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Débats/Opinions / ARTICLE
 
IDÉES Le dernier livre de Guy Sorman, un pari sur l'«islam des Lumières»
«Les Enfants de Rifaa», un optimisme réaliste


PAR OLIVIER ROY *
[31 janvier 2003]

L'essai de Guy Sorman (1) ne manquera pas de soulever une polémique, tant il va à l'encontre de la vague en vogue qui veut que l'Islam, avec un I majuscule, soit un problème tout aussi majuscule en ce qui concerne (cocher au choix, multiples réponses autorisées) : la démocratie, la laïcité, la paix, les droits de l'homme, ceux de la femme, les valeurs occidentales, et la consommation, même modérée, de beaujolais nouveau... Chacun y va aujourd'hui de son docte couplet sur la vraie nature de l'islam, à coup de versets coraniques tirés de leur contexte – historique en particulier –, sans voir un instant qu'un texte sacré est par définition polysémique et ambigu (sinon on aurait affaire au Code civil ou à l'horaire des chemins de fer). Ce consensus négatif sur l'islam ratisse d'ailleurs large, d'une droite extrême hostile à l'immigration à une gauche ultralaïque en passant par des conservateurs religieux, chrétiens ou juifs, dans un contexte politique marqué par l'officialisation de l'islam en France, le conflit israélo-palestinien et les perspectives d'entrée de la Turquie dans l'Europe.

Le débat est bien sûr profondément politique, mais il est traité à la française, c'est-à-dire par des considérations idéologiques sur le monde, la religion, la culture et la civilisation. Et l'on sait qu'à parler du monde en général on finit vite dans les mondanités. Les plus optimistes adjurent l'islam de se réformer, les pessimistes dénoncent son irréformabilité quasi génétique, mais tous font le constat d'une présente incompatibilité. Jusqu'à ce que Guy Sorman fasse tranquillement remarquer que cette occidentalisation est en route depuis deux siècles. Guy Sorman ne se prétend pas islamologue. Il se revendique essayiste et amateur, même bien éclairé. Il pense qu'une approche qui passe par les hommes et les femmes avant de s'intéresser aux textes en dira plus long sur ce qui se passe vraiment dans le monde musulman d'aujourd'hui. Il refuse à la fois l'idéologisation du débat actuel et le retour factice à une érudition de seconde main. Et il a raison. Un bon essayiste brouille la frontière entre l'amateur et l'expert, en renvoyant chacun à ses insuffisances.

La question, en effet, n'est pas de savoir ce que dit vraiment le Coran, avec exégèse théologico-linguistique et conflits d'experts. Car les experts et les savants sont eux aussi en conflit ; la science avance, se dépasse, se contredit... et doit rester à sa place. Car qu'est-ce qu'un texte religieux sans les hommes et les femmes qui le mettent en pratique ? Quelle est la vérité d'une religion sans celle des croyants qui s'en réclament ? On connaît bien sûr la vérité selon Ben Laden et les talibans, car les activistes politiques réécrivent les textes en lettres de sang. Mais ils sont aux marges de leur propre société, comme le montrent la chute rapide de la maison taliban et l'errance des déracinés d'al-Qaida. Par contre, les sociétés du monde musulman évoluent en profondeur, et en particulier les classes moyennes aujourd'hui en ascension, de la Turquie à l'Arabie saoudite.

Ce qui fait bouger le monde musulman aujourd'hui, ce ne sont pas les théologiens, mais des hommes et des femmes concrets, des acteurs économiques, des gens qui, par leur pratique ou leurs écrits, font justement l'islam réel. Ce sont ceux que Sorman appellent «les enfants de Rifaa», c'est-à-dire de Rifaa Tahtawi (1801-1874). Ce dernier, envoyé comme «aumônier» d'un groupe de jeunes Égyptiens venus étudier à Paris, se fit, à son retour, le chantre d'une modernisation de l'islam, qui pour lui rimait avec renaissance. Or ce courant de modernisation travaille toujours en profondeur le monde musulman, pour aboutir à sa désacralisation de fait. Sorman prend son bâton de pèlerin laïque et fait le tour des lieux de crise : Egypte, Pakistan, Malaisie, Arabie saoudite, Bangladesh, Koweït, Iran. Le livre ne donne pas une image idyllique d'un «bon islam» dans le fond modéré, il montre au contraire les tensions et le conflit entre fondamentalistes et réformistes, mais il parie sur ces derniers, non par irénisme, mais parce qu'ils sont aussi porteurs des aspirations d'une société en transformation. C'est en fait de réalisme et non d'idéalisme dont il faut parler chez Sorman.

Si aujourd'hui, en effet, le fondamentalisme fait retour en dénonçant tour à tour les «mauvais musulmans» et les différents «complots américain et sioniste», c'est justement parce que la modernisation des sociétés musulmanes s'est effectuée, même si souvent les mots ont manqué pour le dire. Tous les indicateurs sociologiques (taux de fécondité, âge du mariage, passage de la famille étendue à la famille restreinte, niveau d'éducation, en particulier chez les femmes) montrent bien que les sociétés musulmanes (elles-mêmes fort diverses) se rapprochent de l'Occident. Et c'est cette occidentalisation mal vécue qui lance les terroristes à l'assaut d'un Occident qui est devenu leur seul horizon. Or d'autres l'assument et ce sont eux les vrais acteurs.

Un «Tocqueville oriental», dit Sorman de Rifaa, mais il y a du Tocqueville chez Sorman aussi. Lorsqu'il parle tranquillement de «la fin d'Israël», ce n'est ni en imprécateur ni en «haine de soi», comme on le dit trop facilement des Juifs qui ne se sentent pas chez eux en Israël, mais en analyste qui pense que les tendances démographiques et sociologiques l'emportent sur les idéologies. Guy Sorman est un libéral, on le sait, un homme qui croit à l'ouverture des marchés et des frontières, qui se méfie de l'Etat et des règlements, mais qui, du coup, fait confiance à l'homme. Pour lui, l'Etat dans les pays musulmans, en accaparant un certain imaginaire religieux et en jouant sur les clientélismes traditionnels, entretient comme en miroir le dogmatisme des oulémas : l'Arabie saoudite est un bon exemple de cette alliance entre un Etat tribal, un marché opaque et un fondamentalisme borné. Les pouvoirs laïques (par leur origine ou leur idéologie) mais autoritaires ont aussi leurs responsabilités dans la sclérose de l'islam officiel. En fait, pour Guy Sorman, toutes les réformes vont ensemble, mais il faut commencer par l'Etat, ce que Rifaa Tahtawi avait bien compris. L'Occident se leurre en préférant des dictatures plus ou moins laïques à l'aventure de la démocratie... et du libéralisme économique. On peut ne pas partager toutes les vues de Guy Sorman, mais il est cohérent avec lui-même, et c'est bien de cohérence et de réalisme dont a besoin le débat sur l'islam, tel qu'il se présente en France aujourd'hui.

* Islamologue.

(1) Les Enfants de Rifaa, musulmans et modernes, de Guy Sorman (Fayard, 360 p., 20 €).




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