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L'Irak exhume ses crimes
LE MONDE | 24.05.03 | 14h01
Dès la chute de Saddam Hussein, les familles de disparus se sont lancées dans une quête désespérée, partant à l'assaut des multiples charniers soudain mis au jour et supprimant dans leur hâte des preuves précieuses pour d'éventuels procès. La mémoire et la parole se libèrent. Nos envoyés spéciaux ont recueilli le témoignage des suppliciés de Saddam.

L'Irak de Saddam Hussein n'a pas encore livré tous ses secrets. Les livrera-t-il jamais ? Chaque jour apporte son lot de découvertes macabres sur l'époque de la dictature : ici, un charnier ; là, une fosse commune... Les Irakiens ne laissent à personne le soin d'exhumer ce passé de souffrance. Ils n'en finissent plus de déterrer leurs morts, de rechercher leurs disparus, de fouiller les locaux des services de renseignement, de témoigner sur les sévices, les exécutions, les déplacements forcés de populations. Cette quête de la vérité est souvent impulsive, désordonnée, animée par le double besoin de "savoir" et de "faire savoir". Après tant d'années d'isolement, ils veulent s'adresser au monde. "Regardez ce que Saddam nous a fait !", semblent-ils dire, sur le ton du reproche, comme pour rappeler qu'à leurs yeux la communauté internationale a tardé à admettre l'évidence.

De fait, il a fallu attendre 1991 et l'invasion du Koweït par les troupes irakiennes pour que l'Occident commence à se soucier des droits de l'homme dans ce pays de 25 millions d'habitants. Auparavant, de nombreux exilés avaient dénoncé les horreurs du régime, mais sans toujours être entendus. Après la guerre du Golfe, les éléments à charge s'étaient accumulés contre le maître de Bagdad et son entourage.

Le 18 janvier, deux mois avant le début des bombardements américains, l'association indépendante américaine Human Rights Watch (HRW) affirmait disposer de "plus de dix-huit tonnes" de documents sur leurs exactions. Depuis, le dictateur est tombé, la parole s'est libérée, et les Irakiens se demandent si la réalité ne dépasse pas ce qu'ils imaginaient... D'un bout à l'autre du pays, il n'est question que des "années Saddam" (1979-2003). Au nord, les Kurdes évoquent les rafles, les destructions de village, les massacres (1988, 1991...), les déportations massives au profit des populations arabes (Le Monde du 21 mai). Au sud, de Bassora à Nadjaf, les chiites se souviennent du soulèvement de mars 1991, réprimé dans le sang par l'armée et les milices du raïs. Partout, les témoignages se multiplient sur les arrestations arbitraires, les séances de tortures. Peu à peu, les mécanismes de la dictature apparaissent moins opaques. C'est le cas, par exemple, du parti Baas, dont la structure pyramidale - des cellules de quartier aux plus hautes sphères du pouvoir - permettait de contrôler la société dans sa totalité.

La priorité du moment, pour ce peuple meurtri, demeure néanmoins la recherche des disparus, femmes et hommes de toutes origines, de toutes conditions, opposants politiques ou non, dont les corps n'ont jamais été retrouvés. Evaluer leur nombre est impossible. 50 000, 100 000, 200 000... les estimations varient selon les sources.

Ala prison d'Abou Ghraib, près de Bagdad, les recherches ont commencé sitôt après la prise de la capitale par les marines américains, le 9 avril. Dès que les tombes et les fosses communes du cimetière voisin d'Al-Kark ont été accessibles, les familles ont afflué de tout l'Irak pour tenter d'identifier les ossements d'un frère, d'un mari ou d'un père, mort sous la torture ou par pendaison. Afin de les aider, d'anciens détenus ont constitué une association, le Comité des prisonniers libres. Ils ont réussi à se procurer une partie des archives des services de renseignement, les Moukhabarat. Ces fichiers ont pu donner de précieuses indications sur le sort de telle ou telle victime. Aujourd'hui encore, les familles se pressent chaque jour devant les listes où sont affichées des centaines de noms.

Mais beaucoup d'autres disparus - en particulier ceux des grandes vagues de répression de 1988 et 1991 contre les chiites au sud et les Kurdes au nord - ne sont sans doute jamais passés par les geôles d'Abou Ghraib ou les bureaux des Moukhabarat. Ils ont été exécutés sans être jugés ni même incarcérés. Leurs cadavres ont ensuite été jetés, par camions entiers, dans des fosses communes. A l'époque, bien des Irakiens soupçonnaient l'existence de tels char-niers, dans des zones rurales, mais ils ne pouvaient en deviner l'ampleur. Aujourd'hui, ils savent. Ou plutôt, ils commencent à savoir. Car les fouilles sont loin d'être terminées.

Du 3 au 18 mai, des ossements ont été déterrés près de Babylone (35 personnes), dans les environs de Nadjaf (72 personnes), à Bassora (un millier de personnes), à Mohammed Sakran (1 000 tombes numérotées, selon HRW) ou encore à Kerbala (45 personnes), une ville où des listes de disparus (414 noms) avaient été placardées dès la mi-avril. Dans la plupart des cas, il s'agissait de jeunes chiites, civils ou militaires, arrêtés au printemps 1991. Un site a également été signalé sur un ancien camp des services de sécurité, à Habbaniya, à l'ouest de Bagdad : une quarantaine de squelettes ont été exhumés à ce jour, mais d'autres pourraient l'être dans les semaines à venir ; il pourrait s'agir de quelques-uns des 605 prisonniers de guerre dont les autorités koweïtiennes exigent vainement la libération depuis 1991.

D'autres fouilles, effectuées cette fois au sud de la capitale, ont permis la découverte des corps de dix-huit travailleurs égyptiens portés disparus la même année.

Le charnier le plus important demeure toutefois celui du village d'Al-Mahawil (province de Babylone), à 80 kilomètres au sud de Bagdad (Le Monde du 15 mai). Entre 3 000 et 3 500 corps ont été exhumés, mais les habitants sont persuadés que l'endroit - une immense esplanade de terre très meuble au milieu des champs de blé - en cache 9 000 à 12 000 autres, victimes, eux aussi, des événements de 1991. Ces estimations sont pour l'instant invérifiables ; elles reposent uniquement sur les témoignages de paysans des environs qui se souviennent avoir vu, cette année-là, des mouvements de camions chargés de cadavres. Seule certitude : à Al-Mahawil comme ailleurs, la terre d'Irak impose aux proches des disparus un macabre jeu de piste.

Ils ont face à eux des ossements et des vêtements assemblés en petits tas. Dix fois, cent fois par jour, il leur faut s'agenouiller en plein soleil, fouiller à mains nues, prendre le crâne, regarder les dents, imaginer un visage, hésiter, puis recommencer un peu plus loin, sur un autre tas, sans savoir si tous les os sont bien ceux d'une seule et même personne. Les femmes pleurent, tremblent en soulevant les lambeaux de tissu. Tout peut avoir valeur d'indice : une poignée de cheveux, une bague, un chapelet, un document (permis de conduire, carte d'identité...) plié dans la poche d'une chemise. Les plus chanceux parviendront ainsi à identifier le défunt et repartiront avec son squelette, ou ce qu'il en reste, dans un sac plastique ; ils iront l'inhumer au cimetière de Nadjaf, l'une des villes saintes du chiisme. Les autres attendront que l'excavateur se remette en marche, et creuse, creuse, creuse... Le charnier d'Al-Mahawil, dont les images ont été diffusées dans le monde entier, a valu de nombreuses critiques aux militaires américains.

L'association Human Rights Watch, représentée sur place par l'un de ses responsables, Peter Bouckaert, leur a reproché de ne pas avoir aidé à temps les bénévoles irakiens qui en avaient pourtant fait la demande. Débordés par l'ampleur de la tâche, ces derniers ont agi dans la précipitation, sous la pression des familles, au risque de détruire des preuves matérielles indispensables à une éventuelle procédure judiciaire contre les auteurs de ces crimes. L'utilisation d'un engin de chantier était une erreur, de même que l'ouverture du site à des milliers de personnes. Selon HRW, les Américains auraient dû s'impliquer davantage dans ces opérations, en particulier en fournissant des experts.

L'utilisation d'un engin de chantier était une erreur, de même que l'ouverture du site à des milliers de personnes. Selon HRW, les Américains auraient dû s'impliquer davantage dans ces opérations, en particulier en fournissant des experts.

Le haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l'homme, le Brésilien Sergio Vieira de Mello, s'est fait l'écho de ces reproches dans un communiqué diffusé le 15 mai : "Le Haut-Commissariat a demandé aux gouvernements des Etats-Unis et des partenaires de la coalition de garantir sans attendre la protection et l'intégrité des sites de fosses communes et de toute autre preuve."Quatre jours plus tard, c'était au tour du New York Timesde vilipender Washington et Londres : "une faute grave"a été commise, assurait le quotidien dans un éditorial, le 19 mai. Les "responsables du Pentagone" ont "sous-estimé" le problème : "Ils devraient s'inspirer des leçons du Kosovo, où l'OTAN avait sécurisé les sites de charniers afin de permettre aux experts de déterrer proprement les morts et de rassembler des preuves", ajoutait le journal.

Le premier ministre britannique, Tony Blair, a reconnu que les forces de la coalition se devaient d'intervenir : "Quelle que soit l'instance devant laquelle des gens seront jugés pour ces crimes, il n'y a pas de doute que nous devons protéger les preuves qui nous permettront de les juger." De son côté, l'administrateur américain Paul Bremer a assuré que les marines présents à Al-Mahawil avaient proposé leur aide aux Irakiens mais que ceux-ci avaient préféré mener eux-mêmes les opérations d'exhumation et laisser les familles effectuer leurs recherches.

Les critiques ont finalement incité les Américains à revoir leur approche du problème. "C'est aux Irakiens de décider et d'agir comme bon leur semble", disaient-ils après la découverte des premiers ossements. Depuis, leur discours a évolué. M. Bremer s'est rendu à Al-Mahawil, et ses services ont annoncé, jeudi 22 mai, le lancement d'une "campagne médiatique" destinée à expliquer à la population la nécessité de préserver autant que possible ces charniers. Interrogé par l'Agence France-Presse, l'un des responsables de l'Office de reconstruction et d'assistance humanitaire (ORHA) a précisé : "Nous avons également demandé aux leaders religieux locaux de nous aider à expliquer la situation aux habitants. Nous tentons de créer un équilibre entre l'attente des gens et la nécessité de rassembler les preuves." Toujours selon l'ORHA, des experts de médecine légale auraient commencé à travailler sur différents sites.

EN quelques semaines, les charniers sont en fait devenus un enjeu politique et médiatique majeur en Irak. Près de Kirkouk, dans le nord, les responsables du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) affirment en avoir découvert plusieurs, sans qu'il soit possible de dire s'il s'agit effectivement de charniers ou de cimetières (Le Monde du 19 avril).

Plus au sud, les membres du Congrès national irakien (CNI, ex-opposition au pouvoir baasiste) s'empressent également d'exploiter le sujet. Ils ont eux-mêmes conduit des journalistes étrangers à Al-Mahawil et Habbaniya. A chaque fois, les estimations avancées dans un premier temps (15 000 corps à Hilla, 600 à Habbaniya) se sont révélées quelque peu hâtives.

Le 20 mai, ce même parti a annoncé la mise au jour d'un autre charnier, à Jourf Al-Sakhr (centre de l'Irak), contenant "plus de 430 corps". "La réaction (du monde) à la découverte de fosses communes n'a pas été à la hauteur, a regretté le porte-parole du parti, Entifadh Qanbar. Nous appelons de nouveau la communauté internationale et les organisations humanitaires à venir aider les Irakiens à identifier leurs proches." M. Qanbar a ensuite énuméré les villes où, d'après lui, treize sites auraient été récemment repérés : Nadjaf, Kerbala, Samawa, Bassora, Khanquin, Kirkouk... Le principal mouvement chiite irakien, l'Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak, a pour sa part affirmé disposer de "documents prouvant l'existence de 150 charniers" à travers le pays. Le parti s'est refusé à fournir davantage de précisions, "jusqu'à ce que les conditions soient favorables à l'identification des corps par des organisations internationales". Sur ces questions comme sur beaucoup d'autres, l'Irak reste un pays de rumeurs où la population n'a finalement qu'une certitude : l'inventaire des années Saddam commence à peine.

Philippe Broussard

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.05.03

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