C'était en 1983, et John Garang de Mabior n'était
encore qu'officier dans l'armée régulière soudanaise. Un jour, ses
supérieurs lui donnent l'ordre de mater une mutinerie dans le sud du
pays. Il refuse d'obtempérer et prend la tête des soldats révoltés.
Une interminable rébellion, la plus longue de l'histoire africaine
depuis les indépendances, vient de commencer.
Vingt ans après, Garang a pris du poids, dans tous les sens du
terme. Il traite désormais d'égal à égal avec le chef de l'État, le
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| DANS JEUNE AFRIQUE
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énéral
Omar Hassan el-Béchir, qu'il a rencontré à deux reprises, le 27
juillet 2002 à Kampala pour célébrer la signature, une semaine
auparavant, de leur accord-cadre de paix de Machakos (Kenya), et le
2 avril 2003 à Nairobi, en vue de mettre fin à un conflit qui,
directement ou non, a provoqué la mort d'environ deux millions de
Soudanais.
Le chef des rebelles du Sud-Soudan est souvent comparé à ces
intraitables maquisards que furent, en leur temps, l'Ougandais
Yoweri Museveni, le Congolais Laurent-Désiré Kabila et l'Angolais
Jonas Savimbi. Les deux premiers finirent par s'emparer du pouvoir
par la force. Le troisième préféra s'enferrer dans un rôle d'éternel
opposant, jusqu'à sa mort. Quel sera le destin de John Garang, qui
affirme s'inspirer de ces grands maîtres de la stratégie militaire
que furent Clausewitz, Mao Zedong et Sun Tzu ? Difficile de se
prononcer, tant l'homme cultive le mystère et la confusion. À ce
jour, on ne sait toujours pas avec certitude si son objectif est de
s'emparer du pouvoir central, à Khartoum, de faire partie d'un État
soudanais fédéral ou confédéral, ou de créer un pays indépendant, au
Sud.
Le mystère plane aussi sur une partie de son enfance. On sait
quand même qu'il est né le 23 juin 1945 dans le village de Wagkulei
(Haut-Nil), dans une famille chrétienne appartenant à l'ethnie
dinka, la plus importante du Sud-Soudan. À 9 ans, il perd son père.
Et sa mère deux ans plus tard.
En 1955, avant même l'indépendance du pays, les Anya-Anyas se
soulèvent contre la domination des Nordistes, délibérément favorisés
par le colonisateur britannique en vue de diviser les nationalistes.
Fuyant les combats, le jeune Garang gagne la Tanzanie, où, à la fin
des années 1960, il s'inscrit à l'université de Dar es-Salaam, avant
de s'envoler pour les États-Unis. Élève du Grinnell College, dans
l'État de l'Iowa, il obtient une licence de sciences. Qui a financé
ses études ? On ne le sait pas au juste. Peut-être des missionnaires
qui l'auraient pris en charge après la mort de ses parents...
En 1971, il est de retour au Sud-Soudan où, on ne sait pourquoi,
il se rend dans un camp de rebelles. « La première fois qu'il est
venu nous voir, nous l'avons accueilli avec suspicion : il était
muni d'un appareil photo ! Nous l'avons arrêté, puis, très vite,
relâché, avant de l'admettre dans nos rangs », raconte John Leuth.
Lui-même fils d'un missionnaire, Leuth soutient que certains cadres
de la rébellion avaient été formés par les Israéliens. Désormais
intégré au mouvement que dirige Joseph Lagu, Garang est nommé
adjudant. Dès l'année suivante, en 1972, un accord de paix est
conclu entre les Anya-Anyas et le général Gaafar Nimeiri, qui, en
1969, a pris le pouvoir à l'issue d'un coup d'État. Une large
autonomie est concédée aux Sudistes, tandis que les rebelles sont
intégrés à l'armée régulière. Garang est nommé capitaine.
En 1974, il retourne aux États-Unis où il reçoit une formation
militaire sur la base de Fort Benning, en Géorgie, puis reprend ses
études à l'Iowa State University. En 1981, il décroche un doctorat
(Ph.D) en économie agricole et regagne son pays.
À Khartoum, la situation a bien changé. Nimeiri a rompu avec les
communistes et s'appuie désormais sur les fondamentalistes
musulmans. Pour complaire à ses nouveaux alliés, il va bientôt
commettre une erreur fatale : instaurer la charia (loi islamique)
sur l'ensemble du territoire. Véritable mosaïque d'ethnies et de
croyances (animistes et chrétiens y sont les plus nombreux), le Sud
s'y oppose violemment.
En mai 1983, cinq cents soldats de la garnison de Bor, sous les
ordres du commandant Kerubino Kwanin Bol, refusent leur affectation
dans le Nord. C'est une mutinerie. Garang, de son côté, a repris du
service dans l'armée régulière, avec le grade de colonel. Depuis
l'année précédente, il enseigne à l'université et à l'Académie
militaire de Khartoum. Nimeiri le charge de ramener les mutins à la
raison, mais, arrivé sur place, il s'empresse de prendre leur tête
et invite les autres garnisons du Sud à rejoindre le mouvement. Très
vite, il devient le chef de la rébellion et fonde le Mouvement
populaire de libération du Soudan (MPLS), ainsi que l'Armée
populaire de libération du Soudan (APLS), sa branche armée. Les
États-Unis et plusieurs pays de la région (Éthiopie, Ouganda,
Érythrée, Kenya) lui assurent un soutien logistique - et parfois
militaire.
C'est l'Éthiopie qui, dès 1983, va offrir aux hommes de Garang
leur première base arrière. Proche de l'ex-URSS, le régime marxisant
de Mengistu Haïlé Mariam se montre fort hostile à Nimeiri, rallié,
pour sa part, à un anticommunisme pur et dur. En plein flirt avec
Moscou, le Libyen Mouammar Kaddafi est dans le même cas : fâché avec
Nimeiri, il livre des armes à l'APLS et finance ses camps
d'entraînement en Éthiopie.
En janvier 1986, à Kampala, Yoweri Museveni renverse le régime
militaire de Tito Okello. Plusieurs années auparavant, Garang et lui
ont fréquenté l'université de Dar es-Salaam, en Tanzanie, et les
deux hommes sont restés amis. Désormais, l'Ouganda sera la nouvelle
base arrière du MPLS.
Au cours de ces vingt dernières années, Garang n'a que très
occasionnellement eu un domicile fixe. En dehors de l'Ouganda, où il
est traité comme un roi, il se rend fréquemment au Kenya et en
Éthiopie. En 1984, par l'intermédiaire de Robert Frazure, le futur
chef de la mission américaine en Éthiopie, il fait la connaissance
de Tiny Rowlands, le milliardaire britannique, qui lui fournira
secrètement des avions pour ses déplacements. Il fait parfois des
visites en Érythrée, en Égypte (où le MPLS a un bureau), en Libye et
au Nigeria, pays multiethnique qui se montre intéressé par la
recherche d'une solution pacifique au Soudan.
Dans les maquis, le dernier quartier général connu de Garang est
le camp de Rumbek, à 500 km par la route de la frontière ougandaise.
La région est le théâtre de combats sporadiques et de famines
récurrentes. C'est là qu'entouré d'adolescents en armes, tous
membres de son ethnie, il reçoit ses visiteurs. Son crâne luisant,
sa barbe grisonnante et sa tenue de combat taillée sur mesure sont
reconnaissables entre tous. Son corps massif et sa haute taille
(1,93 m) impressionnent. Le chef du MPLS est armé d'un couteau de
combat et d'un pistolet automatique 9 mm. Un fusil d'assaut AKM
traîne à portée de main.
À une époque, il a parfois donné l'impression de se complaire
dans son exil doré. Son intransigeance, sans doute renforcée par les
nombreux soutiens étrangers dont il bénéficiait, l'a par exemple
incité à rompre les négociations de paix engagées avec le premier
gouvernement soudanais démocratiquement élu, celui de Sadek el-Mahdi
(1986-1989). Nouvelle occasion perdue, en 1989, lorsqu'il a
sèchement décliné la proposition du général Béchir, qui venait de
renverser Mahdi par un coup d'État, d'entrer au gouvernement...
Mauvais choix. Entre 1989 et 1995, les forces gouvernementales
multiplient les opérations dans le Sud, et les positions de Garang
se détériorent. Heureusement pour lui, les Américains sont fermement
résolus à isoler le gouvernement soudanais, coupable d'avoir donné
asile à Oussama Ben Laden. Sous couvert d'aide humanitaire, ils
fournissent au MPLS une assistance financière importante.
Les attentats du 11 septembre 2001 vont bouleverser la donne.
Impressionné par la détermination américaine, le gouvernement de
Khartoum accepte de collaborer à la lutte contre le terrorisme. La
même année, Washington, qui vient d'adopter une nouvelle politique
énergétique, se montre intéressé par le pétrole soudanais. L'ancien
sénateur John Danforth est désigné pour « faciliter » la mise en
place d'une solution politique et parrainer les pourparlers de paix.
Ceux-ci s'engagent en 2002. En visite dans les maquis, Danforth
confie à Garang qu'il arrive toujours un moment où un chef de guerre
doit se résoudre à déposer les armes. Bref, qu'il faut savoir
terminer une rébellion. En mars 2002, le patron du MPLS séjourne
pendant deux semaines à Washington, à l'invitation du département
d'État. Il y rencontre notamment Colin Powell et Paul Wolfowitz, le
numéro deux du Pentagone, preuve qu'il dispose encore de solides
appuis. Le 28 mai dernier, lors d'une nouvelle rencontre, Powell lui
répétera que l'administration Bush souhaite que les négociations
aboutissent.
D'autant que les deux parties sont régulièrement accusées par les
organisations humanitaires et le département d'État de graves
violations des droits de l'homme : assassinats et enlèvements de
villageois, pratique de l'esclavage, détournement de l'aide
alimentaire pour financer des activités militaires... Garang répond
que ce ne sont là que « bavures ». Et qu'il ignore ce que font ses
lieutenants sur le terrain.
Ceux qui l'ont connu le décrivent tantôt comme un personnage
charismatique, tantôt comme une « bête de guerre », dure et sans
pitié, qui ne fait vraiment confiance qu'aux membres de son ethnie,
les Dinkas. John Leuth, aujourd'hui installé aux États-Unis,
l'accuse d'avoir fait exécuter la plupart des officiers de son
mouvement disposant d'un certain niveau d'éducation et de tout faire
pour empêcher l'apparition de rivaux potentiels. « C'est un
militaire irresponsable et indiscipliné », estime-t-il.
Garang est donc loin de faire l'unanimité chez ses « amis », qui
l'accusent d'avoir mis en place un « pouvoir personnel ». Un jour,
il s'est plaint d'avoir à lutter non sur un seul front, mais sur
dix-sept à la fois. De fait, scissions, réconciliations et (parfois)
exécutions ont émaillé l'histoire de la rébellion sudiste, depuis
vingt ans. En mars 1993, l'APLS a éclaté en quatre factions rivales.
On en recense aujourd'hui pas moins de sept. Six d'entre elles, dont
la plus célèbre est dirigée par Riak Machar, ont signé un accord de
paix avec Khartoum, en avril 1996, avant que Machar ne se réconcilie
avec Garang, en janvier 2002.
Habile manoeuvrier, celui-ci est parvenu, depuis dix ans, à nouer
des alliances avec les principaux partis d'opposition, tous
musulmans, réunis au sein de l'Alliance démocratique nationale
(AND), et avec le parti d'Hassan el-Tourabi, qui fut l'inspirateur
du gouvernement Béchir avant d'être écarté de toute responsabilité.
Si l'alliance avec les forces démocratiques musulmanes est vue comme
allant dans le sens d'un consensus national en faveur de la paix,
celle avec les islamistes de Tourabi soulève plusieurs
interrogations. A-t-il les mêmes objectifs que lui concernant
l'avenir du Soudan ? À ces questions embarrassantes, Garang répond
délibérément à côté : « J'ai entendu dire qu'il a neigé sur l'Arabie
saoudite, ce matin. » Bien entendu, jamais le moindre flocon n'a
effleuré ce pays...