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L'exclusion de deux lycéennes voilées divise l'extrême gauche
LE MONDE | 08.10.03 | 13h38    MIS A JOUR LE 08.10.03 | 13h08
Une manifestation de soutien à Alma et Lila, deux jeunes filles portant le voile islamique, était organisée mardi devant le lycée Henri-Wallon d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Un vif débat a opposé des enseignants de LO et de la LCR.

Quatre-vingt personnes environ étaient massées devant le lycée Henri-Wallon d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), mardi 7 octobre en fin d'après-midi, pour protester contre l'exclusion d'Alma et de Lila Lévy, deux jeunes filles voilées qui doivent passer en conseil de discipline, vendredi 10 octobre (Le Monde du 25 septembre). Le rassemblement était organisé par un collectif d'associations, qui espéraient mobiliser les lycéens ; mais le proviseur avait fait fermer exceptionnellement l'établissement dès 15 h 30. Deux voitures de police stationnaient devant les grilles.

"Nous ne sommes pas pour le voile, nous sommes contre les exclusions", insistaient les organisateurs, parmi lesquels le Mouvement de l'immigration et des banlieues (MIB), l'association féministe Femmes publiques, les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), le collectif Les Mots sont importants, lancé par Pierre Tévanian. En revanche, le MRAP ne participait pas à la manifestation, pas plus que les deux sœurs et leur père, Me Laurent Lévy. Les manifestants scandaient des slogans tels que : "Dans tous les quartiers, pour toutes les religions, un même droit à l'éducation."

"Nous pensons qu'il faut se battre aux côtés des filles voilées, justifie Xavier Chiarelli, des JCR, l'organisation de jeunesse de la LCR. Nous n'approuvons pas l'oppression dont elles sont victimes, mais nous pensons que l'ennemi principal, c'est la classe dominante. A terme, on espère bien les convaincre que le foulard n'est pas un moyen d'émancipation."

Les féministes de Femmes publiques réclament pour leur part une approche non "victimiste"du foulard islamique : "Nous voulons considérer les filles voilées ou les prostituées comme des sujets, pas comme des victimes, insiste Malika Amaouche. Il faut entendre ce qu'elles disent." Ces militants dénoncent la "dérive islamophobe"de l'association féministe Pro-Choix, qui vient de publier un numéro de sa revue sur le thème "Voile, la laïcité en danger ?", suscitant le mécontentement de Françoise Gaspard et d'Eric Fassin, membres du comité de lecture. " Le gouvernement est en train d'utiliser la question du foulard pour diviser la gauche", soutient Antoine Boulanger, du groupe trotskiste L'étincelle (ancien SPEB-Socialisme par en bas).

Seule une professeure d'Henri-Wallon a participé à la manifestation : elle a déploré qu'au cours des assemblées générales d'enseignants réunis à l'occasion de l'exclusion des deux sœurs, "la parole -ait été- monopolisée par quelques tribuns", liés à Lutte ouvrière ou à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Car l'affaire sème le trouble au sein de la gauche radicale et de l'extrême gauche, présente au lycée Henri-Wallon. Et exacerbe le débat dans ses rangs sur le port du foulard.

"UNE LOGIQUE MILITANTE"

Ancien du PCF, avocat du MRAP, le père des deux jeunes filles est signataire de l'appel dit Ramulaud, pour une alternative à gauche. Tandis qu'enseignent dans cet établissement, très en pointe dans les grèves du printemps en Seine-Saint-Denis, plusieurs militants de LO et de la LCR, dont l'un des responsables nationaux de la formation d'Olivier Besancenot. Les professeurs membres de Lutte ouvrière plaident depuis la rentrée pour des sanctions immédiates. Leur organisation se prononce en effet pour l'interdiction du port du voile - non pas au nom de la laïcité comme le fait le Parti des travailleurs - mais au nom du refus "d'un élément d'oppression des femmes qui est une infamie". "Le voile à l'assaut des écoles", titrait Lutte ouvrière, l'hebdomadaire du parti d'Arlette Laguiller, à propos de l'affaire d'Aubervilliers, dans son édition du 26 septembre.

Au sein de la LCR, les positions sont moins tranchées. S'opposant aux enseignants LO, les professeurs LCR d'Henri-Wallon ont souhaité en assemblée générale qu'un délai soit donné aux deux jeunes filles, avant la convocation d'un conseil de discipline "pour tenter de discuter". "Notre souci, c'est d'éviter au maximum la déscolarisation, l'expulsion ", explique un militant de cette formation, enseignant dans ce lycée. Pour autant, poursuit-il, "nous ne voulons pas non plus exclure les sanctions si un dialogue n'est pas possible". Et d'affirmer : "Le problème, c'est que ces deux élèves-là vont beaucoup plus loin que la douzaine d'autres cas que nous avons dans l'établissement. Elles sont dans une logique militante."

Du coup, la LCR a décidé, elle aussi, à partir de l'affaire d'Aubervilliers, de relancer son débat interne sur le port du voile via les colonnes de son hebdomadaire Rouge. Et d'engager un autre débat, avec son organisation de jeunesse cette fois. "Un tract, comme ils l'ont fait, qui met en valeur les propos d'une femme voilée, c'est un truc d'étudiant de centre-ville qui ne comprend rien à la banlieue", s'agace un enseignant LCR d'Henri Wallon. "Les JCR sur cette question se font phagocyter par les jeunes militants de L'Etincelle, qui défendent des positions qui ne sont pas forcément les nôtres" indique-t-on à la LCR.

Caroline Monnot et Xavier Ternisen


M. Sarkozy contre une loi sur les signes religieux

Nicolas Sarkozy a déclaré, mardi 7 octobre, que l'interdiction de signes religieux à l'école pouvait se régler "par voie réglementaire ou par circulaire" sans qu'il soit besoin de légiférer, la jurisprudence du Conseil d'Etat permettant par ailleurs de régler les questions relatives au voile islamique."La loi peut être un ultime recours. Elle ne peut jamais être un préalable", a déclaré le ministre de l'intérieur, qui s'exprimait devant la commission sur la laïcité présidée par Bernard Stasi. Le ministre de l'intérieur a produit un document des renseignements généraux du 29 septembre faisant état de "quelques centaines" de voiles à l'école, contre 1 123 en 1994 et 446 en 1995, soit un "chiffre plus faible qu'il n'a jamais été".

Auditionné également par la commission Stasi, le président de l'UDF, François Bayrou, a repoussé, lui aussi, l'idée de légiférer. Au contraire, le SNPDEN, principal syndicat des chefs d'établissement, s'est dit favorable à une loi interdisant tout signe religieux ou politique à l'école. Ses représentants font état de situations "de plus en plus difficiles à gérer".

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 09.10.03

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