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Omar Raddad, 40 ans, Marocain. Condamné puis gracié pour le meurtre de Ghislaine Marchal, attend toujours un nouveau procès.
Homme de peine
Par Pascale NIVELLE

mercredi 05 février 2003

 
 
 


Omar Raddad en 7 dates
1er juillet 1962
Naissance à Beni Oulichek.
1984
Arrivée en France.
26 juin 1991
Arrestation pour le meurtre de Ghislaine Marchal.
2 fevrier 1994
Condamnation à 18 ans de réclusion criminelle.
8 mars 1995
Rejet du pourvoi en cassation.
10 avril 1996
Grâce partielle accordée par Jacques Chirac.
20 novembre 2002
Rejet de la requête en révision.
 

 

 

l marche sur un trottoir de Toulon, poings enfoncés dans les poches et tête baissée, suivi par des dizaines d'yeux. «Je le sens», dit-il avec un petit sourire. Le poids des regards qui transpercent, la curiosité de tous ceux qu'il croise, l'interrogation au fond de chaque prunelle, c'est son quotidien. Son espoir, car l'opinion publique est son dernier recours. Et son fardeau à perpétuité. Une belle-soeur lui a conseillé de raser sa moustache. Il a répliqué : «Je suis Omar Raddad.» Omar le jardinier, condamné jusqu'à nouvel ordre pour le meurtre de Ghislaine Marchal, gracié par Jacques Chirac. Qui continue de se dire innocent.

Son procès en 1994, «c'était le monde à l'envers». Omar ne parlait pas le français comme aujourd'hui. Le président Djian, qui parlait arabe, avait cité un proverbe : «Celui qui ne sait ni lire ni écrire doit se cacher au fond d'un trou.» «Pourquoi se cacher ?» avait répondu l'accusé illettré. Pourquoi raser cette moustache ? Un jour peut-être, s'il est réhabilité. C'est son obsession, qui l'empêche de dormir et de manger. A 40 ans, Omar est maigre, il a le teint gris, les cheveux plus poivre que sel, les traits chiffonnés : «Je suis obsédé. Je fume beaucoup, je ne mange pas, l'affaire tourne en permanence dans ma tête. C'est sans répit.» «Il a souvent l'air infiniment triste » dit Sylvie Lotiron, journaliste qui a écrit un livre avec lui (1), sans parvenir à percer la carapace. «Il est pudique, respectueux. Exprimer un sentiment, une émotion avec des mots, il ne sait pas.»

Omar Raddad, qui ne sait toujours pas lire, dit «mon livre» et le récite page à page. Ses fils, Karim et Youssef, 15 et 11 ans, lui ont lu et relu les épreuves : «Je l'ai fait pour eux. Pour qu'ils entendent ma parole.» Il est lisse, poli, modeste, malhabile, comme l'accusé de 1994. Mais son français est plus intelligible, et il a des mots qui semblent tombés des plaidoiries politiques de son avocat, Jacques Vergès. En boucle, il réécrit l'histoire seconde par seconde, ajoutant : «Je suis victime d'une justice de classe.» Son procès, dit-il, c'était le jardinier contre les nantis, l'illettré contre les intellectuels, le pot de terre marocain contre les vases dorés de la haute bourgeoisie : «J'aime la France et les Français. Mais regardez Papon, regardez Dils...» A la télévision, tout ce qui l'intéresse, c'est l'actualité judiciaire et les débats. Avec le foot. Les films et les jeux l'ennuient. George Bush lui fait peur, Ben Laden encore davantage : «Le Coran m'a appris qu'il ne faut pas tuer.» Cinq fois par jour, il fait sa prière : «Dieu n'a rien à voir avec la justice des hommes.»

Libre depuis près de cinq ans, mari de Latifa qui l'a attendu plus de sept ans, Omar Raddad prend chaque matin le Toulon-Marseille, embauche à 7 heures dans la boucherie hallal qui l'a accueilli à sa sortie de prison. «Il est à la chaîne, dans un frigo à moins dix degrés. Lui qui aime les fleurs et le soleil, on ne lui a pas fait de cadeau», estime Sylvie Lotiron. Omar ne se plaint pas. «Pourquoi changer ? C'est un travail.» Sans l'obsession de se retrouver dans un box d'assises, sa vie serait «bonne». Il dit : «Si j'étais coupable, croyez-vous que je voudrais d'un autre procès ?»

Plus de la moitié des Français, la quasi-totalité des Marocains, et une longue liste de personnalités pétitionnaires sont convaincus qu'Omar Raddad n'a pas tué Ghislaine Marchal. Chirac, sous la pression du Maroc, a coupé le verdict en deux en accordant une grâce partielle. Le procès chaotique de Nice a accéléré la réforme de la cour d'assises, qui permet aux condamnés d'aujourd'hui de faire appel. Mais la justice s'obstine à refuser un deuxième procès. Pour elle, la cave noire ne recèle aucun mystère, tout était dit dans les célèbres lettres de sang d'Omar m'a Tuer. Les seules qu'Omar sait écrire : «Je les ai tracées des centaines de fois dans ma cellule, la nuit. Pour savoir si l'on peut aligner des lettres dans le noir. Ce n'est pas possible.» D'un index fin, il trace dans le vide un rond, une vague, un chapeau... «Sans cette phrase, je n'existe pas.» En prison, il a tenté d'apprendre à lire et à écrire. «Je n'ai pas pu. Mon esprit était trop occupé.» Sa mère est tombée malade après le verdict : «Elle s'en voulait de ne pas m'avoir envoyé à l'école, explique Omar Raddad, elle se disait que j'aurai pu mieux me défendre».

Il rougit à l'évocation de «Sa Majesté», qui l'a invité au palais de Rabat. Timide ? «On ne se refait pas malheureusement. A la cour d'assises, j'étais timide. J'avais honte, peur de faire quelque chose qui ne se fait pas. Et en même temps, j'avais confiance.»

A son arrivée en France, à 22 ans, Omar venait de s'arracher du bled, Beni Oulichek, terre berbère, cinq maisons dans le Rif. Sans parler un mot de français, et mal l'arabe, il venait voir son père, jardinier à Mougins (Alpes-Maritimes). Pendant vingt-huit ans, Abdeslam Raddad a fait le travailleur immigré, onze mois sur douze, logé dans un foyer Sonacotra pour faire vivre sa famille au Maroc. Omar est son préféré, «le plus doux, le plus gentil», avait-t-il dit au procès. A Beni Oulichek, dans les année 60-70, pas d'eau, ni d'électricité. Il fallait un garçon avec la mère. Omar, seul illettré des six enfants, n'a pas protesté, content d'entretenir le jardin, de vendre des légumes et de pêcher sur la plage.

Parti avec un visa de touriste, il n'est jamais revenu. En deux mois, il avait rencontré Latifa et tondait les gazons des belles villas de Mougins. Epoux, jardinier et immigré modèle, en règle avec Dieu et la préfecture. «Un Omar comme il en existe des centaines sur la côte», avait dit un témoin. Onze ans après, Omar exhibe des avant-bras scarifiés, souvenir d'une lame de rasoir en prison, dernier cri de désespoir après une grève de la faim. Il explique, ses yeux bruns plantés droit devant, presqu'avec ferveur : «Je ne suis pas fou, je ne suis pas malade, je suis victime d'une injustice. C'est pire que tout. Je suis prêt à mourir pour la vérité.» Ses partisans lui trouvent du charisme. Me Keita, son avocat : «Omar est une star. Pour beaucoup, il symbolise l'erreur judiciaire, sa vie ne lui appartient plus.»

Jean-Marie Rouart a été ensorcelé : «Il a une véritable intensité spirituelle. Pour moi, c'est une figure christique, quelqu'un qui vivra l'injustice jusqu'au bout pour faire paraître la justice.» Cet académicien mondain, journaliste au Figaro, se prend depuis cinq ans pour le Zola de l'affaire Raddad. Sa rencontre avec Omar a changé sa vie, ses derniers livres sont nés sur le sous-main de cuir marocain offert par Omar : «J'écris sur l'injustice.» Comme Omar, il a encadré chez lui une photo prise à l'Académie-Française. Ce jour de prise d'épée sous la coupole, ce n'était pas l'homme vert qu'on regardait, mais Omar. Et cela ne semblait pas lui déplaire.

photo ERIC FRANCESCHI

(1) Pourquoi moi ? (Le Seuil).

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