Hier diplomatiquement opposé à la guerre en
Irak, le petit émirat est tenu par ses accords de défense avec les
Etats-Unis. L'ancien protectorat britannique héberge aujourd'hui,
près de Doha, le commandement central des forces armées
américaines.
Leurs souvenirs s'échappent des narguilés, des volutes de fumée,
des parfums lourds de pomme et des arômes de mangue. Au Café des
Amateurs de la pêche, en bordure du port de Doha, de vieux Qataris
viennent chaque fin de journée battre les cartes, jouer aux dominos,
parler, refaire le monde, regarder le poste de télévision.
La chaîne locale satellitaire
Al-Jazira y diffuse mondialement son flot d'informations en
continue. Parfois, la salle, étonnamment blanchie par les lueurs
crues des néons, s'éclaircit. Les dizaines d'hommes vêtus de blanc –
les thobes traditionnels –, ghutra rouge et blanc
savamment drapée sur la tête, s'éclipsent dans une petite salle
attenante. C'est l'heure de la prière.
Les plus vieux d'entre eux ont connu l'âge des perles – l'âge
d'or à les entendre –, bien avant la richesse pétrolière.
"J'allais en mer aider les plongeurs, se souvient Saad
Ismail, 66 ans. Les plus jeunes tenaient la corde de ceux qui
s'enfonçaient dans les eaux, en apnée, à la recherche des huîtres."
Saad Ismaïl plonge encore, "mais avec bouteille maintenant".
"A l'époque, nous étions tous solidaires, les cœurs nous
unissaient. Mais les temps ont changé." La preuve ?
"Avant, quand on priait pour qu'il pleuve, il pleuvait dans les
deux minutes. Maintenant, on prie et il ne se passe rien."
Navigation et pêche en été, ramassage d'arbustes et de bois dans
le désert, avec les Bédouins, en hiver. Les trésors ratissés dans
les fonds du golfe Persique, avant la deuxième guerre mondiale,
assuraient un commerce florissant à la petite péninsule, ce bras
désertique à peine plus grand que la Corse, dans l'ombre de l'Arabie
saoudite. Aujourd'hui, c'est de la perle de semi-culture japonaise
qu'on monnaie à l'aéroport, en duty free.
On découvrit le pétrole au Qatar à la fin des années 1930, mais
les premières exploitations commencèrent seulement en 1949, sous
l'impulsion britannique. A la fin de la première guerre mondiale,
ponctuant des années d'influence ottomane, un accord de protectorat
liait la Grande-Bretagne et l'émirat. Jusqu'à l'indépendance,
acquise en 1971. "Quand un bateau accostait, les petits lui
couraient après", se souvient un septuagénaire, qui requiert
l'anonymat, de peur que son témoignage remonte aux oreilles de
l'émir. Se présentant comme "un citoyen qatari", il nous
reçoit dans son majliss (salon), à la moquette lavande, où
les plus âgés se saluent, par respect, en se frottant le
nez : "Quand les gamins voyaient les casques coloniaux, ils
disaient : "Regarde ce chrétien : il se cache de la vue de
Dieu !" Petit à petit, les gens se sont habitués à les
voir."
Pas un "ancien", ici, qui n'ait travaillé pour l'une des
compagnies de l'or noir, l'Irak Petroleum Company (IPC) ou la Qatar
General Petroleum Corporation (QPGC). A l'écart de la famille, pour
la plupart, ils ont vécu dans des dortoirs, sur les sites, à Dukhan,
au nord-ouest, ou bien Oum'Saïd, au sud, où plusieurs industries
lourdes se sont développées depuis. Souvenirs du "citoyen
qatarien", quarante-deux ans de labeur derrière lui :
"Au début, nous n'avions pas conscience de la richesse que cela
représentait. Le gouvernement nous disait : "Ces gens viennent
nous aider, ils apportent du travail." Les Anglais étaient dans
leurs bureaux. Ils avaient des Indiens pour secrétaires. Les
contremaîtres traitaient les ouvriers -locaux- avec dureté,
parfois avec mépris." Puis le niveau de vie, d'éducation, de santé
s'est accru. La ville s'est étendue. Et le temps de l'indépendance
est arrivé. Le "citoyen qatari", toujours, offrant le
thé : "Cela s'est fait brusquement. Les salaires ont
augmenté, nous avions un sentiment de fierté, la sensation d'être
respectés – ce qui est hors de valeur."
Progressivement, les Qataris, dont beaucoup sont allés étudier à
l'étranger, se sont mis à occuper des postes à responsabilité. Les
communautés indienne (aujourd'hui, 180 000 membres),
pakistanaise (50 000), philippine, sri-lankaise ont grossi et
fournissent aujourd'hui l'essentiel des bataillons d'immigrés. Selon
les statistiques, moins d'un habitant du Qatar sur trois a
aujourd'hui la citoyenneté qatarie (entre 150 000 et
170 000). La société a changé. Au Café des Amateurs de la
pêche, les fils noirs des kits piéton des téléphones portables
tranchent sur la blancheur des thobes. Et d'imposants
4 × 4 climatisés s'entassent dans le parking
avoisinant.
Sous l'impulsion de l'émir, le cheik Hamad bin Khalifa Al-Thani,
arrivé au pouvoir en 1995 après avoir renversé son père, la
tradition wahhabite a concédé récemment plusieurs signes à la
modernité : les femmes, entièrement vêtues de l'abaya
noire, voilées, peuvent désormais conduire, voter, diriger des
sociétés. La deuxième épouse de l'émir, qu'on dit la préférée,
n'a-t-elle pas retiré un jour son voile, en public, provoquant la
stupeur ? Des élections municipales ont eu lieu, des femmes ont
pu s'y présenter. Une nouvelle Constitution doit également bientôt
voir le jour. Il y serait question d'un Parlement élu.
Officiellement, les autorités qataries ne se sont toujours pas
exprimées sur le déclenchement de la guerre en Irak.
Diplomatiquement favorable, avant que celle-ci n'éclate, à une
solution pacifique du conflit, l'émirat – que la conjoncture porte à
assurer en ce moment tout à la fois la présidence de l'OPEP, du
Conseil de coopération des pays du Golfe (CCG) et de l'Organisation
de la conférence islamique (OCI) – se voit pourtant paradoxalement
au cœur de celui-ci aujourd'hui. En vertu d'accords de défense, deux
bases militaires y sont effectivement mises à disposition des
Etats-Unis : le camp logistique d'Al-Sayliya, qui abrite le
centre de commandement avancé des opérations dirigées par le général
Tommy Franks – ce qui n'est pas sans effet sur le plan
symbolique –, et la base aérienne d'Al-Udeïd, riche notamment
d'avions ravitailleurs, d'une centaine de chasseurs et de la plus
longue piste d'envol (5 kilomètres) de la région.
"Les gens savent tous ici pourquoi nous nous retrouvons dans
cette situation", affirme Hassan Al-Ansari, directeur du Centre
d'études du Golfe à l'université de Doha. A l'unisson, comme pour
s'en défendre ou pour mieux l'assumer, les Qataris tiennent en effet
à rappeler la genèse de la présence américaine sur leur sol.
Directement liée à l'exploitation d'une immense réserve de gaz – le
champ North Field, découvert dans les années 1970 –, qui devrait,
dit-on, leur assurer au moins deux cents ans de revenus confortables
(parmi les plus élevés par habitant au monde), cette présence est
avant tout affaire de sécurité.
"La sécurité est devenue au Qatar une question de vie ou de
mort", insiste M. Al-Ansari. Une telle rente liée à
l'exploitation de cette vaste réserve de gaz serait susceptible
d'attiser les convoitises et les jalousies de voisins indélicats. Il
a donc fallu présenter aux investisseurs (notamment japonais et
sud-coréens) une garantie de stabilité sur le long terme. Les
contrats en matière de gaz naturel liquéfié portent sur des durées
de vingt ou vingt-cinq ans en raison du coût, très élevé, des
infrastructures mises en œuvre. Côté français, TotalfinaElf est
aussi sur les rangs.
Ainsi, le Qatar, après la première guerre du Golfe, a-t-il
développé des accords de coopération militaire avec les Etats-Unis,
mais aussi avec la France, qui équipe le gros de son armée. D'autant
que, depuis cette date, les Qataris ont fortement relativisé la
capacité du grand frère (ennemi) saoudien à défendre leurs intérêts.
Selon l'ambassade américaine au Qatar, cette coopération
américano-qatarie était vraiment très réduite jusqu'aux attentats du
11 septembre 2001. Puis se serait accrue, avec les rumeurs de
guerre, jusqu'à la signature d'un nouvel accord en
décembre 2002.
La participation "passive" à l'intervention en Irak, selon le mot
d'un observateur, apparaîtrait donc en somme comme "le prix à
payer" par l'émirat pour sa sécurité. "Nous faisons dans la
transparence ce que d'autres font en secret", se défend-on,
faisant allusion au voisin saoudien. Contrebalançant les éventuelles
critiques, l'émirat, cependant, a décidé d'activer dans le même
temps les accords de défense avec la France, qui lui a proposé son
aide en matière de protection en cas d'attaques bactériologiques et
chimiques.
SI certains se disent amers de voir des troupes américaines
stationnées sur leur sol, d'autres, notamment dans les milieux
d'affaires, ne cachent pas au contraire leur envie d'en finir avec
Saddam, à condition, comme le souligne cet important voyagiste de la
péninsule, que "la guerre soit courte". Courte ? La
donnée est particulièrement subjective. Elle traduit toujours la
même inquiétude : que le conflit irakien n'entache pas trop les
affaires.
"Les gens ont le sentiment qu'il faut qu'on en finisse avec
cette période, que quelque chose doit se passer en Irak", pense
Hassan Haidar, directeur, d'origine libanaise, de la rédaction du
quotidien qatari Al-Sharq. "Je ne crois pas que ce soit une
question si fondamentale ici", estime au contraire Khalid Fahad
Al-Khater, directeur du Centre international d'analyses
stratégiques, à Doha. "En fait, la plupart s'en fichent,
abonde un jeune, de passage dans sa famille, qui étudie
l'informatique aux Etats-Unis. Nous ne sommes pas en 1991. Et
puis, les régimes autour de l'Irak ont-ils vraiment envie de voir
surgir un pays démocratique à leurs côtés ?"
Ainsi, malgré une baisse sensible de l'activité touristique, le
pays s'efforçait-il avant guerre, avec le sourire, de préserver
l'image de marque qu'il peaufine dans les domaines de l'éducation,
de la santé et de la culture, où sont bornés quelques grands
investissements et projets, comme l'organisation des Jeux asiatiques
en 2006. Dans ce registre, on se félicitait, comme d'une victoire,
de la venue, début mars, de Luciano Pavarotti, pour une soirée de
récital, ou encore du maintien du Masters de golf, qui eut lieu
malgré la cascade de forfaits.
"En regard de la structure de la population, je ne sens pas
d'instabilité, de violence possible", pense M. Al-Khater.
Jusqu'à ce jour, l'émirat, contrairement à son voisin Bahreïn, n'a
pas connu de manifestations de rue. "Tout dépendra de l'évolution
de cette guerre : de sa durée, des pertes en vies
humaines", ajoute-t-il cependant. Fin janvier, l'un des chefs
religieux de la péninsule, le cheik Youssef Al-Qaradawi, par
ailleurs importante figure d'autorité morale dans le monde musulman,
connu pour ses régulières apparitions sur Al-Jazira, avait considéré
que "ceux qui mourraient en combattant contre les troupes
américaines implantées sur leurs territoires relèveraient du
martyre". Reprenant ses propos, la presse qatarie avait publié
le lendemain de leurs parutions des démentis évoquant une mauvaise
compréhension à leur sujet.
Depuis, le cheik Al-Qaradawi a précisé sa position, en estimant
que "les accords préalablement signés devaient être
respectés". Lors d'un prêche, vendredi 7 mars, à la mosquée
Al-Khatab, le religieux est cependant revenu à la charge sur cette
éventuelle "participation passive" résultant de ces
accords : "En ouvrant nos ports, nos aéroports et notre
pays, nous serons maudits par l'histoire parce que nous aurons aidé
les Américains." Deux semaines plus tard, une fois la guerre
commencée, ce n'est plus lui, observait-on, qui assurait le prêche.
Au Café des Amateurs de la pêche, Saad Ismaïl assure : "Seul
Dieu sait combien de personnes mourront." Tandis qu'Issa, son
voisin à l'épaisse barbe grise, en reste persuadé, égrenant son
chapelet jaune : "L'Amérique perdra." "Souvenez-vous,
ajoute-t-il, de ces gens fous, ces hommes qui ont connu le
Vietnam."
Jean-Michel Dumay