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Fès en ses palais
LE MONDE | 14.05.03 | 13h20
• MIS A JOUR LE 14.05.03 | 14h07
La médina de l'ancienne capitale impériale du Maroc
cache de belles demeures à l'abandon, beautés fragiles, hymne à son passé
mauresque.
Fès de notre envoyée spéciale Vue des remparts, c'est une médina en amande, un berceau de terrasses étagées où saille, ici et là, la géométrie anguleuse d'un minaret. Nimbée de rose ou noyée de brume. Un millier de palais se dérobent dans ce lacis de venelles aux maisons collées les unes aux autres, blocs de murs blancs derrière lesquels tout se passe, percée de rares ouvertures grillagées avec, parfois, en encorbellement au-dessus de la porte, une petite fenêtre close d'un moucharabieh rond pour voir qui fait vibrer le heurtoir. Ici, à Fès, certaines ruelles ne sont que silence. Pas l'ombre d'une djellaba ni de gamins joueurs. Nulle fillette portant, sur un plateau recouvert d'un torchon, le pain familial au four. Et l'on se demande, naïvement peut-être, où se cachent les vieux palais décatis. Au-dehors, une ville qui se ferme comme une huître. Au-dedans, porte et chicane franchies, l'éblouissement, la profusion, un tournoiement de couleurs, de formes, de matériaux. On pourrait, d'enthousiasme, jeter pêle-mêle ce que l'on a vu, et que chacun se débrouille. Les commentaires de ses habitants, cultivés comme seul un intellectuel fassi sait l'être, apportent ordre, hiérarchie et sens. Que l'on observe mosquées, medersa perpétuant l'enseignement de l'islam sunnite, ou fondouk toujours voués au commerce, joyaux des Mérinides, ces souverains bâtisseurs des XIIIe et XIVe siècles, mais aussi les demeures plus tardives, partout l'on retrouve des traits dominants : trois éléments décoratifs et quelques autres, l'importance de l'eau qui ruisselle, jaillit ou murmure, le langage des signes, jusqu'au rôle du soufisme dans l'épanouissement de la culture andalouse qui fleurit ici avec tant de grâce. Une cohésion interne et une plénitude. Pour les Fassis, une image voilée du paradis. Trois éléments décoratifs. Le stuc, le bois de cèdre sculpté, les zelliges, ces petits carreaux émaillés de toutes formes, qui ont pour motifs récurrents l'étoile de David, à six pointes, les signes de la culture juive étant omniprésents dans le mode de vie fassi, et le sceau de Salomon, qui en compte huit. Et lesmoukarna, fenêtres surmontées de stalactites, les balustrades et grilles en fer forgé, rond et argenté, et les hautes portes en bois à double battant que l'on ouvre dans la journée pour recevoir soleil et chaleur. FOISONNEMENT DE L'ARABESQUE L'architecture préserve la discrétion. De la rue, on entre par une petite porte découpée à l'intérieur de la grande. Pas deux portes en vis-à-vis, pour l'intimité. Puis une chicane, couloir sombre et tortueux, débouche sur le patio à ciel ouvert, éclatant, frais et lumineux, entouré de galeries, sur lequel donnent les chambres : salon d'accueil avec bibliothèque dans une niche, car les Fassis sont gens de savoir, chambre des parents, des grands-parents ou du fils aîné. Chacune avec des banquettes tout autour, un point d'eau pour les ablutions avant la prière ou les repas. Sur la terrasse, la basse-cour. Chaque maison de notable avait un hammam, une ou plusieurs fontaines ainsi qu'un pavillon pour les invités avec salle à manger (bsat) et salon (menseh) pour les débats philosophiques, les discussions d'affaires ou les soirées musicales. "La médina, surpeuplée, s'est appauvrie et perd sa culture. A 95 %, les Fassis sont partis et ses habitants actuels sont des paysans du Rif, très pauvres. Après l'indépendance, en 1956, les hommes d'affaires émigrent à Casablanca, les hommes de savoir et les politiques à Rabat." Chakir Sefroui, ancien architecte municipal, partage volontiers ses connaissances. "Traditionnellement, il n'y avait pas de mobilier dans les demeures en dehors du coffre, de l'étagère pour la bibliothèque et de la table basse. Tout autour de la pièce, sur les tapis, des matelas superposés jusqu'à un mètre de hauteur. À l'étranger, les Fassis découvrent des meubles raffinés qu'ils importent, leur donnant une touche marocaine. L'argenterie vient d'Angleterre. Aux meubles Louis-Philippe on ajoute des éléments marocains, au velours de Livourne des franges et des pompons et l'on décore un miroir vénitien d'une main de Fatma." " L'architecture exprime la relation symbolique entre le carré et le cercle, les piliers et la voûte, la terre et le ciel", note Faouzi Skali. Pour le fondateur du Festival de Fès, géométrie et soufisme se répondent : "Derrière le foisonnement de l'arabesque, apparaît la structure du monde archétypal." A travers le tournoiement, on passe de la terre vers le ciel par une transformation de l'être. " L'envol de l'âme en extase est un voyage vers la perception de la beauté spirituelle exprimée dans l'architecture : le patio, la fontaine, reflets d'une certaine idée de la beauté paradisiaque." Cette beauté, on la retrouve dans la civilisation hispano-mauresque dont Fès est la principale héritière. Ainsi, le jardin andalou, jardin intérieur, conjonction entre le marbre, le jet d'eau, la verdure, les oiseaux, avec "le bruit de l'eau juste assez important pour écouter le silence", est oasis de paix. "Ce mariage de la sensualité et de la spiritualité est le génie de la culture andalouse", qui s'épanouit à Fès comme à Grenade jusqu'en 1492. Ainsi préparé, on peut suivre le guide, indispensable, car les portes des palais ne s'ouvriront pas toutes seules. Abdelkhalek Boukhars, grand, maigre, sourire chaleureux, joues creuses et barbichette, djellaba flottante, est le gardien du palais Glaoui, résidence secondaire du pacha de Marrakech, à l'abandon depuis sa mort, en 1956. El-Mokri, son beau-frère, était pacha de Fès. Tous deux se firent construire, fin XIXe, un palais dans la médina. En fait, de grandes demeures magnifiquement décorées. Abdelkhalek est amoureux fou de son palais : 13 000 m2, 17 corps de logis avec patios, 1 000 pièces, deux jardins, 30 fontaines, une école coranique, un bain maure pour les hommes, un pour les femmes, un four, un moulin à huile, un à grain, des écuries. La cuisine, au centre, communique avec les 17 édifices. Avec, pour seul rival, le palais Mokri, la grande maison est le plus beau palais de Fès. Au palais Mokri, plus que le patio à 34 colonnes, ce sont les salons à coupole qui laissent pantois : motifs andalous complexes, marocains plus simples (les Fassis ne peignent pas leurs portes, ni leurs stucs), arcs en stalactites, vitres en verre taillé de Venise. Chaque salon a ses propres motifs. Le salon rouge, se souvient Abdelkhalek, "était un salon de musique pour les femmes Ici, il y avait un piano à queue, le plus grand que j'aie jamais vu". Déserté, Dar Ababou part à vau-l'eau, alors que ce pourrait être la plus belle des maisons d'hôtes. Ce n'est pas la plus grande ni la plus fastueuse, mais la plus attachante de ces demeures à l'abandon. Avec des chambres à salles de bains autour des patios, des balcons, une terrasse couverte à l'est comme promenoir d'altitude. Et de lourdes et hautes portes, des stalactites de stucs suspendus sur le tournoiement des rosaces. En attendant sa résurrection, les herbes sauvages des terrasses fissurent les plafonds peints, des crevasses trouent les balcons, et cette beauté fragile et éphémère, hymne à la douceur de vivre, retourne à la poussière. Danielle Tramard Musiques dans les remparts
Le 9e Festival des musiques sacrées du monde aura lieu à Fès, du 6 au 14 juin. Cette manifestation œcuménique ne pouvait surgir que dans l'ancienne capitale, l'un des terreaux du soufisme. N'était-elle pas appelée, dans la terminologie traditionnelle, la " zaouia", le sanctuaire soufi, du fait de la concentration même de ces "écoles de vie" engagées sur la "voie de la réalisation spirituelle" ? Le festival, " à mi-chemin entre la prière pure et le spectacle, permet de lever un coin du voile sur ce que les cultures possèdent de plus intérieur et que l'on ne voit pas habituellement", explique Faouzi Skali, professeur d'anthropologie, son fondateur. Sont attendus, notamment, une Tibétaine, des Amérindiens, une danseuse de l'Orissa, le Brésilien Gilberto Gil, un maître de chant iranien et une chanteuse irakienne. Une exposition des photographes Roland et Sabrina Michaud, un film sur Ravi Shankar et des soirées soufies : pour Faouzi Skali, une manière douce et efficace de lutter contre ce qu'il nomme le " choc des intégrismes". • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
15.05.03 |
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