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certains milieux, on circonscrit le «nous» à une sphère
d'appartenance particulière et réductrice. Ce «nous»
renvoie-t-il au genre : nous les femmes, nous les hommes
; aux antagonismes de classe : nous les pauvres, nous
les riches ; aux corporatismes : nous les médecins, nous
les francs-maçons ; aux régionalismes : nous les
Parisiens, nous les Marseillais ; à l'obédience
politique : nous les gens de gauche, nous les gens de
droite ; au mieux-disant communautariste : nous les
enfants de l'immigration économique (beurs), nous les
enfants de l'immigration politique (harkis, réfugiés) ;
au communautaire : nous les musulmans, nous les juifs
?
Un «nous» n'est-il pas aussi lié à un cercle plus
globalisant qui, en soi, peut devenir localiste à son
tour, tout en relevant d'une sphère plus large encore
mais tout de même plus cohérente : nous les Français,
nous les Allemands, nous les Européens ?
Le «regard de l'autre» stigmatise, déconstruit
«l'altérité de l'autre» et reconstruit sous son prisme
une «identité de l'autre» et l'impose, par son regard,
au regardé. Mais, quand bien même une partie du problème
réside dans le regard de l'autre, usuellement très
«étiquetant», il n'en demeure pas moins que le
positionnement de celui qui est regardé reste
intellectuellement de connivence tacite.
Si le «nous» partiel est assumé, d'une façon
implicite voire intuitive, par tous ses regardés,
fragments minoritaires de la société, et que, dans le
même temps, le regard des regardants, appartenant à la
majorité culturelle, persiste à demeurer confirmant,
alors la discrimination s'inscrit dans un processus con
tractuel, qui mène à l'élaboration d'un contrat, avec
une partie et une contre-partie, qui, dans le cas fondé
ou non du non-respect du contractuel, peut conduire à la
sanction, tantôt par la punition tantôt par l'exigence
de la réparation.
En un mot, se met à jour une espèce de droit, pénal
et civil, informel, qui trouve sa légitimité dans le
cadre d'expériences concrètes où les injustices, les
incompréhensions, les incivilités et les crimes sociaux
perpétrés de part et d'autre se voient érigés en
porte-étendard sociopolitique.
Dans ce cadre ambigu, la lutte contre la
discrimination est inefficace. Le processus en cause
n'est pas appréhendé, encore moins démonté. Il faut
rompre avec cette démarche, ce qui implique une
troisième voie qui pose le regardé comme égal et à même
de participer à l'élaboration d'un contrat
d'enrichissement ou de renouveau du «nous» national.
«Nous les Français» annoncerait alors un projet commun
sur un même credo privilégiant une philosophie commune :
l'idéal républicain.
Alors, si un mouvement est possible, il doit d'emblée
s'inscrire dans le cadre de l'aide à la transformation
sociale, et faire preuve de capacité d'analyse, au
niveau global et au niveau local. Il doit s'attacher à
déconstruire le regard de l'autre, en intégrant trois
faits incontournables, véritables freins au nécessaire
changement du mode de fonctionnement des institutions
publiques : un apartheid institutionnel sournois, une
pratique sociopolitique productrice de ses propres
marges, une dérive intellectuelle réactionnaire.
Dans ces circonstances de crise, l'émergence d'un tel
mouvement est capitale. Il doit d'abord s'attacher à la
production de références intellectuelles partisanes,
d'un corpus éditorial dans le cadre d'une plateforme ad
hoc, dans la rémanence de mouvements épuisés mais
expérimentés par le militantisme associatif et
politique, rejetant tout communautarisme, ainsi que
toute doctrine obscurantiste et populiste.
Il s'agit là, en quelque sorte, de la constitution
d'un laboratoire intellectuel, non pas un
think-tank ou un club, mais bel et bien un
mouvement partisan de «droite et de gauche», engagé dans
la lutte pour les droits de l'homme, mû par une
stratégie ordonnée s'appliquant à ne diffuser sa
production qu'en direction d'un public de journalistes,
de chefs d'entreprise, d'intellectuels et vers le milieu
politique.
Dans une telle perspective, les actions locales sont
relayées d'une façon non pas descendante, comme la lutte
contre les discriminations le préconise, mais
ascendante, afin de donner matière à réflexion et ceci
en visant l'exhaustivité, dans une large concertation,
par le biais du partenariat avec des groupes ressources,
relais reconnus dans leurs actions et soutenus pour leur
efficacité. La voie à privi légier est celle de la
société civile responsable et non réactionnaire. C'est
une des conditions pour aboutir à un nouveau projet de
société, dirigé vers un contrat respectueux de l'autre
et ne se confondant pas avec le communautarisme et
l'assimilationnisme.
Assimilation, intégration, insertion... Faut-il
reconceptualiser ou redéfinir ces concepts aux allures
sémantiques et sémiotiques perçues comme péjoratives ?
C'est une véritable question de société. L'enjeu étant,
soyons clair, la ferme volonté d'agir pour favoriser
l'acquisition progressive des normes et valeurs de notre
société complexe. Tout processus ou dispositif aliénant
l'altérité étant, de fait, à proscrire.
Les valeurs laïques et démocratiques sont l'émanation
d'une histoire particulière, qui les a dotées d'apports
successifs, grecs, chrétiens, juifs, arabo-musulmans,
protestants, libertins, rationalistes...
L'épanouissement des droits de l'homme s'est, par
réaction, inscrit dans l'histoire des peuples, sur le
terreau de la dictature, de l'intolérance et des guerres
de religion. Il appartient au citoyen d'assumer son
existence, en maintenant la religion ou l'irréligion
dans un cadre strictement privé, et en adhérant
fortement aux valeurs de liberté et d'émancipation à
l'égard de toute forme de domination. Une société est
libératrice lorsqu'elle consacre le principe de liberté
de conscience. Mais, face aux défis d'une société en
mutation, elle ne doit pas ériger en dogme ses principes
structurels. Dans cette perspective, l'application de la
laïcité doit notamment tenir compte de la présence et de
l'émergence de la religion musulmane comme le deuxième
culte pratiqué en France, fait relativement nouveau dans
la longue histoire de cette nation.
Sous peine de nier l'identité syncrétique de notre
société et de dénaturer sa laïcité, notre pays doit
s'abstenir de toute politique ou pratique tendant à une
assimilation, contre leur volonté, des personnes
appartenant à une identité empreinte, en partie, d'une
culture religieuse vulnérable, ne serait-ce que par
défaut d'une instance représentative. L'effort à
consentir est d'accompagner l'émergence de groupes à
vocation partisane et pédagogique issus de cette
«vulnérabilité». Ceci afin d'aboutir sereinement et
assurément, sur le long terme, au bien-fondé des valeurs
républicaines non par sujétion mais par adhésion, afin
de vivre ensemble et non côte à côte, en garantissant
sans effet dolosif et sans préjudice le passage du
«Nous» au «Je» dans la res
publica.