L'Algérie est entrée en campagne
électorale. A six mois du scrutin présidentiel d'avril 2004, les
luttes pour le pouvoir s'exacerbent. Candidat non encore déclaré à
sa propre succession, le président Abdelaziz Bouteflika est
aujourd'hui en lutte ouverte avec son ancien Premier ministre, Ali
Benflis, qui se verrait bien calife à la place du calife. La
hiérarchie militaire, qui l'avait adoubé en 1999, se méfie de lui.
Et le général (à la retraite) Khaled Nezzar, ex-ministre de la
Défense, consacre même à Bouteflika un livre-réquisitoire (1) qui fait les manchettes de la presse
privée. Laquelle a déclaré la guerre au chef de l'Etat, multipliant
révélations et allégations.
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Nabil/New Press/Sipa Press
 Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis. Le
désaccord entre les deux hommes porte sur la façon de
gouverner.
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Le conflit qui oppose Abdelaziz
Bouteflika à Ali Benflis est apparu au grand jour au printemps
dernier. Le 18 mars 2003, le second est plébiscité à la tête du FLN
pour un nouveau mandat de cinq ans. Le parti, qui tient son 8e
congrès, approuve une nouvelle ligne, qui se veut plus autonome
vis-à-vis du chef de l'Etat, et modifie ses statuts. Bouteflika, qui
comptait sur Benflis pour obtenir du FLN qu'il fasse de lui son
candidat à l'élection présidentielle de 2004, comprend que son
Premier ministre est devenu un rival. Il ne lui faudra que quelques
semaines pour le limoger. Il tente ensuite de reprendre le contrôle
du parti. En vain: le 27 juin, le FLN annonce qu'Ali Benflis sera
son candidat, un choix qui sera ratifié le 3 octobre par un congrès
extraordinaire. Au-delà de l'affrontement de deux ambitions, le
désaccord entre les deux hommes porte sur la façon de gouverner.
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«Etre le candidat du FLN est
un atout. Cela ne fait pas de lui
le candidat
de l'armée» |
Formé à l'école de Houari Boumediene,
dont il fut longtemps le ministre des Affaires étrangères,
Bouteflika règne en autocrate. Il consulte peu, en dehors d'un
cercle restreint de trois ou quatre ministres, écoute moins encore.
Benflis plaide, lui, pour une gestion plus transparente et plus
moderne de l'Etat. Il supporte de moins en moins d'être tenu à
l'écart des décisions les plus importantes et se laisse d'autant
plus facilement convaincre de briguer la présidence que le FLN est,
depuis les élections de 2001, majoritaire tant au Parlement que dans
les assemblées locales. S'il manque totalement de charisme, cet
ancien magistrat de 59 ans a pour lui une réputation d'intégrité et
le soutien de l'appareil du parti, qui reste la première machine
électorale du pays. Aura-t-il aussi, comme certains l'affirment
déjà, celui de la hiérarchie militaire? «Etre le candidat du FLN est
un atout. Cela ne fait pas pour autant de lui le candidat de
l'armée», affirme un ancien officier, resté proche du
sérail.
Une chose est sûre: les haut gradés qui
avaient décidé, il y a quatre ans, de miser sur Bouteflika sont
aujourd'hui déçus. Ils avaient jugé, en 1999, qu'il était «le moins
mauvais des candidats à la présidentielle». Ils espéraient, comme le
raconte avec une surprenante franchise le général Nezzar, que sa
«connaissance des problèmes» et sa «facilité d'élocution» feraient
de lui «un contre-feu diplomatique» face aux accusations dont
l'armée algérienne était alors un peu partout l'objet. Or, dès son
accession au pouvoir, l'ex-chef de la diplomatie de Boumediene,
soucieux sans doute d'asseoir sa légitimité sur la scène
internationale, a ostensiblement pris ses distances avec les
généraux, n'hésitant pas à les accuser, devant ses interlocuteurs
occidentaux, de lui mettre des bâtons dans les roues. Un
comportement qui a particulièrement agacé la hiérarchie militaire.
«Il y a eu très vite un malentendu, estime Luis Martinez,
spécialiste de l'Algérie et chercheur au Centre d'études et de
recherches internationales (2).
L'amnistie des islamistes, pomme de
discorde
Bouteflika est convaincu qu'il a
amélioré l'image de l'Algérie à l'étranger, qu'il en a refait un
pays fréquentable et donc aidé, en cela, les généraux. Mais les
militaires ont le sentiment qu'il s'est désolidarisé d'eux, alors
même qu'il leur était redevable de son poste de président.» Le
général Nezzar - dont on sait qu'il a consulté plusieurs haut gradés
avant de publier son pamphlet - s'offusque ainsi de l'absence de
protestations du chef de l'Etat lorsqu'au printemps 2000 une
délégation d'Amnesty International demande à entendre les chefs de
l'armée. Mais le plus grave à ses yeux est «la condamnation sans
équivoque de l'acte salvateur du 11 janvier 1992», c'est-à-dire de
la décision prise ce jour-là par l'armée d'interrompre le processus
électoral et de priver les islamistes de leur victoire - qualifiée
par Bouteflika de «violence faite à la nation». Encore le livre de
Nezzar a-t-il été mis sous presse avant l'installation récente - le
20 septembre - par le président algérien d'une commission chargée
d'examiner les dossiers des personnes disparues - 4 500 selon
un recensement officiel, 7 200 selon la Ligue algérienne de
défense des droits de l'homme - enlevées par les forces de sécurité
dans les années 1990 dans le cadre de la lutte contre la guérilla.
Une initiative que l'association des familles de disparus juge
parfaitement démagogique - la commission n'a pas de vrais pouvoirs
d'enquête - mais qui produit sur les généraux l'effet d'un chiffon
rouge.
Autre pomme de discorde entre Bouteflika
et une partie de la hiérarchie militaire: la loi sur la concorde
civile, qui avait permis, en 2000, une large amnistie des
combattants islamistes. Aujourd'hui, ses détracteurs l'accusent de
tendre la main, à des fins électorales, aux dirigeants islamistes,
et en premier lieu à Abassi Madani, le n° 1 du Front islamiste du
salut (FIS), libéré en juillet dernier. En se fondant notamment sur
une rencontre entre les deux hommes qui aurait été prévue, puis
finalement annulée, à Kuala Lumpur (Malaisie), en marge du sommet de
l'Organisation de la conférence islamique, le mois dernier. Il est
vrai que les responsables du FIS se sont, à plusieurs reprises,
publiquement félicités de la volonté de «réconciliation nationale»
affichée par le président algérien. Iraient-ils jusqu'à envisager de
soutenir publiquement la candidature de Bouteflika en échange de
leur réhabilitation officielle? «Le FIS attend toujours que se
concrétise sur le terrain, et non par les discours, une
réconciliation nationale qui pourrait, elle seule, constituer une
solution à la crise et au blocage actuel», affirmait Abdelkader
Boukhamkham, l'un des principaux dirigeants du parti islamiste
dissous, dans les colonnes du journal
L'Expression du 5 novembre.
Reste à savoir si l'armée jettera, en
2004, tout son poids dans la bataille comme elle l'avait fait en
1999. Elle rêvait sans doute d'un retour en force du FLN qui lui
aurait permis de quitter le devant de la scène. Mais la guerre des
chefs a affaibli l'ex-parti unique, aujourd'hui divisé entre les
partisans, majoritaires, de Benflis et ceux, entrés en dissidence,
de Bouteflika. Si l'on écoute les propos que tiennent aujourd'hui
les généraux algériens, non seulement en public, mais également dans
les chancelleries occidentales, ils n'auraient, cette fois, pas
l'intention de s'en mêler. Un discours qui, selon Luis Martinez,
traduit sinon la réalité - personne n'y croit - du moins une
aspiration. «Même si elle est encore très politique, l'armée,
dit-il, a changé. Elle est moins mafieuse et moins clanique que dans
les années 1990. Elle est consciente qu'il faudrait passer le
relais. Le problème, c'est qu'elle n'a aucune confiance dans cette
classe politique qu'elle entretient depuis des années. Du coup, la
démocratie lui fait peur. Au fond, elle voudrait sortir du système
actuel, mais elle ne sait pas comment s'y
prendre.»