Retour


TEMPS FORT : A Genève, le monde a fait un rêve: la paix entre Israéliens et Palestiniens

Date de parution: Mardi 2 décembre 2003
Auteur: Luis Lema

L'Initiative de Genève, qui propose un règlement précis et définitif du contentieux israélo-palestinien, a été solennellement présentée lundi, dans la ville du bout du lac, à la communauté internationale. D'innombrables personnalités de tous horizons, hommes politiques, philosophes, religieux, chanteurs, écrivains, se sont retrouvées à l'Espace Sécheron pour dire leur espoir, mais aussi exprimer un sentiment d'urgence. Toutes étaient venues animées de la même conviction: la société civile doit s'emparer aujourd'hui de l'accord, et ne pas laisser les politiques et les militaires décider seuls de son sort, si elle souhaite le voir s'imposer. Le processus s'annonce encore long. Ses partisans ont désormais pour principal objectif de rallier à leur cause une administration américaine jusqu'ici très prudente. En attendant de réduire la résistance des extrémistes.

C'était l'image à laquelle les promoteurs de l'Initiative de Genève n'osaient pas même rêver. Dans le hall de l'Espace Sécheron, une ancienne zone industrielle désaffectée, se pressaient des invités que rien ne semblait prédestiner à se rencontrer. Se mêlaient des représentants des Etats et des inconnus, des personnages hautement médiatiques et des «presque rien». Des chanteurs, des philosophes, des écrivains. Des parents de victimes, d'anciens ministres, des personnalités religieuses, des ambassadeurs, des Prix Nobel de la paix, d'anciens généraux, un ex-président des Etats-Unis. Ce document visant à régler le conflit du Proche-Orient de manière définitive continue certes d'être rejeté frontalement par le gouvernement israélien d'Ariel Sharon et fait toujours l'objet de réticences de la part de l'Autorité palestinienne de Yasser Arafat. Mais hier à Genève, il est sorti du secret des négociations pour investir de plain-pied le domaine public.
La cérémonie se voulait aussi sobre que positive. Même un piano qui devait se trouver sur l'estrade avait été retiré à la dernière minute. Moyen d'éviter le sentiment que la réunion tenait de la fête, alors que la situation sur le terrain n'a jamais été aussi dramatique. On s'était juste permis d'apporter un olivier, et d'inscrire sur les côtés ces deux messages: «Il y a un plan» et «Il y a un partenaire».
Il y eut pourtant pléthore de messages d'espoir, mais tous étaient empreints d'une certaine mélancolie et d'un fort sentiment d'urgence. Comme celui de Jimmy Carter affirmant: «Nous ne verrons probablement jamais de base plus prometteuse pour la paix. La seule alternative est la poursuite de la violence.» Ou encore ces mots de Micheline Calmy-Rey, cheffe du Département fédéral des affaires étrangères, qui accueillait les invités avec ces termes: «C'est un grand honneur d'être parmi des gens aussi courageux que vous. Mon rêve c'est maintenant que l'Initiative de Genève soit acceptée» par les deux parties.
En conformité avec leurs objectifs déclarés, les artisans de ce plan ont entrecoupé les brèves interventions officielles par des témoignages filmés, recueillis dans les rues de Tel-Aviv ou de Ramallah. Comme s'il s'agissait constamment de ramener ces rêves à la réalité. «On a eu suffisamment de guerres», expliquait un quidam israélien. «J'espère que tout cela sera davantage qu'un simple bout de papier», semblait lui répondre un Palestinien. «On est pour l'Initiative de Genève ou pour n'importe quelle autre, pourvu qu'elle nous amène la paix», disait un troisième.
La philosophie de toute la démarche est claire: c'est à la société civile de s'emparer, de part et d'autre, de cet accord pour qu'il ait plus de chances de s'imposer que les dizaines d'autres qui l'ont précédé. Citant le Français Georges Clemenceau, le maître de cérémonie Richard Dreyfuss, acteur fétiche de Spielberg, employait cette formule: «La guerre est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux mains des militaires, mais la paix est plus difficile à réaliser et ne peut être laissée aux seuls gouvernements.»
La cérémonie n'a pas été avare en moments forts. Mais aucune autre intervention n'a peut-être égalé, dans son intensité, celle d'un ancien chef d'état-major israélien, Amnon Shahak. Enrôlé pendant des décennies dans les rangs de l'armée, il se disait désormais «engagé dans le combat contre la haine et la peur. Car la haine n'a pas de frontières, elle ne s'arrête pas aux barrières, elle devient une seconde nature. On finit par haïr ses proches et par se haïr soi-même.» Puis, adressant un acte de foi à l'assemblée: «Nous ne devons pas avoir peur des opposants. Plus ils crieront fort, et plus ils nous montreront que nous avons raison.»
De fait, l'Initiative de Genève est encore loin de recueillir une majorité d'avis favorables, tant en Israël que dans les territoires palestiniens. En décidant de venir en Suisse participer à la cérémonie, plusieurs des participants ont reçu des menaces de mort, au premier rang desquels l'Israélien Yossi Beilin, comme il l'avouait lui-même. La maison de son alter ego palestinien, Yasser Abed Rabbo, a été criblée de balles ce week-end. Semblant oublier ses propres réserves, Yasser Arafat a fait lire un message à la tribune dans lequel il affichait son soutien à cet accord qui «ouvre la porte à l'espérance et à la paix».
Dans les couloirs du bâtiment, comme ils l'avaient fait auparavant en se retrouvant à l'Hôtel Intercontinental, les délégations et les divers hôtes de marque s'employaient autant que possible à donner vie à cet embryon de «société civile» à laquelle ils voulaient tous croire hier. «Lorsque nous avons créé le mouvement Solidarité (Solidarnosc), personne ne nous a donné la moindre chance», leur disait le Prix Nobel de la paix Lech Walesa, souriant sous sa moustache d'ancien syndicaliste polonais. «Votre initiative a des chances de réussir. Sinon je ne serais pas ici. Je ne soutiens que les projets dont je suis sûr de la réussite.»

Un événement devenu incontournable sur le terrain
Serge Dumont

Les médias de l'Etat hébreu ont fait leurs choux gras, lundi, de l'Initiative de Genève: même le «Yediot Aharonot», qui l'avait boycottée jusqu'ici.

A croire le sondage publié par le quotidien indépendant Haaretz à l'occasion de la cérémonie de Genève, 31% seulement des Israéliens soutiendraient l'initiative de Yossi Beilin et de Yasser Abed Rabbo. Un résultat en contradiction avec d'autres enquêtes d'opinion publiées la semaine dernière et selon lesquelles 53% des ressortissants de l'Etat hébreu ainsi que 56% des Palestiniens soutiendraient le projet de traité de paix. Quoi qu'il en soit, le débat est désormais ouvert puisque les médias israéliens et palestiniens qui n'avaient pas beaucoup parlé de l'accord depuis sa signature en ont fait lundi leurs choux gras.
Même le Yediot Aharonot, le principal quotidien de l'Etat hébreu qui boycottait l'initiative du tandem Yossi Beilin-Abed Rabbo, lui a finalement consacré une pleine page. Quant au Maariv (son concurrent), il lui en a réservé quatre – dont sa une – et lui a accordé sa manchette et un éditorial rédigé par l'écrivain David Grossman, le chantre du mouvement «La paix maintenant». «Ce n'est pas d'un cœur léger que nous nous rendons à Genève car une telle initiative aurait dû être lancée ici, sur cette terre», écrit-il. «Nous aurions voulu que le soignant et son infirmerie rencontrent le malade exactement là où il se trouve.»
Une fois n'est pas coutume, toutes les radiotélévisions – y compris Aroutz Hayeladim (la chaîne privée pour enfants) – ont consacré une place de choix au départ des Israéliens et des Palestiniens pour Genève. Dans leurs débats du matin, dans leurs flashs, ainsi que dans leurs journaux d'information de l'après-midi et de la soirée. Sans surprise, les opposants à l'accord ont eu la part belle. Ex-attaché de presse d'Ariel Sharon, le chroniqueur Ouri Dan, qui bénéficie d'une tribune de deux heures plusieurs fois par semaine sur Kol Israël (la radio publique) a condamné «cette pitoyable pitrerie qui démoralise notre population et encourage les terroristes à poursuivre leur triste besogne».
Quant au vice-premier ministre Ehoud Olmert, il a accusé le tandem Beilin-Abed Rabo «de nous vendre du vent». «Ils veulent nous faire croire que leur accord a tout réglé alors que ce n'est pas le cas», a-t-il notamment déclaré. «Prenez le cas du droit au retour des réfugiés: ils prétendent que les deux parties se sont entendues sur une solution alors que le Fatah la refuse et le dit publiquement.»
Ces attaques ont fait mouche car plusieurs leaders du Fatah ont confirmé sur les ondes de «Kol Israël» leur rejet du projet de plan de paix. Parmi ceux-ci, Hussein Al Cheik (le leader des «Tanzim», les milices armées du parti en Cisjordanie) qui dénonce l'initiative du tandem Beilin-Abed Rabo parce qu'elle porterait, selon lui, «gravement atteinte aux intérêts historiques du peuple palestinien».

A l'Hôtel Intercontinental, dans l'attente de la cérémonie
Cynthia Gani

De Patrick Bruel à Avraham Burg, en passant par Hubert Védrine et Bernard-Henri Lévy, les célébrités se bousculaient, lundi en milieu de journée, dans le grand hôtel genevois.

Chronique du premier acte d'une journée historique, à l'hôtel Intercontinental, où acteurs de l'événement et invités de toutes natures ont tenu salon en matinée.
11 h 00. L'attente est à son comble dans le hall prestigieux de l'Intercontinental. Les envoyés de la presse internationale guettent l'arrivée des 400 délégués palestiniens et israéliens qui assisteront quelques heures plus tard à la signature de l'«accord de Genève». Travaillés par la crainte de perdre une miette du spectacle, cameramans et photographes pointent leurs objectifs jusque dans les plus sombres recoins de l'hôtel. La clientèle ordinaire joue son rôle en vaquant, l'air de rien, à ses petites affaires. Des représentants palestiniens font les cent pas ou ils prennent langue avec la presse, prêts à accueillir leurs 200 délégués embarqués à Amman et au Caire. Seul dispositif de sécurité visible, un fourgon de police et un vigile muni d'une mitraillette.
12 h 15. Les Français venus soutenir l'initiative de paix ouvrent le spectacle: en tête, le chanteur Patrick Bruel et l'écrivain Marek Halter. Le philosophe Alain Finkielkraut apparaît quelques minutes plus tard, bientôt suivi de Bernard-Henri Lévy, qui a fait le voyage en jet privé.
Depuis son arrivée à l'aéroport quelques instants plus tôt, Patrick Bruel ne cesse de répéter le même refrain, au mot près. Il en est à sa troisième représentation: «L'Initiative de Genève est courageuse, et forcément douloureuse par les concessions bilatérales qu'elle impose. Elle restimule le débat, elle est porteuse d'espoir.»
Son compagnon de voyage est plus à l'aise. Marek Halter a l'avantage de pouvoir parler de lui-même, et souligne son propre rôle dans le processus de paix: «A Oslo, j'étais aux côtés de Yossi Beilin pour persuader Itzhak Rabin, qui était réticent à la perspective de se rapprocher des Palestiniens. Il était impensable que je ne sois pas là aujourd'hui...»
12 h 25. Jack Lang apparaît brusquement. Captant tous les feux, l'ancien ministre français de l'Education se lance dans une longue déclaration solennelle: «Depuis deux mois, j'observe les travaux menés par ces deux groupes avec passion. Ils ont abouti à un accord précis et concret qui fera date. Nous vivons un événement annonciateur, qui montre le chemin. Espérons que les responsables des deux camps en seront éclairés.» Derrière Jack Lang, Bernard-Henri Lévy échange quelques mots avec Hubert Védrine, l'ancien ministre français des Affaires étrangères, avant de répondre à son tour aux questions. La presse ne sait plus où donner de la tête. Au moindre attroupement, les journalistes accourent en espérant débusquer une célébrité. «Mais qui est-ce?» interroge un cameraman affolé qui filme un homme très entouré, au cas où...
12 h 30. Changement de troupe. Une centaine de délégués israéliens se mêlent petit à petit à la foule, volant la vedette aux personnalités françaises. Sous le crépitement incessant des flashs, Avraham Burg, ancien président de la Knesset, se jette théâtralement dans les bras de Jibril Rajoub, conseiller à la sécurité de Yasser Arafat.
Quelques minutes plus tard, 180 délégués palestiniens font leur entrée en scène. Au centre de l'attention, Yasser Abed Rabbo, l'un des principaux architectes de l'«accord de Genève», interpelle Hubert Védrine pour le remercier de son soutien: «Il y a un véritable changement vers l'espoir et le compromis historique. Nous allons faire de cette chance la dernière chance», lance-t-il dans un sourire rayonnant. Entretemps, son homologue israélien, Yossi Beilin, a rejoint sa suite dès son arrivée. Un peu plus tard, il réapparaît pour rejoindre une salle où se déroule une rencontre qui lui permet d'expliquer son projet aux derniers indécis.
12 h 40. Loin des projecteurs, l'Israélien Yitzhak Frankenthal et son ami palestinien Adel Misk restent de marbre. Membres d'une association de parents ayant perdu des proches à cause du conflit, ils sont venus soutenir l'initiative à leur manière. «C'est la paix des pauvres», assène Yitzhak Frankenthal. Il critique l'absence de soutien gouvernemental des deux camps. Une femme se joint à la conversation: «Je suis Lady Levy, la mère de Daniel Levy, l'un des architectes de l'initiative. Je suis tellement fière de mon fils. La situation est si tendue en Israël!» L'ancien ministre français Bernard Kouchner déambule dans un secteur du hall nettement plus en vue.
12 h 45. Entracte. La tension retombe, les invités vont se restaurer.
14 h 45. Les bus attendent les personnalités pour les transporter à l'Espace Sécheron où se déroulera la cérémonie officielle. Pressée, l'ancienne ministre israélienne de l'Education et de la communication Shulamit Aloni lâche: «Cette initiative n'aboutira pas en un jour, ni en une semaine, mais elle marque un début.»

«Il faut que nous partagions nos peurs et nos espoirs»
Propos recueillis par Luis Lema

Le maire de Haïfa, Amram Mitzna, explique pourquoi il se bat pour l'accord.

Candidat travailliste malheureux aux élections contre Ariel Sharon, Amram Mitzna est un des plus ardents défenseurs de l'Initiative de Genève. Pour lui, elle est avant tout un moyen de rebâtir la confiance des deux côtés.

Le Temps: Dans quel état d'esprit venez-vous à Genève?
Amram Mitzna: Aujourd'hui, c'est un grand jour, et je ressens surtout de l'excitation. Nous avons besoin de tous les gens qui sont ici, qui à leur tour en convaincront d'autres. C'est le seul moyen de faire bouger les gouvernements. Il faut que nos deux peuples parlent le même langage. Car croyez-moi, aujourd'hui, il faut que nous puissions être compris des Palestiniens encore plus que des Israéliens. Il faut que nous partagions nos peurs et nos espoirs avec eux, et qu'ils les partagent avec nous. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de rebâtir la confiance réciproque. Cela passe par des paroles et par des actes concrets. L'initiative de Genève prouve qu'il existe bien un partenaire de l'autre côté. Il y a désormais une alternative à la politique actuelle.

– Croyez-vous que ce plan sera officiellement adopté un jour?
– Pour l'instant, ce qui nous importe, c'est de changer l'état d'esprit des gens. Et nos peuples commencent clairement à voir combien la situation actuelle est désastreuse. Ils se posent aujourd'hui beaucoup de questions. C'est à nous d'y répondre avec cette initiative.

– Ils ont aussi besoin de rêves. Votre plan n'est-il pas trop précis, n'est-il pas trop difficile d'accès pour emporter leur adhésion?
– On ne peut plus se permettre simplement de rêver. C'est une solution précise, en effet, réglée dans ses moindres détails. Aujourd'hui, les Israéliens et les Palestiniens ne sont plus d'humeur à se contenter des drapeaux qu'on leur brandit. Ils ne sont plus d'humeur à accepter de simples slogans. Ils sont trop fatigués de tout cela.

– On vous reproche pourtant d'avoir perdu les élections parce que vous n'offriez pas de rêve. Parce que vous défendiez une approche trop «réaliste»...
– C'est simplement parce que les gens n'étaient pas encore prêts. Ou plutôt, parce que nous nous étions engagés trop rapidement sur le terrain politique, sans prendre le temps d'expliquer convenablement notre solution. Aujourd'hui, les élections sont encore loin, elles ne devraient pas avoir lieu avant deux ans. Cela nous laisse une bonne marge pour faire progresser ces idées au sein de la société israélienne.

«Le soutien de Yasser Arafat ne fait aucun doute»
Propos recueillis par Luis Lema

Conseiller du président de l'Autorité palestinienne, Jibril Rajoub expose la vision officielle de son camp.

Jibril Rajoub est aujourd'hui le conseiller de Yasser Arafat pour les questions de sécurité. Longtemps considéré comme «l'homme fort» de la Cisjordanie, il avait été renvoyé par le président, avant qu'il le rappelle à nouveau, le transformant en un de ses plus proches alliés dans la bataille interne que se livrent les divers mouvements palestiniens. Il expose ici la vision de son chef.
Le Temps: La position de Yasser Arafat sur l'Initiative de Genève n'est pas très claire. Pouvez-vous la préciser?
Jibril Rajoub: Le président Arafat a envoyé une lettre qui ne laisse aucune place au doute à ce propos aux Nations unies, le 29 novembre, jour du soutien à la Palestine. Au deuxième paragraphe, il affirme noir sur blanc son soutien à l'Initiative de Genève qu'il considère comme une base pour de futures négociations officielles. Même s'il ne s'agit pas pour nous d'endosser les détails auxquels est parvenu l'accord, tant qu'ils ne seront pas acceptés par le gouvernement israélien. Nous soutenons d'autant plus cette initiative qu'Ariel Sharon la refuse. Il est de plus en plus encerclé, tant par l'opinion publique israélienne que sur le plan international. Ce seul facteur le place dans une situation beaucoup plus difficile. L'Initiative est un message très clair exprimant le fait que chaque partie a ses responsabilités. Nous devons les assumer pour faire pression sur les ennemis de la paix.

– Il y pourtant une forte opposition dans le camp palestinien. Certains actes violents se sont même déroulés à la veille de la cérémonie de Genève?
– Je reconnais qu'il existe des différends provenant de certains groupes de la société. Nous formons une société démocratique et chacun, le Hamas, le Fatah, peut penser et dire ce qu'il veut avec une totale liberté. Aucun accord, jamais, ne recevra une approbation totale. Si des voix s'élèvent contre celui-ci, cela n'a d'autre signification que de montrer que notre société est démocratique.

– Les plus grandes réticences sont celles relatives au sort des réfugiés palestiniens. Quelle est votre position?
– Cette question, comme d'autres très concrètes, ne peut être résolue que sur la table des négociations.

Les artisans de l'Initiative face à de nouveaux défis
Pierre Hazan

Il s'agit maintenant de convaincre l'administration Bush de rééquilibrer sa politique proche-orientale.

Maintenant que les lampions genevois se sont éteints, l'Initiative de Genève va devoir affronter de multiples défis: d'abord, s'inscrire dans la durée. Les promoteurs israéliens et palestiniens de ce plan de paix alternatif parviendront-ils à maintenir la dynamique? Réussiront-ils à mobiliser leur opinion publique? Nul ne le sait encore. Mais force est de constater qu'après trois années de violences qui ont fait des centaines de victimes, l'espoir il y a quelques semaines encore impossible a fait sa réapparition au Proche-Orient.
L'écrivain israélien David Grossman veut ainsi y croire: «Comme bien d'autres personnes dans cette salle, j'ai participé à beaucoup de négociations, mais l'Initiative de Genève est différente. Elle aborde les problèmes de fond sans détour: les réfugiés, Jérusalem, les colonies, le droit au retour. Elle oblige chacun à sortir du bois, à définir sa position et présente un choix fondamentalement simple: œuvrer pour mettre un terme à la logique de la violence ou au contraire, y sombrer.»
Cette interpellation résistera-t-elle aux extrémistes des deux bords qui s'ingénieront à torpiller cette tentative de règlement négocié? Le fait qu'une frange d'Israéliens tiennent pour «traîtres» ceux qui ont fait le voyage de Genève, le fait encore que des extrémistes palestiniens aient menacé de mort ceux de leurs compatriotes qui se rendaient en Suisse montrent la force des résistances à surmonter.
Autre question cruciale: les négociateurs parviendront-ils à convaincre la communauté internationale et, en particulier, l'administration américaine à s'impliquer en faveur de ce plan de paix? Un signe est encourageant: le large soutien dont jouit l'Initiative de la part d'innombrables chefs d'Etats et personnalités, du roi du Maroc à Lech Walesa, de Jacques Chirac à Nelson Mandela. Mais l'administration Bush, le seul gouvernement capable d'exercer une réelle pression sur Israël, est restée jusqu'ici en retrait, même si le secrétaire d'Etat Colin Powell a envoyé une lettre d'encouragement. Les délégations restreintes, israéliennes et palestiniennes, qui continueront à faire le voyage de Washington pour y défendre l'accord auront donc une tâche capitale: celle d'inciter le gouvernement américain à ne plus cautionner le gouvernement Sharon, pour, à la place, relancer d'ardues négociations.
Autre facteur encourageant: des sénateurs, dont certains ardents défenseurs de l'Etat hébreu, ont fait connaître leur soutien à l'Initiative. La communauté juive paraît elle-même divisée, tiraillée entre son réflexe légitimiste, qui la pousse à soutenir le gouvernement israélien quelle que soit sa couleur, et la volonté de ne pas laisser filer une chance de paix. George Bush qui s'apprête à rentrer en campagne électorale saura-t-il se hisser à la hauteur des enjeux? Marqué par la violence et tant d'espoirs déçus, chaque négociateur venu à Genève sait que rien n'est encore gagné mais que, du moins, le pari de la paix a été lancé.

© Le Temps. Droits de reproduction et de diffusion réservés. www.letemps.ch