La croisade de Vicky Knafo, mère de famille
isolée, contre le plan d'austérité de Benyamin Nétanyahou, le
ministre des finances, a captivé les Israéliens. Rencontre avec une
pasionaria ordinaire.
La voiture file dans le désert. Les montagnes ocre et les champs
de pierres du Néguev défilent sans désemparer. Sur le bas-côté, des
panneaux mettent en garde contre les troupeaux de dromadaires ou les
wadi en crue. Assise à l'arrière, elle dévore le paysage des
yeux.
"Quand je suis arrivée ici, mon portable n'avait déjà plus de
batterie, alors je chantais, je chantais !" C'est l'une des
premières fois qu'elle reprend la route de Jérusalem depuis trois
mois. Sde Boker, le kibboutz de David Ben Gourion, est déjà loin. Un
gros véhicule tout-terrain surgit d'un chemin poussiéreux, coupe la
route à vive allure et fonce vers les baraquements de Bédouins
dressés au bord de la route. "Là, j'avais un peu peur,
reprend-elle. Mais ils me demandaient très gentiment
"Pourquoi marches-tu donc ?", et je répondais, dans un souffle,
"Bibi, l'argent, les enfants !""
Le 29 juin, Vicky Knafo avait eu une mauvaise surprise en passant
à sa banque. Elle venait de perdre la moitié de l'allocation mère
isolée que lui versait mensuellement l'Etat. Un tiers de ses
revenus. Sous l'impulsion du ministre des finances Benyamin
Nétanyahou - "Bibi" pour les Israéliens -, un plan d'austérité de 10
milliards de shekels d'économie (2,5 milliards d'euros), se
traduisant par des coupes claires dans les programmes sociaux,
venait d'entrer en vigueur. "Je n'ai pas dormi de la nuit.
Comment m'en sortir avec les enfants ? J'ai envisagé toutes les
éventualités, la prostitution, la vente d'un rein... Rien à faire !
Alors je me suis dit : "Bon, je vais monter à Jérusalem et je vais
expliquer à Bibi que ce n'est pas possible." Le lendemain, j'en ai
parlé au maire. Il m'a dit : "On va voir, ça va prendre un peu de
temps." Mais, moi, je ne pouvais pas attendre. Le lendemain, c'était
les vacances scolaires, j'ai dit : 'Puisque c'est comme ça, j'y vais
à pied.'"
A 43 ans, avec ses mèches décolorées et ses cigarettes fumées à
la chaîne, ce petit bout de mère de famille plutôt replète ne semble
pas taillé pour ce défi physique. "Cela a fait rire tout le
monde, confirme-t-elle, mais moi je savais que j'y
arriverais." Et c'est ainsi que Vicky Knafo est partie à pied
de Mitzpe Ramon, un nom qui en Israël se décline d'une seule et
unique manière : perdu, paumé, loin de tout. Bref, un trou
considérable, un nulle part important. Six jours plus tard,
casquette sur la tête et drapeau israélien claquant au vent, elle
arrive en fanfare à Jérusalem. Au fil des reportages sur la "mère
courage" défiant le désert et un soleil de juin, donc de plomb,
le phénomène s'est invité dans la presse et à la télévision. "Le
maire m'avait conseillé de téléphoner à des journalistes,
raconte-t-elle. Il m'avait remis une liste de numéros. J'ai
appelé le type de la Première chaîne qui s'occupe du Sud. Il m'a
dit : 'Sois gentille, laisse-moi tranquille et rentre chez toi.' Je
lui ai répondu : 'Bon, j'appelle la concurrence.' Alors il a crié :
"J'arrive !""
A Jérusalem, le grand communicateur qu'est Benyamin Nétanyahou
aborde l'épreuve avec mille précautions. Sous le coup de l'émotion,
le pays s'est rangé spontanément derrière son interlocutrice, et il
le sait. Lui tient dur comme fer à un projet de réforme qui rompt
avec les restes de l'Etat-providence israélien. Il lui faut ruser,
laisser pourrir, gagner du temps. Vicky Knafo a donné un visage aux
53 000 des 120 000 parents isolés qui reçoivent des aides de l'Etat,
à la masse toujours plus nombreuse des pauvres, aux victimes
ordinaires d'une violence conjugale fouettée par celle de
l'Intifada. Le symbole du mal-être israélien s'est installé sous une
tente en face du ministère.
Eden, sa fille de 16 ans et son fils Noam, 8 ans, l'ont rejointe,
ainsi qu'une cohorte de déclassés de toutes sortes. "Un soir, un
type se réclamant du bureau du premier ministre est venu me voir. Il
m'a dit : 'Tu comprends que nous n'avons pas le choix avec les
questions de sécurité. Il faut renoncer'. Je n'ai pas cédé. Il m'a
proposé de devenir maire de Mitzpe Ramon, ça m'a fait rire ! A la
fin, il m'a même offert une valise de billets !" Au bout de
quelques semaines, le rapport de force s'inverse. Avec la fin de la
trêve et la reprise des attentats, fin août, les journalistes ne
font plus le détour par le ministère et son village de tentes
hétéroclites.
L'enlisement use la solidarité des manifestants qui restent là
dans des conditions précaires. Les rumeurs enflent. Vicky aurait
pris une grosse tête à ne plus pouvoir passer par l'entrée du
ministère. Elle aurait reçu de l'argent. "On a même dit que le
président Moshe Katsav m'avait donné 200 000 dollars", dit-elle
en riant aux éclats. A la veille du Nouvel An juif, elle abandonne,
après seize jours de grève de la faim. "Ses enfants n'en
pouvaient plus, surtout le petit Noam, raconte Yohanan, qui
campait lui aussi devant le ministère. Il était inscrit dans une
école à Jérusalem, mais les autres enfants le moquaient, lui et sa
mère, en permanence." Vicky rentre en voiture à Mitzpe Ramon le
25 septembre, en fin d'après-midi.
Que restera-t-il de son expérience ? Au moins une question pour
jeux télévisés. Il y a peu, les producteurs de l'émission "Le
coffre-fort", l'équivalent israélien de "Qui veut gagner des
millions", l'ont appelée pour vérifier l'orthographe exacte de son
nom, car les journaux israéliens se sont longtemps divisés entre les
puristes (Knafo) et les fantaisistes (Cnafo).
Le 1er novembre, elle a commencé à travailler dans une usine de
bougies parfumées de Mitzpe Ramon. Pour 18 shekels de l'heure (un
peu plus de 3 euros), six heures par jour et cinq jours par semaine.
Le salaire minimum, ni plus ni moins. Elle a reçu un bonus de 9 000
shekels, la seule concession de Benyamin Nétanyahou pour inciter les
parents isolés à reprendre un travail.
"Pour moi, ça ne changera pas grand-chose, je travaillais déjà
avant, mais moins. Cela ne remplacera pas l'argent qui a été
supprimé, c'est pourquoi il ne faut pas lâcher. De l'argent, le
gouvernement en trouve toujours quand c'est pour construire une
"clôture de sécurité" qui coûte les yeux de la tête, ou pour emmener
plus de cent personnes en visite officielle en Inde avec Sharon.
C'est pas la peine d'aller aussi loin pour voir des pauvres, il y en
a assez ici", assure-t-elle.
Son appartement, pour lequel elle reçoit une aide, ne raconte pas
la misère, mais simplement la vie des gens qui doivent prêter
attention à tout. Un appartement banal, où un immense dessin du Baba
Sali, le rabbin à miracles des Séfarades enterré à Nétivot, côtoie
les photos des enfants et les bibelots. Où Eden traîne sa morgue
étudiée d'adolescente qui se sait plutôt jolie et où Noam fait
irruption pour réclamer ses Bamba, les biscuits salés réglementaires
dans les bacs à sable israéliens.
Vicky Knafo, tout en tirant sur sa cigarette, raconte une vie
cabossée comme il en existe des milliers. Née à Tel-Aviv en 1960,
élevée à Lod par son père et la seconde épouse de ce dernier,
jusqu'à ce qu'elle découvre, à 16 ans, l'existence de sa mère,
réfugiée à Mitzpe Ramon, elle-même remariée à un homme qui
n'acceptera jamais l'irruption dans le foyer de cette adolescente
inquiète. Puis c'est le premier mariage. Le premier fils, Natanaël.
Le premier divorce, au bout de quatre ans. Un nouveau compagnon,
garde-frontière. Un déménagement vers le nord, à Afoula. La
naissance des autres enfants qui précipite la haine du père envers
Natanaël. La dérive inexorable du mal-aimé vers la drogue et les
premiers casses. Puis le retour à Mitzpe Ramon et la séparation.
La "mère courage", la "marcheuse héroïque", donc,
raconte tout cela avec tant de gestes qu'on peut parfois se passer
du son. L'argent qui rentre ou qui rentre moins. Qui oblige à
accepter la vie des couples qui se défont. Natanaël, ses 22 ans et
sa condamnation à la prison. Les boulots de garde-malade, de
cuisinière dans une base militaire. Une vie de silence jusqu'à
l'explosion de juin. "Toute ma vie, on m'a reproché de ne rien
dire, de tout garder pour moi", assure-t-elle. Eden, qui vient
se nicher, la cigarette au bec elle aussi, près de sa mère, se dit
très fière d'elle. Elle affirme ne pas avoir été meurtrie de voir
leur petite vie dévoilée dans les moindres détails, y compris le
besoin d'argent qui se cogne contre le consumérisme frénétique des
centres commerciaux, des promotions et des modes.
"C'était le prix à payer. Elle a fait ça pour nous, mon frère
et moi. Il y a eu toutes ces rencontres à Jérusalem, ça a été une
expérience extraordinaire, et puis, pendant tous ces jours, on a
vécu un petit peu dans la gloire", glisse-t-elle. Cette gloire,
maintenant, est retombée. En face du quartier d'immeubles tout
simples où vivent les Knafo, les chèvres pâturent sur la crête du
"cratère" qui fait la spécificité de Mitzpe Ramon, en fait,
une faille grandiose qui zèbre le désert sur des dizaines de
kilomètres.
Pendant quelques jours, elle a envisagé de faire campagne pour
les élections municipales de sa ville, le 28 octobre. Un autre
défenseur des droits sociaux lui avait proposé la deuxième place sur
sa liste avec la promesse de lui confier les affaires sociales en
cas de succès. Puis elle a renoncé. "L'enjeu n'en valait pas la
peine, j'aurais tout gâché pour pas grand-chose", assure-t-elle.
Cette liste, il est vrai, n'avait que peu de chances de
l'emporter.
Mitzpe Ramon, comme pratiquement toutes les villes pauvres
d'Israël, était aux mains du Likoud, le parti du premier ministre
Ariel Sharon et de son ministre des finances. Mais le vent a tourné
lors de ces élections locales, comme si le parti avait fini par
payer politiquement le sacrifice des programmes sociaux pour
épargner les comptes publics.
Son expérience à Jérusalem, une irruption haute en couleur à la
Knesset suivie d'une évacuation manu militari ont renforcé la
méfiance de Vicky Knafo vis-à-vis de la politique et de ses
arrangements. "J'ai toujours travaillé, mais cela n'a pas empêché
Bibi de me présenter partout comme un parasite",
regrette-t-elle. "Je vote Meretz -le parti de gauche social
et laïque-, mais je ne ferai jamais de politique. On n'est pas
libre, en politique, on ne peut pas rester droit, dire ce qu'on
pense, sans tout perdre." Elle recouvre du même opprobre
instinctif le syndicalisme pratiqué par la puissante centrale
Histadrout, bras armé des fonctionnaires, capable de bloquer le pays
du jour au lendemain. "Moi, ce que j'ai fait n'a rien coûté à
Israël. Leurs grèves à eux, ce sont des sommes colossales qui
disparaissent et, au final, c'est nous qui payons tous la facture.
Et ils n'ont pas bougé le petit doigt pour moi", grince-t-elle.
Le 13 octobre, à l'Hôtel du Désert de Beersheba, se sont tenues de
discrètes retrouvailles. Les militants associatifs et politiques qui
avaient soutenu Vicky Knafo se sont retrouvés avec leur égérie,
accompagnée par d'autres figures du camp de fortune de Jérusalem. Le
lieu n'avait pas été choisi au hasard, la marcheuse y avait été
gracieusement logée pour une nuit sur le chemin de Jérusalem, entre
deux hébergements dans des kibboutzim. "C'était la première fois
que je dormais à l'hôtel", note-t-elle. Le vigile à l'entrée de
l'établissement l'a, bien sûr, immédiatement reconnue. "Tu étais
drôlement plus fatiguée la dernière fois. Bravo pour ce que tu as
fait !", a-t-il lancé. Dans les étages, les longues embrassades
ont rapidement cédé le pas à d'intenses et âpres discussions. Qui a
gagné ? Qui a vraiment gagné ? Qui a gagné vraiment ? Face à des
dialecticiens rompus aux débats et aux stratégies, échafaudant déjà
des alliances avec la gauche israélienne, proposant des journées
d'action, des mots d'ordre et des messages nécessairement forts,
Vicky Knafo a beaucoup écouté, pas plus capable que ses
interlocuteurs d'inventer la suite de ce coup d'éclat solitaire.
Dans un coin de la salle, un homme d'apparence frêle, aux cheveux
et à la moustache blanchis par les années, écoutait lui aussi en
silence. Masquant de moins en moins facilement sa nervosité et son
exaspération. A la fin, lorsque la parole lui a été offerte, il a
méthodiquement explosé, boxant la table, traitant par le mépris les
esquisses de rapprochement ou les calculs sophistiqués des
intervenants précédents. Il s'agissait d'un membre des Panthères
noires, un mouvement radical qui avait ébranlé la société
israélienne au tournant des années 1970, en exprimant le mal-être
des séfarades qui s'estimaient victimes d'une société à deux
vitesses. Le réquisitoire s'est brusquement conclu par un aveu.
"Je dis tout ça pour que Vicky ne finisse pas comme nous. Parce
que nous, nous avons échoué", a-t-il expliqué.
Après de molles dénégations, le silence s'est installé
subrepticement. Comme si l'assemblée s'était résignée à observer une
minute de silence en hommage aux mouvements sans lendemains.
Gilles Paris