|
POINT DE VUE
Y a-t-il encore un projet politique arabe ?, par Marc
Ferro
LE MONDE | 27.05.03 | 13h09
A observer, pendant cette guerre d'Irak, l'immobilité de cadavre des gouvernements arabes, on peut se demander si son issue ne signifie pas la faillite d'un projet national. A l'inverse, de Marrakech au Caire, la rue a montré quel était son potentiel et combien elle contestait la politique de ses gouvernements. Sans doute, des gestes de solidarité envers l'Irak ont été accomplis à Damas et à Amman. Sans doute également, la Ligue arabe a-t-elle lancé des proclamations pour stigmatiser "l'agression contre l'Irak" : par leur efficacité, elles rappelaient celles de la SDN avant guerre. Surtout, on a noté le silence de ceux qui avaient soutenu Saddam Hussein lorsqu'il avait envahi le Koweït : le Yémen, le Soudan, l'OLP de Yasser Arafat. Comment rendre compte de cet effondrement, cinquante ans après que Nasser eut incarné la résurrection de la nation arabe ? Or, son projet a pu prendre plusieurs figures : depuis l'arabisation de l'islam, défini comme une manifestation du génie arabe, de lui seul et pas par conséquent comme une révélation divine, jusqu'à cette autre figure - inverse -, l'islamisation de l'arabité dans une communauté de croyants unifiée, que préconisent les Frères musulmans. Les chantres de la première figure ont vu dans le processus d'unification de l'Allemagne avant 1871 un modèle que pourraient suivre les Arabes. Mais quel Etat jouerait le rôle de la Prusse ? En concoctant la création d'une Ligue arabe, au lendemain de la révolte de l'Irak en 1941, les Anglais espéraient reprendre la main. Leur idée ? A partir de Bagdad, capitale historique du monde arabe, reconstituer un grand royaume sous l'égide des Hachémites et de l'Irak. Mais, au Caire, le roi Farouk "souffla" alors à l'Irak cette idée en proclamant la création d'une Ligue arabe (mars 1945). Celle-ci promet alors son aide à tout mouvement national arabe, en Afrique du Nord notamment, et de lutter contre la naissance d'un Etat en Israël. Et lorsque, avec l'appui de l'ONU, se profile la création d'Israël, elle exprime le refus arabe ; mais la désunion entre les Etats membres est telle qu'ils perdent la guerre, c'est le désastre (1948). Avec la crise de Suez et l'effet de souffle de cette victoire, c'est la nouvelle Egypte de Nasser et non la Syrie ou l'Irak - berceaux de l'arabité - qui jouera le rôle de la Prusse. Or, Nasser se sent "plus égyptien qu'arabe, tout en étant sensible aux malheurs et aux bonheurs de ce peuple". Il ne croit pas l'unité des Arabes possible. Certes il intervient en leur faveur, en Transjordanie, au Maghreb. Pourtant, le nationalisme ombrageux des Algériens se méfie de ceux qui joueraient la carte égyptienne, tel Ben Bella. Quand Nasser définit l'Algérie comme "son portail" dans les relations avec l'Afrique (1961), les chantres de l'unité arabe s'interrogent. Ceux du parti Baas ne font pas fond sur le panarabisme de Nasser, même si désormais il l'incarne. Pourtant, les gages qu'il a donnés à la lutte anti-impérialiste, contre Israël également, légitiment un sacrifice pour le Baas qui gouverne la Syrie, son autodissolution qui rend possible l'union entre le Caire et Damas, la RAU (République arabe unie). A Bagdad, un soulèvement populaire pro-nassérien renverse la dynastie en 1957. Un de ses promoteurs, le général Aref, ne réussit pas à greffer l'Irak sur la RAU qui se désintégrera tant elle aboutit à une égyptianisation de la Syrie. Une photographie, où de profil voisinent les trois visages d'Aref, Nasser et Ben Bella, figure un de ces moments où l'unité arabe était en marche... Y met fin la guerre de six jours en 1967. Pour le monde arabe, un désastre pire que celui de 1948. Nasser a perdu la confiance des milieux radicaux panarabes, des Palestiniens aussi ; on le dénomme même "le Pétain de la nation arabe". L'Egypte vaincue, quel Etat relèvera le drapeau ? La Syrie ? Désormais, seule l'absorption du Liban l'intéresse. La nouvelle Libye révolutionnaire du jeune Kadhafi ? Elle propose de se fondre un jour avec la Tunisie, un autre avec l'Egypte. A leurs dirigeants âgés, fatigués, elle propose grâce à l'argent de son pétrole de porter aide aux "nations prolétaires" et que les Arabes relancent la révolution mondiale. Mais la guerre de 1973 que Sadate, successeur de Nasser, impose à Israël met fin à ses propositions. Or cette guerre prépare une paix en Israël sous l'égide des Américains. Pour bien des Arabes, les Frères musulmans notamment, c'est une trahison : Sadate est assassiné. Reste l'Irak. La révolution islamique en Iran donne à Saddam Hussein, seul au pouvoir depuis 1979, la possibilité de jouer les défenseurs du monde arabe face à l'expansionnisme islamo-persan ; son projet de charte panarabe oppose le projet du Baas laïc, chiite, à ce danger. Soutenu par tous les pays arabes - sauf la Syrie - il déclare la guerre à l'Iran de Khomeiny qui attaque l'arabisme et appelle au renversement du Baas. On sait la suite : cette guerre qui dure huit ans et que termine l'invasion du Koweït pour en payer les frais, la condamnation par l'ONU, l'intervention sous l'égide des Américains, la persécution des chiites ; Koweït libéré. Dix ans après, c'est l'occupation de Bagdad. La rue arabe est assommée par cette nouvelle humiliation. Mais quel n'est pas son ressentiment ? Seul Ben Laden lui avait apporté un éclair de vengeance. Lors du pèlerinage chiite de Kerbala, au lendemain de la chute de Bagdad, les Arabes en ont appelé à une République islamique ; ils ont parlé de l'avenir de l'Irak, mais jamais de celui du monde arabe. Est-ce un signe de plus que les Etats artificiels créés naguère sont devenus, pour les peuples et pas seulement pour les gouvernements, de vrais Etats-nations ? Pour l'Irak, l'avenir en jugera. Ce qui est sûr, c'est que l'anti-américanisme, l'hostilité à Israël constituent le nerf moteur d'un potentiel plus ou moins contenu. Est-il constitutif d'une totale solidarité avec les Palestiniens, devenus une nation sans territoire ? Tant que les voies de l'unité arabe paraissaient ouvertes, fallait-il d'abord la réaliser puis régler ses comptes avec Israël, ou bien, pour chaque Etat, laisser l'initiative et les risques à d'autres pour promouvoir ensuite sa propre prééminence. C'est au cours de ce jeu à parties multiples que la donne a changé. De réfugiés et de pions, les Palestiniens sont devenus des acteurs à part entière. Ils ont aussi changé en partie d'identité : si, dans les prisons israéliennes, ils s'étaient sentis arabes, c'est dans les prisons arabes qu'ils se sont sentis palestiniens. Cette prise de conscience se situe après la défaite de 1967 lorsqu'à Khartoum les Etats arabes, certes, disent "non" à Israël, mais "oui" à l'Occident, en n'utilisant pas l'arme du pétrole pour faire évacuer les territoires occupés par Israël, arme qu'ils sauront utiliser plus tard pour les nécessités de leur développement. Sacrifiés, les Palestiniens instituent la lutte armée comme seule voie pour libérer toute la Palestine. Ils veulent détrôner le roi de Jordanie, un des Etats félons, avec l'Arabie et l'Egypte. Mais leurs milices sont écrasées par l'armée de Hussein. Avec ce Septembre noir (1970), refus arabe de la résistance palestinienne, s'écroule le mythe d'une solidarité qui paraissait aller de soi, également l'idée d'une fusion entre Jordanie et Palestine. Dans l'entre-deux s'impose celle d'un Etat palestinien, qu'accepte Yasser Arafat, qui, implicitement, est une reconnaissance de l'Etat israélien. Sauf que, les Etats ayant été incapables de le vaincre militairement, l'OLP juge que désormais seul le recours au terrorisme peut permettre de gagner la partie. A Bagdad, Damas, Tripoli, les gouvernements se "couvrent" en participant à la gestion de ce terrorisme. Peuple sans territoire, les Palestiniens apparaissent comme les victimes de l'histoire quand, après Israël, au Liban comme en Syrie par crainte de leur potentiel révolutionnaire, on les chasse ou on les combat. Ces dernières années, dans les négociations entre les Palestiniens et Israël sous les auspices des Etats-Unis, les Etats arabes jouent, au plus, le rôle de go-between ou de perturbateurs. L'ensemble de ces échecs a valorisé l'autre voie imaginée naguère : le retour à l'islam, à l'unité de l'islam - arabe et non arabe - d'où l'hostilité de l'intégrisme à l'Etat-nation. C'est ce dont rend compte la première intervention de Ben Laden, après le 11 septembre 2001, en évoquant, pour l'islam, "quatre-vingts années d'humiliation",ce qui correspond à la fois à la fin du califat et à la naissance des Etats arabes. Ce mouvement datait de plus loin, les Frères musulmans figurant une de ses incarnations, mais les succès du nassérisme avaient paralysé son action. L'Arabie saoudite craignait également sa contagion, mais sous l'égide des Etats-Unis s'opéra alors cette sainte alliance de la foi et du pétrole, dont Riyad assuma le double destin, apportant son aide aux Afghans contre l'invasion soviétique : c'est un moment d'apogée pour le la nébuleuse intégriste et les Arabes qui l'animent. C'est le moment aussi où ils combattent l'Iran et la révolution chiite qui, matée en Irak, commence à s'enraciner au Liban, islamisant aussi la résistance palestinienne qui jusque-là s'était voulue laïque : en dot, elle apporte les attentats-suicides que récusent plus ou moins les Etats arabes. Que le chiisme prenne de la vigueur en Irak, et on assistera peut-être à une autre mutation de l'arabité, tant il est vrai que réapparaît cette idée qu'un vrai Arabe ne saurait être que musulman. Or il est vrai également qu'en pays d'islam il n'y a pas que des islamistes, que grande est l'hostilité à leurs excès. Mais l'impuissance politique des Etats a peine à freiner une poussée qui cherche à exploiter le potentiel de la rue. Marc Ferro est historien, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
28.05.03 |
| Droits de reproduction
et de diffusion
réservés © Le Monde 2003 Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions. Politique de confidentialité du site. Besoin d'aide ? faq.lemonde.fr |