Jacques Tarnero et Philippe Bensoussan, les réalisateurs de
« Décryptage », sorti en salles cette semaine, ont le mérite
d'annoncer la couleur. « Ce film ne prétend pas à la
neutralité, c'est une indignation », lancent-ils d'entrée
de jeu dans sa présentation.
La raison de ce cri du coeur ? Chercheur au CNRS, Jacques
Tarnero se dit outré par la façon dont Israël est critiqué par
les médias français et une partie des élites. « Pourquoi
cet accablement ? » s'interroge le réalisateur. Sa réponse
est simple : « Cette outrance dit autre chose que ce
qu'elle prétend dire. Elle ne parle pas du Proche-Orient. On
projette sur le conflit israélo-palestinien la grille de
lecture d'analyse de la guerre d'Algérie. On veut faire des
Palestiniens le camp de la vertu progressiste et d'Arafat, un
Che Guevara. Israël est un apartheid, Israël est nazi...
»
« Mon objectif n'était pas de parler du conflit
israélo-palestinien, mais des représentations du conflit en
France et de ce qu'il révèle des passions françaises. Israël
est une passion française. Le conflit est une passion
française. La question arabe questionne l'histoire de France.
Tout se mélange et se crispe autour du conflit
israélo-palestinien. Je ne m'extrais pas de cette crispation
», reconnaît-il. Il poursuit : « J'ai voulu interroger
cette passion. Pour moi, ce film a été une thérapeutique.
»
Le film, techniquement bien fait, entend démontrer les
manipulations de l'information à partir d'un certain nombre de
faits précis. Il évoque la mort du petit Mohamed, accroupi
contre un mur près de son père dans une rue de Gaza et tué
sous l'oeil des caméras ; il rappelle les négociations ratées
de Camp David ; la visite de Sharon sur l'esplanade des
Mosquées... Les images - qui n'ont pas été tournées sur le
terrain par les réalisateurs, sauf les interviews d'officiels
à Jérusalem-Est - font appel aux nombreuses archives des
télévisions. Les témoignages foisonnent, en France et en
Israël, de journalistes, d'universitaires. Mais tous ont été
choisis pour conforter les thèses des auteurs. Dommage.
Car le film a ses mérites. Il montre, et c'est une réalité,
les camps de jeunesse du Hamas à Gaza où des enfants défilent
en criant des slogans hostiles à Israël. Il ne cache rien de
la détestation d'Israël qui parcourt certains journaux arabes.
Mais il enfourche aussi de discutables, et douteux, lieux
communs : ainsi de la visite de Sharon sur l'esplanade des
Mosquées qui ne serait pas à l'origine de l'Intifada, alors
que mille témoignages israéliens, y compris ceux de services
de sécurité, auraient pu être produits pour démontrer le
contraire.
« Dans l'histoire du petit Mohamed pour laquelle mon
équipe a été mise en cause, "Décryptage" ne dit rien sur le
fait qu'il n'y a jamais eu de véritable enquête, mais
simplement une reconstitution à titre privé par un général
israélien. L'armée ne m'a jamais envoyé, malgré mes demandes,
aucun papier officiel précisant qu'elle faisait une enquête »,
regrette Charles Enderlin, citoyen israélien et
correspondant à Jérusalem de France 2. C'est son équipe qui a
filmé en direct la mort du petit Mohamed. Les auteurs de «
Décryptage » contestent que l'enfant a été tué par des balles
israéliennes.
Et la
partie adverse ?
A trop vouloir démontrer, « Décryptage » risque de ne
convaincre que les convaincus. On aurait aimé entendre la
partie adverse, voir des images d'une occupation militaire qui
confine les Palestiniens dans leur ville, connaître leurs
réactions face aux 200 000 colons des territoires
palestiniens. « Je n'ai pas voulu faire un documentaire
avec une distanciation, un prétendu détachement »,
s'emporte Tarnero.
« Pourquoi ce film sort-il maintenant, à un moment où
Israël a lancé une offensive contre les correspondants des
médias étrangers ? » s'interroge Enderlin. « C'est un
harcèlement permanent. Il y a eu des descentes du fisc dans
toutes les chaînes étrangères. Nos techniciens palestiniens ne
peuvent plus passer les barrages militaires israéliens et les
cameramen étrangers n'ont plus l'autorisation d'aller filmer
dans les territoires. Il y a incontestablement une campagne
pour limiter la couverture des événements en Palestine »,
ajoute Enderlin. Manifestement, le débat n'est pas
clos