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POINT DE VUE
La révolution sioniste est morte, par Avraham Burg
LE MONDE | 10.09.03 | 14h09

Le sionisme est mort, et ses agresseurs sont installés dans les fauteuils du gouvernement à Jérusalem. Ils ne ratent pas une occasion pour faire disparaître tout ce qu'il y avait de beau dans la renaissance nationale.

La révolution sioniste reposait sur deux piliers : la soif de justice et une équipe dirigeante soumise à la morale civique. L'une et l'autre ont disparu. La nation israélienne n'est plus aujourd'hui qu'un amas informe de corruption, d'oppression et d'injustice. La fin de l'aventure sioniste est déjà à notre porte. Oui, il est devenu probable que notre génération soit la dernière du sionisme. Après elle, il restera ici un Etat juif méconnaissable et haïssable. Qui de nous voudra en être le patriote ?

L'opposition s'est évanouie, la coalition reste muette, Ariel Sharon s'est retranché derrière un mur de silence. Cette société de bavards intarissables est devenue aphone. Il n'y a tout simplement plus rien à dire. Seuls nos échecs sont retentissants. Sans doute avons-nous ressuscité la langue hébraïque, notre théâtre est excellent, notre monnaie résiste bien, les cerveaux juifs n'ont pas fini d'étonner, et nous sommes cotés au Nasdaq. Est-ce pour cela que nous avons créé un Etat ? Non, ce n'est pas pour inventer des armes sophistiquées, des instruments d'irrigation au goutte-à-goutte, des programmes de sécurité informatique ou des missiles antimissile que le peuple juif a survécu. Notre vocation est de devenir un modèle, la "lumière des nations", et nous avons échoué.

La réalité, au terme de deux mille ans de combat pour la survie, est un Etat qui développe des colonies, sous la houlette d'une clique corrompue, qui se moque de la morale civique et du droit. Un Etat géré au mépris de la justice perd la force de survivre. Demandez à vos enfants lequel d'entre eux est sûr de vivre ici dans vingt-cinq ans. Les réponses les plus clairvoyantes risquent de vous choquer, parce que le compte à rebours de la société israélienne a commencé.

Rien n'est plus séduisant que d'être sioniste à Beth El ou Ofra. Le paysage biblique est enchanteur. Par la fenêtre égayée de géraniums et de bougainvilliers, on ne voit pas l'occupation. On circule vite et sans problème sur la nouvelle route qui longe Jérusalem du nord au sud, à 1 kilomètre seulement à l'ouest des barrages. Qui va se soucier de ce que subit l'Arabe humilié et méprisé, obligé de se traîner sur des routes défoncées et interrompues par des barrages pendant des heures ? Une route pour l'occupant, une route pour l'occupé. Pour le sioniste, le temps est rapide, efficace et moderne. Pour l'Arabe "primitif", manœuvre sans permis en Israël, le temps est d'une lenteur éprouvante.

Mais cela ne peut pas durer. Même si les Arabes courbaient la tête et avalaient leur humiliation, le moment viendra où plus rien ne marchera. Tout édifice bâti sur l'insensibilité à la souffrance d'autrui est appelé à s'effondrer avec fracas. Attention à vous ! Vous dansez sur un toit reposant sur des piliers qui chancellent !

Parce que nous restons indifférents à la souffrance des femmes arabes retenues aux barrages routiers, nous n'entendons plus la plainte des femmes battues derrière la porte voisine de notre demeure, ni celle des mères célibataires luttant pour leur dignité. Nous avons cessé de dénombrer les cadavres des femmes assassinées par leur conjoint. Indifférents au sort des enfants palestiniens, pourquoi sommes-nous surpris de les retrouver un rictus de haine à la bouche, se faisant exploser en martyrs d'Allah là où nous venons pour nos loisirs parce que leur vie est un tourment, dans nos centres commerciaux parce qu'ils n'ont même pas l'espoir de faire, comme nous, des emplettes. Ils versent le sang dans nos restaurants pour nous couper l'appétit. Chez eux à la maison, enfants et parents souffrent de la faim et de l'humiliation. Même si on tuait 1 000 terroristes par jour, rien ne changerait. Leurs leaders et leurs meneurs sont engendrés par la haine et la colère et par les mesures insensées que produisent nos infrastructures moralement corrompues. Aussi longtemps qu'un Israël arrogant, terrorisé et insensible à soi-même et à autrui fera face à une Palestine humiliée et désespérée, nous ne pourrons pas nous maintenir.

Si tout cela était inévitable et infligé par une force surnaturelle, je me serais tu moi aussi. Mais il y a une autre option. C'est pourquoi il faut hurler.

Voici ce que le premier ministre doit dire au peuple : le temps des illusions est périmé. On ne peut plus différer les décisions. Oui, nous aimons le pays de nos ancêtres dans sa totalité. Oui, nous aimerions bien y résider, nous tout seuls. Mais cela ne marche pas, les Arabes eux aussi ont leurs rêves et leurs besoins. Entre le Jourdain et la mer, c'en est fini de la majorité juive. Tout garder, mes chers concitoyens, comme cela, gratuitement, sans en payer le prix, est chose impossible.

La majorité palestinienne soumise à la botte des militaires israéliens, cela aussi est impossible. De même que croire que nous sommes la seule démocratie du Proche-Orient, parce que nous ne le sommes pas. Sans l'égalité complète pour les Arabes, il n'y a pas de démocratie. Conserver à la fois les territoires et une majorité juive dans le seul Etat juif tout en respectant les valeurs de l'humanisme et de la morale juive est une équation insoluble.

Vous voulez la totalité du territoire d'Eretz Israël ? Parfait. Vous avez donc renoncé à la démocratie, et nous allons mettre en place un système efficace de ségrégation ethnique, de camps d'internement, de villes-prisons : le ghetto Kalkilya et le goulag Jénine.

Vous voulez une majorité juive ? Parfait. Ou bien nous entasserons tous les Arabes dans des wagons de chemin de fer, des autobus, sur des chameaux et des ânes pour les expulser. Ou bien nous allons nous séparer d'eux de manière radicale. Il n'y a pas de moyen terme. Cela implique le démantèlement de toutes - je dis bien : toutes - les implantations ainsi que la détermination d'une frontière internationale reconnue entre le foyer national juif et le foyer national palestinien. La loi du retour juive sera applicable exclusivement à l'intérieur du foyer national juif. Le droit au retour arabe sera applicable exclusivement à l'intérieur du foyer national arabe.

Si c'est la démocratie que vous voulez, vous avez deux options : soit renoncer au rêve de l'Eretz Israël dans sa totalité, aux colonies et à leurs habitants, soit octroyer à tous la pleine citoyenneté avec droit de vote aux législatives, y compris aux Arabes. Dans ce dernier cas, ceux qui ne voulaient pas les Arabes dans l'Etat palestinien voisin les auront aux urnes, chez eux-mêmes. La majorité, c'est eux ; nous, nous sommes la minorité.

Tel est le langage que doit tenir le premier ministre. A lui de présenter courageusement les alternatives. C'est soit la discrimination ethnique pratiquée par des juifs, soit la démocratie. Ou bien les colonies, ou bien l'espérance pour deux peuples. Ou bien l'illusion d'un rempart de barbelés, des barrages routiers et des kamikazes, ou bien une frontière internationale consentie mutuellement, et Jérusalem capitale commune des deux Etats.

Il n'y a, hélas, pas de premier ministre à Jérusalem. Le cancer qui ronge le corps du sionisme a déjà atteint la tête. Les métastases fatales sont là-haut. Il est arrivé naguère que Ben Gourion commette une erreur, mais il est resté d'une droiture irréprochable. Quand Begin n'avait pas raison, nul ne mettait en cause sa bonne foi, et pareillement quand Shamir ne faisait rien. De nos jours, selon un sondage récent, les Israéliens dans leur majorité doutent de la droiture du premier ministre, tout en lui accordant leur confiance sur le plan politique. Autrement dit, la personnalité du premier ministre actuel symbolise les deux faces de notre infortune : un homme de moralité douteuse, jouisseur, faisant fi de la loi et modèle négatif d'identification, le tout combiné avec sa brutalité envers les occupés, laquelle oppose un barrage infranchissable à la paix. D'où la conclusion imparable : la révolution sioniste est morte.

Et l'opposition ? Pourquoi garde-t-elle le silence ? Parce que c'est l'été ? Parce qu'elle est lasse ? Parce qu'une partie de mes camarades souhaitent un gouvernement à tout prix, fût-ce celui de l'identification avec la maladie de préférence à la solidarité avec les victimes de la maladie ? Les forces du Bien perdent l'espoir, font leurs valises et nous abandonnent ici, avec le sionisme tel qu'en lui-même : un Etat chauvin et cruel où sévit la discrimination, un Etat dont les nantis sont à l'étranger et où les pauvres déambulent dans les rues, un Etat où le pouvoir est corrompu et la politique est corruptrice, un Etat de pauvres et de généraux, un Etat de spoliateurs et de colons. Tel est en résumé le sionisme dans sa phase la plus critique de son histoire.

L'alternative, c'est une prise de position radicale : le blanc ou le noir - s'y dérober serait consentir à l'abject. Voici les composantes de l'option sioniste authentique : une frontière incontestée au centimètre près, un plan social global pour guérir la société israélienne de son insensibilité et de son absence de solidarité - la mise au ban du personnel politique corrompu aujourd'hui au pouvoir. Il n'est plus question de travaillistes face au Likoud, de droite contre la gauche.

A la place de tout cela, il faut opposer le permis au prohibé, la soumission à la loi contre la délinquance. On ne peut plus se contenter d'une alternative politique au gouvernement de Sharon. Il faut une alternative d'espérance à la mise en ruine du sionisme et de ses valeurs par ses démolisseurs muets, aveugles et démunis de toute sensibilité.

Traduit de l'hébreu par Lucien Lazare

© Avraham Burg/Yediot Aharonot

Avraham Burg, député du Parti travailliste israélien, est ancien président de la Knesset (1999-2003), ancien président de l'Agence juive.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.09.03

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