France


GUERRE D'ALGÉRIE Quarante et un ans plus tard, le brûlot de Georges-Marc Benamou attribue au «racisme du Général» la responsabilité du massacre des supplétifs


(Photo AFP.)
De Gaulle et les harkis : la polémique
L'avocat des deux familles de harkis et de pieds-noirs qui devait déposer aujourd'hui une plainte pour crime contre l'humanité contre Pierre Messmer a décidé de reporter son assignation de quelques jours. Il n'a pas renoncé à assigner l'ancien ministre des armées du général de Gaulle en justice, mais l'émotion suscitée par le livre du journaliste essayiste Georges-Marc Benamou, Un mensonge français, a selon lui suscité une telle émotion que les plaignants vont devoir affiner leur stratégie. Pierre Messmer a pour sa part fait savoir qu'il ne souhaitait pas s'exprimer sur le sujet. Benamou soutient que les harkis et pieds-noirs ont été volontairement sacrifiées par le pouvoir gaulliste, qui voulait conclure au plus vite les accords d'Èvian en 1962. L'auteur prête en outre des sentiments racistes au fondateur de la Ve République. «D'autres personnes voudront sans doute se joindre à cette plainte, explique l'avocat Emmanuel Altit, qui l'a rédigée. Les témoignages qui nous arrivent nous conduiront peut-être à demander des comptes à d'autres décideurs de l'époque.» La thèse de Benamou a fait l'effet d'une dague plongée dans une plaie ouverte. Des plaintes contre X avaient déjà été déposées par des familles de harkis dès août 2001. C'est la première fois qu'un ministre, proche du général de Gaulle, est mis en cause personnellement à la fois par des ayants droit de «supplétifs» et de «familles déplacées». Que les arguments controversés de Georges-Marc Benamou soient battus en brèche ou non par les historiens, cette plainte ne manquera pas de reposer des questions restées plus de quarante ans sans réponse.

Stéphane Denis
[04 novembre 2003]

La brève fréquentation de François Mitterrand a-t-elle convaincu Georges-Marc Benamou qu'on peut, à l'infini et sans risque, raconter l'histoire à sa façon ? On a l'impression qu'après avoir désossé le mort (Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez, Le Dernier Mitterrand), notre auteur, exploitant le filon mitterrandien, a réécrit la guerre d'Algérie dans un sens qui aurait beaucoup plu à l'ancien président.

Résumons l'affaire. Sous une couverture classique (la célèbre photo de De Gaulle s'écriant «Je vous ai compris» au balcon du gouvernement général d'Alger, qui sonne le premier coup du glas de la trahison), Benamou tient sa revanche, enfin, celle de ce milieu mélangé qui fut celui des Mitterrand : le crime contre l'humanité. Comploteur qui mit à bas la IVe République, liquidateur cynique de l'Algérie française, signataire à Evian d'accords qu'il était décidé à ne pas appliquer, complice régulier du FLN, allié objectif des marxistes français, organisateur brutal de l'exécution des harkis, le général de Gaulle s'est rendu coupable, en toute conscience, d'actes atroces dont l'existence n'avait, jusqu'ici, pas été révélée. Confrontant, je le cite, «la mémoire à l'histoire», Benamou conclut : «Comment admettre que ce chantre de la grandeur nationale n'ait été, en vérité, qu'un vulgaire partisan du repli hexagonal face à un monde qu'il ne connaissait pas ; un perdant dans ce défi méditerranéen et énergétique ; un frileux, Français banalement raciste, craignant qu'il y ait trop d'Arabes en France. Comment l'avouer ? De Gaulle ne pouvait pas être tombé si bas. Il fallait masquer cela !»

Alors s'avance le justicier, paré de ses sources inédites et d'une documentation sans faille. Dans un style accrocheur quoique, on ne se refait pas, un peu pathétique («on croit distinguer trois motivations de De Gaulle. Elles furent longtemps indicibles et elles saisissent d'effroi quand on croit les avoir mises à nu»), il utilise deux méthodes qui font toujours un gros effet : l'anachronisme et les confessions posthumes. De Gaulle, encombré de «préjugés dix-neuvièmistes», aurait abandonné les harkis par racisme ; Jean-Paul Sartre a rédigé la préface des Damnés de la Terre de Franz Fanon, vieux Maspéro dont la piste a été révélée à Benamou par Germaine Tillon («Je l'aime comme un élève de lycée aimait jadis son professeur»). Cette alliance objective, si longtemps reprochée à de Gaulle et aux communistes, suffirait à prouver la collusion entre le nouveau régime et les anticolonialistes des grandes manifestations parisiennes des années 60 ; la pensée du Général en 1963 était, vue de 2003 c'est-à-dire quarante ans après, hostile à l'intégration des immigrés. L'intégration en 1963 ! Le reste fourmille d'erreurs de noms, d'endroits, de dates ; Henri d'Astier de la Vigerie n'est pas Emmanuel ; Abd el-Kader ne s'est pas rendu à Napoléon III qui, n'étant pas au pouvoir, n'en aurait su que faire. René Pleven n'est pas Antoine Pinay ; le pauvre Gardes n'a jamais pu passer général ; Albert et Guy Bayet n'ont pas présidé en même temps la Société des agrégés ; la proportion de harkis dans l'armée d'Algérie est sans commune mesure avec celle qui est indiquée ; René Lacoste succède au brave Catroux, non à Jacques Soustelle.

Cela arrive à tout le monde, mais c'est gênant quand les témoins qu'on a interrogés récusent la version qu'on donne de leurs propos, comme Olivier Guichard, ou lorsque les révélations présentées par l'auteur comme phénoménales sont de pures et simples reprises d'ouvrages antérieurs. Les rapports de Giscard avec l'OAS ont été abondamment décrits depuis le procès Bastien-Thiry, avec le pour, avec le contre ; l'engagement bien connu de Michel Poniatowski suffit à Benamou qui aurait pu, sans trop se tromper, frapper à deux ou trois portes de partisans de l'OAS toujours vivants ; l'épisode Si Salah a traîné jusque dans les romans ; la mise en cause de Michel Debré dans l'attentat contre le général Salan, qui causa la mort du commandant Rodier, et la participation active du général de Gaulle à l'opération Résurrection qui lui rendit le pouvoir en 1958 ont été racontés par des témoins dignes de foi et des acteurs irréfutables.

La geste officielle du gaullisme n'empêche pas que de Gaulle a changé à vue de politique en Algérie, ni que les harkis ont été abandonnés à la mort sur place, aux bidonvilles en France. Georges-Marc Benamou n'est pas historien, ni romancier. Mais des journalistes, avant lui, ont parlé de la IVe République, du gaullisme et de l'Algérie : Jacques Fauvet, Jean Ferniot, Jean Lacouture. Ce n'est pas à leur tradition que se rattache l'auteur d'Un mensonge français. Piquant ici et fauchant là, un oeil sur le rétroviseur et l'autre dans le sens de l'histoire, il bricole, indigné, des panneaux grands comme des tombes. Capable de raconter de toutes pièces un réveillon fameux de François Mitterrand, ortolans compris, c'est un oiseau de passage, sympathique et pas gêné. On a sans cesse la certitude qu'il ne sait pas de quoi il parle : il en rirait si on le lui disait. Quelle importance ?

Un mensonge français: enquête sur la guerre d'Algérie, par Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 21 €.




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