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| L'Express du 09/02/2004 Ces Français qui courtisaient Saddam par Vincent Hugeux La parution à Bagdad d'une liste d'obligés du régime déchu est ambiguë. Il n'empêche: par affairisme envers l'Irak plus qu'au nom de l'idéologie, de multiples réseaux hexagonaux ont fait preuve d'une complaisance intéressée. Portrait de cette étrange tribu où, des cercles proarabes aux satellites du FN, la droite tient une large place Jany Le Pen se fait désirer. Ce 8 juin 2003,
un léger contretemps retarde la conférence de presse que l'épouse du
timonier du Front national, présidente de l'association SOS-Enfants
d'Irak, doit animer, à Bagdad, dans le salon du Sultan Palace, hôtel à
l'enseigne un rien flatteuse. C'est que l'irruption d'un «journaliste»
local enfièvre les coulisses. Abdul Khaliq informe Jany qu'il détient des
documents compromettants pour le navire amiral de l'extrême droite
française. En clair, l'intrus tente de monnayer son silence. Mais le chantage tourne court. Après un bref
esclandre, Joseph, le garde du corps occasionnel de la «femme du chef»,
entraîne Abdul Khaliq à l'écart. Videur dans une boîte de nuit parisienne,
ce chrétien libanais sait se montrer persuasif, quitte à invoquer un
statut - imaginaire - d'agent secret français: l'indésirable, reconverti
depuis lors dans la production télévisuelle au sein d'une «société
caritative», s'éclipse prestement. Son dossier, au demeurant, n'a pas la
valeur qu'il lui prête. On y trouve une liasse de feuillets manuscrits,
retranscription de la conversation entre deux experts du renseignement de
Saddam Hussein et Marie Lussan, ancienne dirigeante de «SOS». Assorti
d'une offre de services explicite, l'échange ne manque pas de piquant.
Las! peu familier des querelles gauloises, Abdul Khaliq ignore que
l'intéressée a rompu tout lien avec le clan Jany. Il sait encore moins que
son époux, l'avocat monarchiste à la retraite Jean-Pierre Lussan,
conseiller régional de Haute-Normandie, a désavoué tour à tour Jean-Marie
Le Pen, son condisciple à la faculté de droit, puis le dissident Bruno
Mégret. C'est la loi du genre: chaotique, la chute de
Bagdad a gonflé l'escarcelle des pillards de papiers à en-tête et
d'archives à l'authenticité aléatoire, que des receleurs d'occasion cèdent
au plus offrant. Reste que ce torrent de papier charrie aussi des pièces
crédibles, rançon d'une frénésie bureaucratique. Tel est le cas du récit
du «recrutement» de Mme Lussan, truffé de détails factuels vérifiables, ou
de la liste des bénéficiaires des largesses pétrolières du pouvoir déchu,
parue le 25 janvier dans le quotidien bagdadi
Al-Mada (L'Horizon). Riche de 271 noms, l'inventaire opère un
amalgame litigieux entre les partenaires agréés de l'Organisme d'Etat de
commercialisation du pétrole (Somo), les intermédiaires vénaux, les
compagnons de route sincères et les agents d'influence appointés. Le fils
de potentat arabe y côtoie le ministre ou le journaliste complaisant. De
même, on peut douter du caractère fortuit de cette publication deux jours
après que David Kay, le chef des inspecteurs en armement américains et
britanniques, eut contesté l'existence de l'arsenal de destruction massive
tant recherché. «Voilà aussi un bel écran de fumée sur les coups tordus de
Halliburton», ironise un vétéran du courtage en hydrocarbures. Référence
au traitement de faveur consenti au géant mondial des services pétroliers,
fournisseur préféré du Pentagone, que dirigea, d'octobre 1995 à août 2000,
l'actuel vice-président Dick Cheney. «Pour un peu, poursuit ce témoin
privilégié, on oublierait que les deux tiers du brut exporté sous
l'embargo ont abouti aux Etats-Unis, via des boîtes bidon à la solde des
majors, Chevron en tête.» Panier de crabes et miroir aux alouettes Il n'empêche: le «scoop» d'Al-Mada a le mérite de sortir de l'ombre des
pratiques connues d'un cercle d'initiés. Oui, l'Irak de Saddam a rétribué
les contempteurs des sanctions ou des «agressions militaires»
occidentales, tout en garnissant les comptes en banque clandestins du raïs
et de sa clique, par le jeu des rétro-commissions. Si elle corsetait les
exportations d'or noir - tarifs, acheminement, destination - la résolution
986 du Conseil de sécurité des Nations unies, dite
Oil for Food (Pétrole contre nourriture), en vigueur de 1996 à
2003, n'a nullement anéanti les trafics. Versées sur un compte séquestre à
la BNP-Paribas de New York, les recettes devaient financer l'achat de
vivres, de médicaments et d'équipements civils, en vertu de contrats
approuvés par un comité des sanctions. Or, Bagdad a transgressé les
interdits de trois manières. Saddam et les siens pouvaient, dans le
respect formel de la 986, attribuer une cargaison de brut à tel
propagandiste, à charge pour celui-ci de négocier sa dotation sur le
marché libre, au besoin par le biais d'un
trader (négociant), et d'empocher tout ou partie du gain
éventuel. S'agissant des produits importés avec l'aval
du tuteur onusien, l'Irak choisissait librement ses fournisseurs, tantôt
choyés, tantôt invités à verser une discrète obole. Enfin, la contrebande,
parfois tolérée, permettait de s'affranchir du carcan légal. Chaque jour,
de 325 000 à 480 000 barils échappaient à la vigilance des inspecteurs. On
a vu des barges longer les côtes iraniennes avant d'accoster à Dubaï,
tandis que des norias de camions-citernes livraient leur butin à Aqaba
(Jordanie), en Turquie ou en Syrie. Mieux, le naphte empruntait en fraude
des oléoducs filant de Kirkouk vers les terminaux turcs et syriens. Une
variante, le cargo à double fond, aura fait fureur: il suffit de convoyer,
au-delà des quantités déclarées, un chargement illicite. Pari juteux, mais
risqué: pour avoir cédé à la tentation, les sociétés Ibex et Trafigura
seront bannies de l'arène irakienne après l'arraisonnement en 2001 du
tanker libérien Essex, lesté de 200 000 barils
sauvages (lire l'Article Saddam, le brut et les truands). Selon
un centre d'études lié au Congrès américain, le marché noir de l'or noir
aurait gratifié le clan Saddam d'un pactole de 4,3 milliards de dollars
entre 1997 et 2002. Bien huilé à l'origine, le mécanisme finira par se
gripper. D'autant que le pouvoir baasiste, qui avait placé aux commandes
de la Somo Saddam Zbin, cousin du raïs, pécha bientôt par gourmandise, au
point d'exiger fin 2000 un écot clandestin de 25 cents par baril. «Lassées
par ce racket, souligne un trader français,
les grandes compagnies ont jeté l'éponge. Laissant le champ libre aux
aventuriers, aux prête-noms et aux faux nez que Saddam entraînera dans sa
débâcle. Le maquis irakien, ce fut à la fois un panier de crabes et la
cour des Miracles.» Sinon le miroir aux alouettes. Car beaucoup de
francs-tireurs y ont laissé des plumes. Fixé par l'ONU à un niveau élevé,
le prix ne laissait aux intermédiaires qu'une marge modique, voire nulle.
«J'en connais qui sont restés avec leurs invendus sur les bras», glisse
notre courtier. Le catalogue d'Al-Mada esquisse les contours d'une tribu
hétéroclite. Nul ne s'étonne d'y voir figurer l'ultranationaliste russe
Vladimir Jirinovski ou le député travailliste britannique George Galloway,
déjà dénoncé par la presse londonienne pour son zèle obstiné. Inconnu du
grand public, l'avocat et journaliste baasiste libanais Elias Ferzli,
établi à Paris, voue une admiration éperdue à Saddam Hussein et encense
volontiers Jean-Marie Le Pen. A la veille du second tour de la
présidentielle de 2002, Ferzli brossa ainsi dans les colonnes de
l'hebdomadaire irakien Al-Rafidain un portrait
louangeur du président du FN. Les 11 «lauréats» français composent eux aussi
une improbable photo de famille, où le vieux militant gaulliste proarabe
coudoie le brasseur d'affaires en cour à l'Elysée. Mais tous adoptent
grosso modo le même système de défense. Résumons. Un, l'auraient-ils voulu
que jamais les dirigeants irakiens, muselés par l'ONU, n'auraient pu
«arroser» de la sorte. Deux, les quantités prétendument attribuées sont
d'une ampleur «délirante». Trois, ces «révélations» providentielles puent
à plein nez le montage made in CIA; en clair,
il s'agit de salir le pays qui, jusqu'au bout, tente vainement de conjurer
le spectre de la guerre, quitte à hérisser Washington. Un autre point
commun fédère la légion tricolore des obligés de Saddam: tous courtisaient
l'influent Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères puis vice-Premier
ministre du raïs. Cet apparatchik chrétien de rite chaldéen, dont
l'entregent et le goût pour les havanes masquaient à peine une loyauté
d'airain, disposait, comme le vice-président Taha Yassine Ramadan, d'un
«droit de tirage» sur les coupons délivrés aux zélateurs du
régime. Fondateur du Mouvement chrétien-Ve République,
hier membre du conseil national du RPR, Michel Grimard admet tout juste
avoir plaidé la cause de sociétés clientes de la Somo, «mais au profit
exclusif d'Irakiens m'ayant rendu des services». En contrepartie, les
industriels élus ou qui aspiraient à l'être l'aidaient à financer
conférences, dîners-débats et voyages. Gilles Munier procédait, à plus
grande échelle, de la même façon. Ce Rennais, secrétaire général des
Amitiés franco-irakiennes, reconnaît avoir introduit auprès d'officiels
bagdadis haut placés plusieurs «boîtes» françaises. «Elles se comptent sur
les doigts de la main», nuance celui qui, dans une vie antérieure,
collabora à La Nation européenne, organe d'un
groupuscule néonazi connu pour son antisémitisme compulsif. En échange,
les partenaires ainsi parrainés épaulaient les Amitiés à coups d'adhésions
de soutien, d'abonnements, d'achats d'espaces publicitaires ou de billets
d'avion. «Pour un montant n'excédant jamais quelques centaines de milliers
de francs», insiste Munier. Parmi ses bienfaiteurs, le trader français Aredio Petroleum, dûment remercié
au début du guide touristique de l'Irak que ce défenseur des despotismes
arabes a publié chez Jean Picollec. «Aredio, précise l'auteur, m'en a
acheté un millier d'exemplaires, que j'ai acheminés à Bagdad. Là, le
ministère de l'Information a refusé de les distribuer.» Heurs et malheurs
de l'édition: en 2002, Munier, qui passait auprès des Irakiens pour «l'un
des seuls à ne pas venir ici pour le fric», a supervisé la traduction
de Zabiba et le roi, roman au lyrisme pompier
attribué à Saddam Hussein soi-même. Fidèle à sa légende, Charles Pasqua fut, de
tous les épinglés d'Al-Mada, le plus prompt à
riposter. Démenti tonitruant, assorti d'une mise en cause, allusive mais
transparente, des lepénistes et de Jean-Pierre Chevènement, autrefois
cofondateur des Amitiés de Gilles Munier. «Cette fripouille de Pasqua
jette le discrédit sur tous ceux qui bossaient en Irak», peste Claude
Kaspereit, businessman et fils de l'ancien député maire RPR du IXe
arrondissement de Paris, Gabriel Kaspereit. Or, au dire d'un vétéran des
turpitudes franco-irakiennes, les archives de la Somo visent moins
l'ancien ministre de l'Intérieur que son ex-conseiller diplomatique
Bernard Guillet, croisé en 2002 au pied de la tribune de la Conférence
internationale pour la levée de l'embargo, forum annuel des zélotes du
défunt pouvoir. «Au temps où il tenait la Place Beauvau, objecte un autre
expert, Pasqua a quand même bichonné Tarek Aziz, lui délivrant un visa en
urgence, contre l'avis du Quai d'Orsay, alors tenu par... Alain Juppé. On
agit rarement ainsi par altruisme pur.» «C'est Chirac qu'on vise» Au pays de Saladin et d'Ali Baba, les Grimard,
Munier et Guillet font figure d'intermittents du spectacle. «Des petits
joueurs», lâche un courtier épargné par la rumeur. Propulsé bien malgré
lui à l'avant-scène, un acteur méconnu et redouté intrigue davantage:
l'homme d'affaires corrézien Patrick Maugein, 56 ans, figure de proue de
la Soco, société prospère d'exploration et de production, cotée à la
Bourse de Londres. «Absurde, tempête ce natif de Brive-la-Gaillarde.
Depuis les sanctions, je n'ai jamais reçu la moindre allocation irakienne,
ni commercialisé un baril. En revanche, j'ai étudié la possibilité
d'acquérir là-bas, une fois l'embargo levé, des champs pétroliers.» Seule
intrusion admise: la détention de 10% du capital d'une raffinerie
italienne qui, elle, a enlevé «en toute légalité» des cargaisons de brut.
Reste que Maugein, fils de fourreur épris d'Espagne et d'opéra, réputé
familier de Jacques Chirac depuis des lustres, s'est déjà prévalu dans le
passé d'un titre imaginaire de «conseiller à la présidence de la
République». Aurait-il agi de même en Irak? «Là-bas comme en Afrique
noire, en Libye ou au Pérou, certifie son ex-ami et associé Jose Antonio
Jimenez, cible d'une mise en examen, au demeurant controversée, pour
tentative de chantage et d'extorsion. Patrick m'a raconté sa visite privée
dans un des palais de Saddam, aussi désert que fastueux. Son guide
s'appelait Tarek Aziz.» Vue de Bagdad, cette proximité revendiquée
avec l'ancien maire de Paris aurait valu à Maugein quelques revers: sa
cote fluctuait, semble-t-il, au gré des aléas de la diplomatie française.
Sur la fin de l'ère Saddam, le cerveau de la Soco avait, selon Jimenez,
confié le dossier irakien à son frère Philippe et à Ruy de Souza, patron
d'une affaire - Toro Energy - domiciliée à Monaco, couché lui aussi sur la
fameuse liste. La rédaction de L'Horizon peut
se vanter d'avoir assombri celui de l'Elysée. «Un vent de panique y a
soufflé, confie un initié. Et pour cause: à travers Maugein, c'est Chirac
qu'on vise.» «Pas impossible», concède le cadet de Corrèze. Comment
oublier qu'à l'heure du procès Elf, Loïk Le Floch-Prigent, régent déchu,
avait dépeint le méritocrate briviste sous les traits d'un émissaire du
fondateur du RPR? Réplique instantanée: à la demande de Le Floch,
l'inlassable VRP aurait simplement prié le «charmant» Tarek Aziz de ne pas
offrir aux alliés russes l'un des deux sites pétrolifères promis l'un à
Elf, l'autre à Total. «Nous sommes plus blancs que blancs» Aujourd'hui détenu au secret par l'occupant
américain, le même Tarek Aziz n'a rien fait pour ruiner la thèse d'une
collusion entre le régime baasiste et les acteurs politiques hexagonaux.
Dans un livre d'entretiens paru au Félin, le diplomate, interrogé à l'été
1999, escamote ainsi le débat sur le financement éventuel de partis
français: «Ce sont des questions dont je ne peux pas parler.» «Ses
mimiques, son sourire: tout, précise l'auteur, Patrick Denaud, donnait à
cette esquive une valeur d'aveu.» Jany Le Pen raconte en écho la réaction
du globe-trotteur baasiste quand on lui eut rapporté que le patron du FN
avait traité Chirac de menteur. «''Menteur et ingrat'', a lâché notre
hôte. Avant d'ajouter: ''Voilà quelqu'un qui ne partait pas d'ici avec des
valises de dattes.»» Ironie hasardeuse: selon Saman Abdul Majid, l'un des
interprètes du raïs, cité par Christian Chesnot et Georges Malbrunot
dans Les Années Saddam (Fayard), le président
du Front national «a figuré en bonne place dans ce réseau d'intérêts
politico-industriels». Un jour de novembre 2000, un Falcon 900
atterrit sur l'aéroport de Bagdad, réduit au désœuvrement par le blocus
aérien. A son bord, la fine fleur de SOS-Enfants d'Irak, dont Sixte-Henri
de Bourbon-Parme, frère d'un prétendant au trône d'Espagne. En route pour
une dixième mission en moins de cinq ans, ce noyau est flanqué de
Marie-France Stirbois, député européenne, ou de Jean-Claude Varanne,
directeur de National Hebdo. L'équipée doit
l'affrètement du jet privé à un autre passager, Claude Kaspereit,
négociant international familier de l'Irak, sollicité par un filleul
frontiste. «Un beau salaud, maugrée trois ans plus tard Jean-Michel
Dubois, secrétaire général de «SOS», élu régional d'Ile-de-France et
membre du bureau politique du FN. Nous lui ouvrons toutes les portes pour
son business et il oublie le don annoncé en guise de remerciement. Pas un
centime.» «Tissu de mensonges, rétorque Kaspereit. J'ai tout organisé.
Sans moi, ces gens-là n'auraient même pas obtenu de visa. Je regrette
d'avoir épaulé des extrémistes. Ce fut une erreur.» Loin de «jouer les
philantropes», le sponsor dépité reconnaît avoir commercé sous Saddam avec
Bagdad. «Mais où est le mal? Jamais je n'ai donné dans la contrebande ni
le marché noir.» Quant à sa société, European Oil Trading, le fils
Kaspereit la décrit comme une «coquille vide». Détail cocasse: le document
d'Al-Mada sous-estime les quantités de brut
traitées par le négociant... «Mes contrats pétroliers, soutient ce
gaulliste, je les ai rétrocédés à des amis irakiens liés à la résistance
en exil.» L'homme parraine d'ailleurs depuis dix ans un opposant revenu en
grâce sous Paul Bremer, et ne dissimule pas ses espoirs de retour sur
investissement: «Avec un partenaire dans la place, j'ai bon espoir de
gagner enfin de l'argent.» Dans sa villa-bonbonnière de Rueil-Malmaison
(Hauts-de-Seine), Jany Le Pen défend avec un mélange de candeur et de
rouerie la vocation «purement humanitaire» de son association. Quand,
toutefois, le loquace Jean-Michel Dubois lui laisse la parole. «Pas un
Coca, jure Jany, n'a échappé à mon frère, Georges Paschos, le trésorier.
Un vrai maniaque, qui n'a pas été banquier pour rien.» «Nous sommes plus
blancs que blancs, renchérit son bras droit, patron d'une entreprise de
nettoyage industriel. A Bagdad, nos interlocuteurs nous ont suggéré de
jouer les courtiers pour renflouer la caisse. J'ai toujours refusé. Et
j'ai même dissous ma chambre de commerce franco-irakienne pour couper
court à tous les procès d'intention. Mieux, «SOS» a fourni là-bas au
ministère de la Santé trois ambulances puis, fin 1998, 40 000 dollars
destinés à la réhabilitation d'un hôpital pédiatrique.» Cette tirade fait naître sur les lèvres de
Marie Lussan un sourire amer. De mère italo-tunisienne, l'ancienne
présidente de SOS-Enfants d'Irak a quitté le navire, «écœurée par
l'affairisme de Dubois». «Jany a du cœur et du charme, mais lui s'est
servi de moi pour son business, au point de se griller auprès des
Irakiens. J'ai d'ailleurs tout fait pour lui fermer les portes. J'étais la
couverture, la caution arabe.» Et l'accusatrice d'évoquer pêle-mêle le
devenir incertain des cotisations, les dîners dans un restaurant huppé de
Amman (Jordanie), escale rituelle sur le chemin de Bagdad, les
contributions imprévues exigées des 120 vétérans du FN baladés de Babylone
à Karbala voilà cinq ans, les «manœuvres» de Jany pour la supplanter
auprès de Tarek Aziz, ou le décès à Paris, en décembre 1997, d'un jeune
Irakien emporté par un cancer des os. «Il est mort dans mes bras. J'ai
donné 2 000 francs de ma poche à ses parents. Et Jean-Michel n'a pas voulu
financer le rapatriement du corps.» Réplique de l'intéressé: «Cela ne fait
pas partie de notre objet social.» Aigrie, celle que Jany surnommait
«sainte Marie de Bagdad» ira donc s'épancher auprès des mukhabarat - agents de l'organisation de
renseignement. En gage de bonne foi, et si l'on en croit le
script de ce dialogue insolite vainement marchandé, Marie avance qu'elle a
songé à fournir aux Irakiens, par l'entremise d'un contact syrien, un
dossier sur l'uranium appauvri venu de Kinshasa, avant de mettre en garde
le chef de la section des intérêts irakiens à Paris contre des patrons de
laboratoires pharmaceutiques de confession juive, ou contre le couturier
Pierre Cardin, un temps annoncé sur les bords du Tigre, mais coupable
«d'avoir visité Israël et d'être franc-maçon». Plus loin, notre Mata Hari
s'insurge contre les relations cordiales qu'entretiendrait Jean-Marie Le
Pen avec Rika Zaraï, «colonel de l'armée israélienne et espionne du
Mossad». L'entretien s'achève sur l'examen des modalités pratiques d'une
future collaboration - noms de code, lieux de rencontre et couverture des
frais - qui emprunte davantage aux procédés des Pieds nickelés qu'à ceux
de la CIA. Si elle ne sait rien du contenu de ce dossier,
Jany Paschos-Le Pen, fille gâtée d'un marchand d'art grec, se désole des
travers de «ces femmes orientales, tellement fric et combines». A
l'entendre, Marie, l'ange déchu, «nous a cassé les pieds pour louer au
Front son appartement parisien, trop onéreux; elle voulait aussi caser à
tout prix son mari avocat, en mal de clients». Il est loin le temps où
l'épouse Le Pen, dans un livre témoignage, s'extasiait de la générosité de
son amie, si prompte à donner son sang pour un jeune hémophile bagdadi: «O
Marie, chère Marie, comme tu as été formidable ce jour-là, et comme nous
t'avons aimée.» Publié chez un éditeur lié au FN et postfacé par
l'ex-général chevènementiste Pierre-Marie Gallois, ce récit ressemble à
s'y méprendre au journal de Bécassine en Mésopotamie. On y apprend que le
linge de l'hôtel Rachid, palace réservé aux hôtes de choix, est «gris et
reprisé», que le raïs moustachu «a imposé à l'islam la tolérance» ou que
le slogan «Vive Saddam!» n'est autre que «le cri de ralliement d'un peuple
qui sait son unité si précieuse qu'il a besoin de ce régime qui le protège
de l'anarchie». Au dire d'Ahmed Chaker, alias Charly, aigrefin attachant
et vieux routier des affaires franco-arabes, les émissaires du Front «ont
bien ramassé quelques bricoles voilà une dizaine d'années, mais rien de
sérieux; en Irak, Le Pen cherchait moins l'argent qu'un écho planétaire».
Et il l'a parfois trouvé, quitte à dérouter une frange de son
électorat. «Le virus de Bagdad a fait des ravages» Sa première rencontre avec Saddam Hussein,
despote menacé d'isolement et de représailles depuis l'invasion du Koweït,
lui permit, en novembre 1990, de rentrer au pays avec 55 otages français.
Un second entretien, six ans plus tard, offrira au fils de marin breton
l'occasion de dénoncer le «génocide collectif» - on n'en a guère vu
d'individuel - déclenché par l'embargo. «Saddam et Le Pen avaient en
commun l'aversion pour les juifs et l'hostilité envers l'Amérique», se
souvient l'interprète officiel Saman Abdul Majid, présent lors des deux
audiences. Latent ou revendiqué, l'antisémitisme n'est
que l'un des ressorts de la fascination de l'extrême droite tricolore pour
les tyrannies orientales, baasistes ou non. Assassiné en 1978, le
négationniste François Duprat fut l'un des fondateurs d'Ordre nouveau puis
du Front national, et le parrain d'un cercle d'études sur le Proche-Orient
animé par Gilles Munier. «SOS» a eu parfois pour cornac un certain
Philippe de Veulle, «néonazi notoire» selon le chercheur Jean-Yves Camus.
Le culte du chef à poigne, l'islamophobie et l'antiaméricanisme ont aussi
inspiré à la presse lepéniste, de Minute
à Présent, via Le Choc du
mois, des Unes éperdument saddamophiles. Directeur de campagne du
Front en région Paca, Jean-François Touzé saluait en Saddam Hussein, en
août 1990, le pionnier d'une «troisième voie». Imitée en cela par
Chevènement, la droite classique, elle, s'accrocha longtemps à une vision
mythifiée du souverainisme gaullien. Plaider la cause de Bagdad revenait à
faire pièce à l'impérialisme des Etats-Unis et à endiguer la révolution
islamique iranienne. «L'Irak, soutenait en 1996 Roselyne Bachelot, alors
chef de file du groupe d'amitiés France-Irak à l'Assemblée, c'est un
rempart.» Séduits par les perspectives - illusoires -
d'une levée soudaine des sanctions onusiennes, les courtisans de l'ère
Saddam ont parfois campé aux confins de l'appât du gain et de l'idéologie.
En Irak comme en Afrique, le général Jeannou Lacaze monnaya le prestige
attaché à son statut d'ancien chef d'état-major des armées après avoir
fondé une Union des indépendants aussi droitière qu'éphémère. Président de
l'Office français pour le développement de l'industrie et de la culture
(Ofdic), François Brett fut, «pendant quelques mois», le garde du corps de
Bruno Gollnisch, n° 2 du FN. Même s'il suggère avoir œuvré alors pour le
contre-espionnage français. A l'inverse, c'est au seul bénéfice du
pétrolier Vitol que Serge Boidevaix a recyclé son carnet d'adresses
d'ancien secrétaire général du Quai d'Orsay. Chacun, au sein de cette
étrange coterie, passe le plus clair de son temps à flétrir l'avidité, les
compromissions ou l'incompétence du rival. «Le virus de Bagdad a fait des
ravages, constate Charly Chaker, spectateur amusé de ces bisbilles et
fondateur de la défunte Association pour le développement des relations
arabo-françaises (Adraf). Une épidémie.» Le vaccin reste à trouver: déjà,
on sent poindre chez maints rescapés des envies de
rechute. Post-scriptum Plusieurs pétitions pour la libération de Tarek Aziz circulent. Parmi les signataires: le couple Lussan, Pierre-Henri Bunel, ex-officier français condamné pour espionnage au profit de la Serbie, le chevènementiste Sami Naïr, l'ex-général Pierre-Marie Gallois, le député UMP Didier Julia ou l'avocate du terroriste Carlos. |
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