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Le choix américain du Qatar
LE MONDE | 31.03.03 | 12h40
Hier diplomatiquement opposé à la guerre en Irak, le petit émirat est tenu par ses accords de défense avec les Etats-Unis. L'ancien protectorat britannique héberge aujourd'hui, près de Doha, le commandement central des forces armées américaines.

Leurs souvenirs s'échappent des narguilés, des volutes de fumée, des parfums lourds de pomme et des arômes de mangue. Au Café des Amateurs de la pêche, en bordure du port de Doha, de vieux Qataris viennent chaque fin de journée battre les cartes, jouer aux dominos, parler, refaire le monde, regarder le poste de télévision. La chaîne locale satellitaire Al-Jazira y diffuse mondialement son flot d'informations en continue. Parfois, la salle, étonnamment blanchie par les lueurs crues des néons, s'éclaircit. Les dizaines d'hommes vêtus de blanc – les thobes traditionnels –, ghutra rouge et blanc savamment drapée sur la tête, s'éclipsent dans une petite salle attenante. C'est l'heure de la prière.

Les plus vieux d'entre eux ont connu l'âge des perles – l'âge d'or à les entendre –, bien avant la richesse pétrolière. "J'allais en mer aider les plongeurs, se souvient Saad Ismail, 66 ans. Les plus jeunes tenaient la corde de ceux qui s'enfonçaient dans les eaux, en apnée, à la recherche des huîtres." Saad Ismaïl plonge encore, "mais avec bouteille maintenant". "A l'époque, nous étions tous solidaires, les cœurs nous unissaient. Mais les temps ont changé." La preuve ? "Avant, quand on priait pour qu'il pleuve, il pleuvait dans les deux minutes. Maintenant, on prie et il ne se passe rien."

Navigation et pêche en été, ramassage d'arbustes et de bois dans le désert, avec les Bédouins, en hiver. Les trésors ratissés dans les fonds du golfe Persique, avant la deuxième guerre mondiale, assuraient un commerce florissant à la petite péninsule, ce bras désertique à peine plus grand que la Corse, dans l'ombre de l'Arabie saoudite. Aujourd'hui, c'est de la perle de semi-culture japonaise qu'on monnaie à l'aéroport, en duty free.

On découvrit le pétrole au Qatar à la fin des années 1930, mais les premières exploitations commencèrent seulement en 1949, sous l'impulsion britannique. A la fin de la première guerre mondiale, ponctuant des années d'influence ottomane, un accord de protectorat liait la Grande-Bretagne et l'émirat. Jusqu'à l'indépendance, acquise en 1971. "Quand un bateau accostait, les petits lui couraient après", se souvient un septuagénaire, qui requiert l'anonymat, de peur que son témoignage remonte aux oreilles de l'émir. Se présentant comme "un citoyen qatari", il nous reçoit dans son majliss (salon), à la moquette lavande, où les plus âgés se saluent, par respect, en se frottant le nez : "Quand les gamins voyaient les casques coloniaux, ils disaient : "Regarde ce chrétien : il se cache de la vue de Dieu !" Petit à petit, les gens se sont habitués à les voir."

Pas un "ancien", ici, qui n'ait travaillé pour l'une des compagnies de l'or noir, l'Irak Petroleum Company (IPC) ou la Qatar General Petroleum Corporation (QPGC). A l'écart de la famille, pour la plupart, ils ont vécu dans des dortoirs, sur les sites, à Dukhan, au nord-ouest, ou bien Oum'Saïd, au sud, où plusieurs industries lourdes se sont développées depuis. Souvenirs du "citoyen qatarien", quarante-deux ans de labeur derrière lui : "Au début, nous n'avions pas conscience de la richesse que cela représentait. Le gouvernement nous disait : "Ces gens viennent nous aider, ils apportent du travail." Les Anglais étaient dans leurs bureaux. Ils avaient des Indiens pour secrétaires. Les contremaîtres traitaient les ouvriers -locaux- avec dureté, parfois avec mépris." Puis le niveau de vie, d'éducation, de santé s'est accru. La ville s'est étendue. Et le temps de l'indépendance est arrivé. Le "citoyen qatari", toujours, offrant le thé : "Cela s'est fait brusquement. Les salaires ont augmenté, nous avions un sentiment de fierté, la sensation d'être respectés – ce qui est hors de valeur."

Progressivement, les Qataris, dont beaucoup sont allés étudier à l'étranger, se sont mis à occuper des postes à responsabilité. Les communautés indienne (aujourd'hui, 180 000 membres), pakistanaise (50 000), philippine, sri-lankaise ont grossi et fournissent aujourd'hui l'essentiel des bataillons d'immigrés. Selon les statistiques, moins d'un habitant du Qatar sur trois a aujourd'hui la citoyenneté qatarie (entre 150 000 et 170 000). La société a changé. Au Café des Amateurs de la pêche, les fils noirs des kits piéton des téléphones portables tranchent sur la blancheur des thobes. Et d'imposants 4 × 4 climatisés s'entassent dans le parking avoisinant.

Sous l'impulsion de l'émir, le cheik Hamad bin Khalifa Al-Thani, arrivé au pouvoir en 1995 après avoir renversé son père, la tradition wahhabite a concédé récemment plusieurs signes à la modernité : les femmes, entièrement vêtues de l'abaya noire, voilées, peuvent désormais conduire, voter, diriger des sociétés. La deuxième épouse de l'émir, qu'on dit la préférée, n'a-t-elle pas retiré un jour son voile, en public, provoquant la stupeur ? Des élections municipales ont eu lieu, des femmes ont pu s'y présenter. Une nouvelle Constitution doit également bientôt voir le jour. Il y serait question d'un Parlement élu.

Officiellement, les autorités qataries ne se sont toujours pas exprimées sur le déclenchement de la guerre en Irak. Diplomatiquement favorable, avant que celle-ci n'éclate, à une solution pacifique du conflit, l'émirat – que la conjoncture porte à assurer en ce moment tout à la fois la présidence de l'OPEP, du Conseil de coopération des pays du Golfe (CCG) et de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) – se voit pourtant paradoxalement au cœur de celui-ci aujourd'hui. En vertu d'accords de défense, deux bases militaires y sont effectivement mises à disposition des Etats-Unis : le camp logistique d'Al-Sayliya, qui abrite le centre de commandement avancé des opérations dirigées par le général Tommy Franks – ce qui n'est pas sans effet sur le plan symbolique –, et la base aérienne d'Al-Udeïd, riche notamment d'avions ravitailleurs, d'une centaine de chasseurs et de la plus longue piste d'envol (5 kilomètres) de la région.

"Les gens savent tous ici pourquoi nous nous retrouvons dans cette situation", affirme Hassan Al-Ansari, directeur du Centre d'études du Golfe à l'université de Doha. A l'unisson, comme pour s'en défendre ou pour mieux l'assumer, les Qataris tiennent en effet à rappeler la genèse de la présence américaine sur leur sol. Directement liée à l'exploitation d'une immense réserve de gaz – le champ North Field, découvert dans les années 1970 –, qui devrait, dit-on, leur assurer au moins deux cents ans de revenus confortables (parmi les plus élevés par habitant au monde), cette présence est avant tout affaire de sécurité.

"La sécurité est devenue au Qatar une question de vie ou de mort", insiste M. Al-Ansari. Une telle rente liée à l'exploitation de cette vaste réserve de gaz serait susceptible d'attiser les convoitises et les jalousies de voisins indélicats. Il a donc fallu présenter aux investisseurs (notamment japonais et sud-coréens) une garantie de stabilité sur le long terme. Les contrats en matière de gaz naturel liquéfié portent sur des durées de vingt ou vingt-cinq ans en raison du coût, très élevé, des infrastructures mises en œuvre. Côté français, TotalfinaElf est aussi sur les rangs.

Ainsi, le Qatar, après la première guerre du Golfe, a-t-il développé des accords de coopération militaire avec les Etats-Unis, mais aussi avec la France, qui équipe le gros de son armée. D'autant que, depuis cette date, les Qataris ont fortement relativisé la capacité du grand frère (ennemi) saoudien à défendre leurs intérêts. Selon l'ambassade américaine au Qatar, cette coopération américano-qatarie était vraiment très réduite jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001. Puis se serait accrue, avec les rumeurs de guerre, jusqu'à la signature d'un nouvel accord en décembre 2002.

La participation "passive" à l'intervention en Irak, selon le mot d'un observateur, apparaîtrait donc en somme comme "le prix à payer" par l'émirat pour sa sécurité. "Nous faisons dans la transparence ce que d'autres font en secret", se défend-on, faisant allusion au voisin saoudien. Contrebalançant les éventuelles critiques, l'émirat, cependant, a décidé d'activer dans le même temps les accords de défense avec la France, qui lui a proposé son aide en matière de protection en cas d'attaques bactériologiques et chimiques.

SI certains se disent amers de voir des troupes américaines stationnées sur leur sol, d'autres, notamment dans les milieux d'affaires, ne cachent pas au contraire leur envie d'en finir avec Saddam, à condition, comme le souligne cet important voyagiste de la péninsule, que "la guerre soit courte". Courte ? La donnée est particulièrement subjective. Elle traduit toujours la même inquiétude : que le conflit irakien n'entache pas trop les affaires.

"Les gens ont le sentiment qu'il faut qu'on en finisse avec cette période, que quelque chose doit se passer en Irak", pense Hassan Haidar, directeur, d'origine libanaise, de la rédaction du quotidien qatari Al-Sharq. "Je ne crois pas que ce soit une question si fondamentale ici", estime au contraire Khalid Fahad Al-Khater, directeur du Centre international d'analyses stratégiques, à Doha. "En fait, la plupart s'en fichent, abonde un jeune, de passage dans sa famille, qui étudie l'informatique aux Etats-Unis. Nous ne sommes pas en 1991. Et puis, les régimes autour de l'Irak ont-ils vraiment envie de voir surgir un pays démocratique à leurs côtés ?"

Ainsi, malgré une baisse sensible de l'activité touristique, le pays s'efforçait-il avant guerre, avec le sourire, de préserver l'image de marque qu'il peaufine dans les domaines de l'éducation, de la santé et de la culture, où sont bornés quelques grands investissements et projets, comme l'organisation des Jeux asiatiques en 2006. Dans ce registre, on se félicitait, comme d'une victoire, de la venue, début mars, de Luciano Pavarotti, pour une soirée de récital, ou encore du maintien du Masters de golf, qui eut lieu malgré la cascade de forfaits.

"En regard de la structure de la population, je ne sens pas d'instabilité, de violence possible", pense M. Al-Khater. Jusqu'à ce jour, l'émirat, contrairement à son voisin Bahreïn, n'a pas connu de manifestations de rue. "Tout dépendra de l'évolution de cette guerre : de sa durée, des pertes en vies humaines", ajoute-t-il cependant. Fin janvier, l'un des chefs religieux de la péninsule, le cheik Youssef Al-Qaradawi, par ailleurs importante figure d'autorité morale dans le monde musulman, connu pour ses régulières apparitions sur Al-Jazira, avait considéré que "ceux qui mourraient en combattant contre les troupes américaines implantées sur leurs territoires relèveraient du martyre". Reprenant ses propos, la presse qatarie avait publié le lendemain de leurs parutions des démentis évoquant une mauvaise compréhension à leur sujet.

Depuis, le cheik Al-Qaradawi a précisé sa position, en estimant que "les accords préalablement signés devaient être respectés". Lors d'un prêche, vendredi 7 mars, à la mosquée Al-Khatab, le religieux est cependant revenu à la charge sur cette éventuelle "participation passive" résultant de ces accords : "En ouvrant nos ports, nos aéroports et notre pays, nous serons maudits par l'histoire parce que nous aurons aidé les Américains." Deux semaines plus tard, une fois la guerre commencée, ce n'est plus lui, observait-on, qui assurait le prêche. Au Café des Amateurs de la pêche, Saad Ismaïl assure : "Seul Dieu sait combien de personnes mourront." Tandis qu'Issa, son voisin à l'épaisse barbe grise, en reste persuadé, égrenant son chapelet jaune : "L'Amérique perdra." "Souvenez-vous, ajoute-t-il, de ces gens fous, ces hommes qui ont connu le Vietnam."

Jean-Michel Dumay

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.04.03


  
Le centre-ville de Doha, capitale du Qatar, le 25 mars | D.R.
 Le centre-ville de Doha, capitale du Qatar, le 25 mars | D.R.

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