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Derniers juifs d'Irak
LE MONDE | 07.05.03 | 13h36
Ils ne sont plus que 26 à Bagdad. 26  naufragés d'une histoire de souffrance et d'exode. Depuis la fin du conflit, ils s'interrogent sur leur avenir.

Les tombes ne portent aucun nom, pas la moindre inscription. Elles sont toutes identiques, alignées par centaines sur la terre ocre de Bagdad. Les murs d'enceinte, partiellement effondrés, ne disent rien non plus sur ce cimetière oublié : il n'y a pas de plaque ni de panneau, rien qui trahisse son passé, ses secrets. Un vieil homme est bien censé l'entretenir, mais il a dû y renoncer depuis longtemps. Roseaux et herbes folles envahissent les contre-allées. Les pierres tombales s'effritent. La carcasse d'un camion gît sous un arbre. Personne ne songerait à l'évacuer.

Pour les habitants chiites d'Al-Habibia, banlieue miséreuse de la capitale, ce cimetière n'est qu'un élément du décor parmi d'autres, comme les terrains vagues ou les tas d'ordures ; ils n'y prêtent même plus attention. Et puis, ces morts-là ne sont pas les leurs : ces morts-là sont des juifs. Qui s'en soucierait ? D'autres juifs, justement. Ils seraient vingt-six à Bagdad. Vingt-six naufragés de l'Histoire.

Pour les rencontrer, mieux vaut quitter Al-Habibia, où ils n'osent plus guère s'aventurer. Comme bien des Bagdadis, effrayés par les tumultes de l'après-Saddam, ils demeurent pour la plupart cloîtrés chez eux, dans les quartiers du centre. Ce pays leur a appris la prudence, il a fait d'eux une minorité repliée sur elle-même, méfiante au possible.

Car ils ont tout connu depuis 1940 : la prospérité, la haine, la dictature, et surtout la sensation oppressante d'être chaque année moins nombreux sur cette terre d'islam. En 1948, ils étaient encore 134 000 dans l'ensemble de l'Irak. Ensuite, au fil des départs plus ou moins forcés vers Israël, les effectifs n'ont cessé de décroître. Et les voilà désormais réduits à une demi-douzaine de familles, condamnées à assumer un héritage hautement symbolique : vingt-six siècles de présence en Mésopotamie.

Etonnante assemblée que ce dernier carré... Le benjamin a trente-six ans ; il est étudiant (doctorat d'anglais). L'aîné en a quatre-vingt-dix ; il a connu le temps des colons britanniques. Il y a aussi un médecin, une dentiste, un ancien papetier, deux femmes de ménage et une majorité de vieilles gens. Pas le moindre enfant, donc, et peu de chance d'en voir naître un puisque le dernier mariage remonte, paraît-il, à 1978, à une époque où ils n'étaient déjà plus que quelques centaines. Eparpillés dans Bagdad, ils se connaissent tous mais se fréquentent peu ; sauf, à l'occasion de certaines fêtes religieuses, quand ils se rendent à la synagogue, une bâtisse anonyme du quartier de Bedawin. Ils sont alors dix ou onze, rarement davantage, et sans rabbin. En province, le compte est encore plus vite fait : il n'y aurait qu'une femme, une seule, à Bassora.

Sous le régime de Saddam, aucun d'eux n'aurait osé témoigner, de crainte d'être accusé de "trahison" au profit des "sionistes". Mais comme le dictateur est tombé, la parole se libère, les mémoires s'affranchissent peu à peu des réticences d'hier. Six personnes, de trois familles différentes, ont ainsi accepté de nous recevoir et de s'exprimer sous le couvert de l'anonymat. "Notre souffrance était cachée, enfouie, confie l'une d'elles, il faudra du temps pour en parler sans peur." Les mots, si longtemps contenus, renvoient d'abord au passé, à cet Irak des années 1930 dont les anciens gardent la nostalgie...

La communauté occupe alors une place de choix dans la société locale. Ses fonctionnaires participent à l'administration du pays, ses commerçants sont parmi les plus riches qui soient. A Bagdad, ils habitent d'élégantes demeures dont les balcons dominent la rue Al-Rachid. En province, ils constituent une bourgeoisie prospère et enviée. "Mon père tenait un magasin de tissus à Al-Kefel, près de Babylone, se souvient Rachel, soixante-dix ans. Trois cents juifs vivaient en parfaite entente avec les musulmans chiites. La situation a commencé à se détériorer avant la seconde guerre mondiale. Nous n'avions pas de problèmes avec nos voisins, mais le climat a changé, la pression politique s'est accentuée. Les médias sont devenus hostiles. La police nous accusait de fomenter des complots. En 1941, des pillages et des meurtres ont été commis contre les juifs de Bagdad. La tension est montée dans le Sud, où les chiites ont pris leurs distances vis-à-vis de nous. Une à une, les familles ont préféré rallier la capitale. Mes parents ont refusé et nous nous sommes retrouvés seuls à Al-Kefel."

L'immédiat après-guerre marque une étape décisive dans ce destin tourmenté. Près 80 000 juifs vivent alors à Bagdad. Ils ont leurs quartiers (Abou Nawas, Saadoun...), leurs cinémas (le Roxy, le Rex...), leurs journaux (Le Socialiste, La Population...). Mais la création de l'Etat d'Israël, en 1948, provoque un appel d'air irréversible. Sur fond de nationalisme arabe, les autorités irakiennes les poussent à l'exode. "La pression est devenue si forte, précise l'un des trois fils de Rachel, que des dizaines de milliers de personnes ont dû brader leurs maisons ou laisser tout ce qu'elles avaient." En trois ans, de 1949 à 1952, plus de 120 000 juifs irakiens sont contraints de prendre le chemin de l'exil. Leurs papiers d'identité sont confisqués. Ils sont déchus de leur nationalité. Aucun ne reviendra.

En janvier 1952, quand la famille de Rachel décide enfin de quitter Al-Kefel pour "monter" à Bagdad, la capitale s'est vidée d'une partie de ses marchands, de ses médecins, de ses artistes. Rien n'y sera jamais plus comme avant. " Nous entretenions de bonnes relations avec les musulmans,assure la vieille dame, veuve d'un avocat de renom, mais le pouvoir nous utilisait comme boucs émissaires. Des lois ont été édictées nous interdisant d'avoir le téléphone, d'importer de la marchandise ou d'ouvrir un compte en banque. A chaque crise impliquant Israël, que ce soit pour le canal de Suez, la guerre des six jours ou celle de Kippour, nous étions montrés du doigt, les exécutions se multipliaient. Alors que certains se résignaient à partir, mon mari a toujours refusé. L'Irak était notre pays."

Dans les années 1970, Saddam Hussein gravit les échelons du pouvoir dans l'ombre du général Ahmad Hassan Al-Bakr. Le parti Baas impose la terreur. Les juifs n'en sont pas les seules victimes, mais ils continuent de fuir. Ou d'essayer. "Mes parents s'étaient préparés, ils avaient tout vendu, raconte Sarah, 37 ans, la plus jeune femme de la communauté actuelle. Puis, quand il a su qu'une famille avait été arrêtée en route, mon père a renoncé. Il n'a pas voulu nous mettre en danger. Mon oncle, lui, a réussi à quitter l'Irak, après avoir cédé sa maison dans la précipitation."

Sarah grandira dans la peur, l'appréhension. Ses parents déchireront bientôt toutes les photos comportant une étoile de David ou tout autre signe religieux. Ils lui apprendront la méfiance, la discrétion, le silence absolu sur l'Etat hébreu : "Israël n'était pas notre pays. Nous aimions l'Irak, nous y avions des amis musulmans ou chrétiens, qui nous invitaient à leurs mariages, mais la situation internationale était plus forte que tout. Régulièrement, des juifs étaient accusés d'espionnage. En restant, nous avons commis la grande erreur de notre vie. Nous la regrettons encore, comme tous ceux qui ont fini par se retrouver coincés."

Une autre période s'ouvre en 1979 avec l'accession de Saddam Hussein à la présidence. Les fils de Rachel se souviennent d'une "nette accalmie". Selon eux, le dictateur aurait fait abroger la quasi-totalité des lois antijuives. "Il nous traitait comme les autres minorités, précise leur mère, nous avions le sentiment d'être à ses yeux des Irakiens à part entière." L'exode, interrompu par la guerre contre l'Iran (1980-1988), n'en reprend pas moins en 1990, lors de l'invasion du Koweït par les troupes de ce même Saddam. D'autres juifs s'en vont rejoindre leurs parents et amis à Jérusalem, Or Yehouda ou Ramat Gan.

En 1991, quand s'achève l'intervention américaine, ils ne sont plus qu'une centaine à Bagdad. Le mari de Rachel s'obstine, il en fait une question de principe. "Dans son esprit, rappelle son fils cadet, il fallait maintenir une présence juive ici. Nous éprouvions, et nous éprouvons encore, une forme de fierté à réagir ainsi. Mon frère et moi, nous sommes restés célibataires. Toutes les filles que nous fréquentions voulaient partir..." Dans la famille de Sarah, un second projet de départ est annulé au dernier moment. "Moins nous étions nombreux, plus j'étais angoissée, confie la jeune femme, dentiste de profession. J'éprouvais une sensation d'étouffement."

Cent personnes, puis cinquante, puis trente-huit... De 1991 à 2003, la communauté se rétrécit comme peau de chagrin. Certains parviennent à s'expatrier. D'autres meurent et sont inhumés au cimetière Al-Habibia, sur cette terre d'Irak qu'ils n'ont finalement jamais abandonnée : le père de Sarah, le mari de Rachel ou encore la sœur de Yacoub, un vieillard sans le sou qui habitera désormais avec ses deux nièces dans un taudis du centre-ville... Réduits à vingt-six, les derniers juifs de Bagdad s'efforcent de ne pas vivre en vase clos, coupés de tout, dans l'éternelle nostalgie des années 1930 à 1940. Ils ont des amis, musulmans ou chrétiens, qui savent se montrer compatissants et les considèrent à leur tour comme des "Irakiens à part entière". Et puis, Saddam ne les maltraite pas ; il ne les empêche pas non plus d'avoir une synagogue, à Bedawin, ni un bureau, près de la rue Al-Rachid.

MAIS le quotidien est là qui les rappelle à la réalité. Les plus jeunes se savent tout de même sous surveillance des services de renseignement ; ils évitent tout sujet politique. Le seul fait d'écouter une radio israélienne pourrait leur valoir les pires ennuis. Et puis, il y a la rue, cette rue arabe qui se fait l'écho de mille rancœurs : "les juifs" et l'argent ; "les juifs" et l'Amérique... "A l'université, explique l'un des fils de Rachel, tout le monde ou presque me connaissait. Avec les profs, cela se passait plutôt bien, je sentais même de la sympathie à mon égard. En revanche, j'avais parfois droit à des réflexions de certains étudiants, des blagues malsaines, humiliantes. J'étais LE juif de la fac."

L'approche de la guerre, début 2003, entraîne un nouveau raidissement. Le dernier carré se sent plus vulnérable que jamais. Chacun limite ses déplacements, préfère rester à la maison, à redouter le pire. "Le discours de Saddam a changé, indique l'un d'eux. Auparavant, il parlait toujours des "sionistes" à propos d'Israël. Cela ne me dérangeait pas, c'était en quelque sorte un jugement politique. Mais, quand il a commencé à dire "les sales juifs" plutôt que "les sionistes", nous en avons tous été profondément blessés. Saddam, quoi que l'on pense de lui, ne nous avait pas habitués à cela. Il y avait de quoi s'inquiéter un peu plus pour la guerre."

Maintenant que le conflit est terminé, ils s'interrogent tous sur leur avenir. Sarah, qui vit avec son frère et sa mère, songe à nouveau à l'exil, le rêve inachevé de son père : "Il n'y a plus de place pour nous ici, assure-t-elle.Bien sûr, on peut éprouver de la fierté d'avoir tenu le coup... Mais tout cela est trop pénible, je n'en peux plus d'être considérée comme "la juive" dans l'hôpital où je travaille, de me taire quand j'entends les réflexions de certains patients. J'ai peur de tout, notamment des islamistes." Quant à Rachel, dont les frères et sœurs sont installés depuis des années en Israël, elle s'est récemment rendue à Al-Kefel, la bourgade de son enfance. "Les chiites nous ont accueillis en amis", se réjouit-elle. Comme ses fils, la vieille dame se fait néanmoins peu d'illusion sur le retour éventuel de quelques exilés...

Reconnaîtraient-ils leur Bagdad ? Les boutiques, les épiceries, les restaurants... tout a été détruit ou transformé. Même les synagogues - la ville en comptait jadis une quinzaine - ont disparu, à l'exception de celle de Bedawin. Le local de la communauté est actuellement fermé. Par mesure de sûreté, la plaque apposée à l'entrée a été descellée. "Ce sont des gens très gentils, des personnes âgées, prévient un voisin musulman, il ne faut pas leur faire de mal." Un peu plus loin, voici la rue Al-Rachid, dont les demeures bourgeoises tombent presque toutes en décrépitude. Un jeune homme, étudiant à l'Académie des beaux-arts, nous ouvre les portes de l'une d'entre elles, construite en 1923. Le patio et les escaliers sont bien préservés, les balustrades en bon état, mais les sigles en hébreu et les étoiles de David ont été effacés.

A y regarder de plus près, il existe pourtant un endroit où une partie du patrimoine juif a été préservée : une mosquée de l'ex-Saddam City, la banlieue chiite de Bagdad ! Sitôt après la chute de Saddam Hussein, alors que les pillards entamaient la mise à sac des bâtiments publics, les dignitaires religieux avaient en effet organisé le sauvetage des livres, documents et microfilms stockés à la Bibliothèque nationale. Depuis, ce trésor est sous bonne garde, dans un local de la mosquée Al-Hacq. L'imam se dit prêt à le restituer dès qu'une autorité compétente s'engagera à le prendre en charge. Or, si la plupart des ouvrages sont en arabe, des centaines d'autres, vieux parfois de plusieurs siècles, sont en hébreu. Ils étaient, paraît-il, entreposés dans un bureau situé face à celui du directeur. Sur la porte, figurait juste un écriteau : "le rayon des interdits".

Philippe Broussard

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.05.03

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