxicomanes. | |
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Opération Millennium
Si la DEA a pu remonter jusqu'au
prince Al-Shaalan, elle le doit essentiellement à quatre
témoins - quatre repentis qui se mettent à table - interpellés
dans le cadre d'une opération de grande envergure, baptisée
«Opération Millennium».
Lancé en 1999, ce coup de filet
permettait l'interpellation de 43 personnes - des
Colombiens, pour l'essentiel - dont certaines choisirent de
négocier avec les autorités en échange d'une réduction de
peine, voire de la liberté. Toutes ces informations furent
corroborées grâce aux enquêteurs français, notamment ceux de
la Brigade des stups. Nous sommes le 6 juin 1999. L'aube ne
s'est pas encore levée sur Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis)
lorsqu'une équipe de la Brigade de répression du banditisme
(BRB), qui rôde à la recherche d'une bande d'agresseurs à
domicile, reçoit l'appel d'un indic. «Venez vite! Une grosse
cargaison de drogue vient d'être livrée dans un pavillon»,
lance cet informateur. Message reçu.
Les hommes de la BRB et de la
Brigade des stups croisent sur place une de leurs vieilles
connaissances, Didier Dubreucq, surnommé «les Yeux bleus». Un
«beau voyou», dans le jargon policier. Le hasard faisant bien
les choses, la perquisition permet de découvrir 90 valises
Samsonite contenant, encore, 800 kilos de cocaïne. Une saisie
record. Et le nombre de bagages laisse supposer que ce sont en
réalité 2 tonnes de poudre blanche qui ont été livrées. Une
autre partie de la cargaison a été récupérée à la frontière
franco-espagnole, lors d'un contrôle de police. Deux passeurs
ont en effet été arrêtés en possession de 300 kilos de
cocaïne provenant effectivement du même lot que les
800 kilos retrouvés par la police française.
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| La DEA et ses
4 680 agents
La Drug Enforcement
Administration (DEA) est une «agence» américaine
spécialisée dans la lutte contre les trafiquants
internationaux de drogue. Elle emploie près de 10
000 personnes, dont 4 680 agents actifs. Ces
derniers sont présents dans toutes les grandes
villes américaines, mais aussi dans des dizaines
de capitales étrangères (Paris, Berlin, Londres,
etc.), où la DEA collabore avec les autorités
locales. Disposant d'un budget de 1 897 millions
de dollars, la DEA lance d'importantes enquêtes
internationales, en particulier contre les cartels
colombiens. Une toute récente opération vient
ainsi de conduire à l'arrestation des principaux
successeurs du célèbre patron du cartel de
Medellin, Pablo
Escobar. | |
Décidément, ce 6 juin, les
enquêteurs font bonne pioche. Outre Dubreucq, ils découvrent
dans le pavillon un homme qui dort. C'est le locataire. Il est
illico interpellé. Son nom: Gustavo Gonfrier. Né en 1961 à
Bogota, cet ingénieur de profession est l'envoyé spécial des
importateurs colombiens en Europe. C'est le «chimiste» du
groupe.
Le chimiste parle Dans un premier
temps, Gonfrier se montre peu bavard, se contentant de
négocier une protection pour sa famille restée en Colombie.
Puis, au bout de quelques heures, notre homme parle.
N'hésitant pas à confier quelques secrets qui vont étonner les
enquêteurs, pourtant habitués aux discours des trafiquants en
tout genre.
Le «chimiste» leur explique
qu'après être arrivé à Barcelone il a été pris en charge, puis
conduit à Paris. Là, il devait attendre l'arrivée de la
drogue, qui, révèle-t-il, avait été débarquée d'un avion
saoudien le 16 mai 1999. «On m'a dit, raconte encore Gonfrier,
que le coup était monté par un haut dignitaire saoudien,
chargé de s'occuper de mouvements d'argent pour son
pays.»
Estomaqués par cette mise en
cause, les policiers français remarquent que plusieurs
éléments attestent ce passage par l'Arabie saoudite. Ainsi,
Gonfrier, réceptionnaire des valises de cocaïne dans le
pavillon, avait constaté la disparition d'une partie de leur
contenu, comme si quelqu'un avait prélevé sa commission. Afin
qu'elles n'apparaissent pas trop légères, le voleur avait
astucieusement remplacé les kilos de poudre par des bouteilles
d'eau minérale de marque Al-Qassim et des paquets de dattes,
des produits provenant d'Arabie saoudite! De quoi accréditer
la version donnée par Gustavo Gonfrier. «J'avais gardé les
étiquettes des produits substitués à la drogue pour les faxer
en Colombie», précise le «chimiste» aux enquêteurs, de plus en
plus perplexes. En effet, lorsqu'ils investissent la maison de
Noisy-le-Sec, ils n'ont a priori guère de doutes. Selon eux,
le suspect n° 1 est bien, alors, Didier Dubreucq. Car,
sinon, pourquoi aurait-il passé de son portable des appels
téléphoniques en Suisse, le soir de la livraison de la
cargaison de drogue au Bourget? Pourquoi encore aurait-il
rendu compte, toujours le 16 mai 1999, sur son portable, du
bon déroulement des opérations de déchargement à un
interlocuteur genevois?
| Trafiquants
décapités
48 exécutions capitales ont été
dénombrées en Arabie saoudite depuis le début de
l'année. En 2001, 81 peines de mort ont été
prononcées dans ce pays où l'on applique la
charia, la loi islamique. Celle-ci prévoit la
peine de mort pour le meurtre, le viol, mais aussi
pour le trafic de drogue. Plus largement, la
charia donne la possibilité de répudier ses
épouses - quatre au maximum - sans autre forme de
procès. Afin d'étendre leur rayonnement spirituel
et leur doctrine, le wahhabisme, les dirigeants
saoudiens financent de multiples organisations,
pour un budget estimé à plusieurs dizaines de
millions de dollars. L'attentat du
11 septembre 2001 a d'ailleurs attiré
l'attention des services américains sur cette
manne, qui a pu profiter à des mouvements
fondamentalistes. | |
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Didier Dubreucq a toujours nié
avoir passé ces coups de téléphone. Face au juge Alain Cadet,
qui instruit cette histoire de trafic au tribunal de Bobigny,
il s'est élevé contre ce qu'il considère comme un montage
policier. «Une conspiration acharnée... Je n'ai même pas de
téléphone portable», clame «les Yeux bleus», détenu depuis
près de quatre ans et dont le dossier doit désormais trouver
une issue rapide si la France ne veut pas risquer les foudres
de la justice européenne, qui veille à toujours condamner les
instructions trop longues. En tout cas, pour avoir une réponse
à toutes leurs interrogations, les hommes de la Brigade des
stupéfiants ont longtemps espéré pouvoir questionner le prince
Al-Shaalan. Suivant sa trace avec assiduité, ils ont aussi
espéré qu'il séjourne en France. Hélas! cette éventualité
semble de plus en plus improbable.
La possible implication saoudienne
a d'ailleurs conduit les enquêteurs français à entendre le
commandant de bord de l'avion soupçonné d'avoir transporté la
drogue, ce fameux 16 mai 1999, jusqu'à l'aéroport du Bourget.
Son audition a finalement lieu le 16 novembre 1999, lors d'une
escale en France. Entendu par la Brigade des stups, Galifa
affirme s'être bien rendu, le 16 mai 1999, à Nice, en
provenance de Djedda. Mais, dit-il, c'était pour y déposer
diverses personnalités saoudiennes désireuses d'assister au
Grand Prix automobile de Monaco.
Les policiers français ont beau
utiliser les quatre jours de garde à vue réglementaires pour
entendre l'équipage, rien n'y fera. Ils ont beau passer
l'avion au peigne fin pour y découvrir d'éventuelles traces de
drogue, là encore ils font chou blanc. Et, le 19 novembre,
l'appareil pouvait regagner sa base en Arabie saoudite sans
que le mystère soit éclairci...
Décidément accrocheurs, les
policiers français viennent, pour tenter de boucler leur
enquête, d'interpeller, le 14 décembre, l'homme à tout
faire d'Al-Shaalan, Mustapha Jaoudi, propriétaire d'une
résidence en France, à proximité de la frontière suisse. Placé
sous contrôle judiciaire par le juge Alain Cadet, Jaoudi a été
mis en examen. Il a reconnu avoir participé au transport des
valises de cocaïne tout en jurant ignorer leur
contenu.
La filière suisse La volonté
affichée par la DEA d'aller jusqu'au bout de cette affaire
pourrait conduire l'agence américaine à mener des
investigations sur d'autres aspects de l'activité du prince
Al-Shaalan.
Ce dernier a en effet fondé, à
Genève, une banque qui poursuit ses activités malgré une
perquisition lancée par la police helvétique. Placé sous le
contrôle de la Commission fédérale des banques (CFB) suisses,
cet organisme financier travaille pour une clientèle
exclusivement proche-orientale.
Aussi, c'est de Suisse que le
prince Al-Shaalan a décidé de riposter. Défendu par des ténors
du barreau de Genève, Mes Haissly et Gully-Hart, il jure
n'être mêlé en rien à cette histoire. Certes, affirment ses
avocats, notre client a bien rencontré, à deux reprises, le
trafiquant colombien qui l'accuse aujourd'hui, et cela par
l'intermédiaire de Doris Mangeri. Mais, précisent les deux
avocats, la rencontre portait sur l'éventuelle installation
d'une usine en Arabie saoudite, et le prince n'a pas poursuivi
ces discussions, le Colombien ne présentant pas les références
souhaitées.
S'ils ne nient pas qu'Al-Shaalan a
déjà trempé dans un trafic de stupéfiants, en 1984, les
conseils du prince affirment que cette histoire s'est bien
terminée, puisqu'il «n'a été interrogé qu'une journée et n'a
été astreint qu'au paiement d'une caution». Bref, aucune suite
judiciaire n'a eu lieu, «ni pour le prince ni pour personne»,
martèlent-ils.
Certains avocats vont encore plus
loin. Le conseil américain de Doris Mangeri, par exemple,
n'hésite pas à mettre en cause la DEA. C'est cette dernière,
selon lui, qui aurait monté de toutes pièces cette histoire,
grâce aux repentis colombiens liés à des mouvements
paramilitaires.
En clair, les services américains,
parfaitement informés de la livraison de drogue au Bourget,
auraient convaincu les autorités françaises de laisser faire
cette «livraison contrôlée». Il s'agissait d'une manipulation
à l'objectif transparent: affaiblir l'Arabie saoudite, dont
les relations avec les Etats-Unis se sont fortement dégradées.
Surtout depuis le 11 septembre 2001 et les attentats organisés
par Ben Laden... Une certitude, tout de même: les autorités de
Riyad suivent avec intérêt et anxiété le déroulement de cette
instruction. Ce n'est pas un hasard si le vice-ministre de
l'Intérieur a pris contact avec des représentants de la
justice suisse. Ce n'est pas davantage un hasard si une
délégation saoudienne a tenté de rencontrer, dans la plus
grande discrétion, le juge d'instruction de Bobigny. Une
initiative restée sans lendemain.
Les autorités de Riyad ont au
moins un motif de consolation: une commission d'enquête, mise
sur pied en Arabie saoudite, aurait conclu à l'innocence du
prince Al-Shaalan. C'est donc désormais sur le front
diplomatique que cette ahurissante affaire va se développer.
Et il y a fort à parier que le principal suspect, à l'abri des
frontières protectrices de son pays mais sous le coup d'un
mandat lancé par la DEA, n'aura pas à s'expliquer devant les
autorités américaines ou françaises. Elles se contenteront de
ses complices présumés. Une sorte de déni de justice qui ne
sera pas une première en matière de trafic international de
drogue.